Auteur/autrice : Maryvon Riboulet

  • CONTE D’AVRIL

    Le voyageur n’est pas le sage qui sait voyager dans l’espace
    Le conquérant n’est pas le sage qui a construit dans tous les âges.
    Le maître n’est pas plus le sage qui sent la matière qui passe
    La sagesse n’est pas le sage, c’est la sagesse qui fait le sage.

    C’est la raison existentielle de l’écho prononcé par Dieu
    Qui a semé et tout l’espace, et la matière, et le temps.
    C’est ce mouvement essentiel dont on voit le poinçon radieux
    Dans chaque ombre ou rayon qui passe, dans chaque cil papillotant.

    Le voyageur

    Le voyageur entra dans la grande salle. Il y avait des hommes assis, les yeux fermés, silencieux.
    La doyenne l’invitât à s’asseoir ainsi que sa compagne. Une atmosphère d’une étonnante légèreté flottait dans l’atmosphère. Ce lieu inspirait la détente, la paix, le recueillement. C’était comme si tous étaient portés par une musique invisible. Invisible était le mot. Cela se passait ailleurs tout en étant le support de l’entente. Le voyageur était à son aise. Sa vie était peuplée de voyages, de rencontres, d’échanges et d’amour. Cette assemblée singulière était harmonique à son cœur. Il avait l’impression de rentrer chez lui. De rencontrer ses frères et ses sœurs. Il n’eut pas besoin de parler. Il s’assit, se détendit et attendit.

    La doyenne prit la parole : « Nous sommes les gardiens de la vie. Notre existence est liée à l’équilibre du monde. Nous avons établi un accord eurythmique entre nos deux univers. Les hommes et les femmes que tu as rencontrés ont installé une harmonie entre deux réalités. Les hommes s’appuient sur les femmes ; les femmes s’appuient sur les hommes. Les hommes sont consacrés à la prière, à la méditation. Ils ont la charge d’apporter continuellement leur amour pour aider le monde. Les femmes ont la charge de la nature. Elles sont spirituellement physiques ; ils sont physiquement spirituels ; l’échange. Ils apportent aux femmes une source d’amour. Elles apportent aux hommes le reflet de l’amour. »

    Le voyageur approuvait. Il avait ressenti, en effet, une entente parfaite entre les habitants de l’île. Pourtant, ils lui cachaient quelque chose. Il l’avait deviné depuis le début. Il était certain que sa présence n’était pas fortuite. Pourtant, il y avait eu tellement de circonstances nouvelles ces derniers temps qu’il ne voyait pas comment elles auraient pu être manipulées. Alors il les questionna.

    « Pourquoi nous avoir attirés ici ? »

    Ils échangèrent des murmures entre eux. Le voyageur discernait une imperceptible tension. Il patienta en attente de leur réponse. Ils hochèrent la tête.

    « Nous ne t’avons pas attiré ! » expliqua l’un des hommes assis. Il semblait aussi vieux que la cheftaine et, comme elle, conservait pourtant un corps remarquable malgré sa peau parcheminée. « Ou plus exactement, nous n’avons pas désiré t’attirer. Mais nous décelons, qu’entre toi et notre monde, il existe une simultanéité. Si tu as pu découvrir le passage entre nos deux univers, c’est que tu as autant à nous apporter que nous avons à t’apporter. Reste avec nous et partage notre méditation pour l’heure. Après cela, tu viendras avec nous. Nous t’amènerons consulter la table de la vie. »

    Le voyageur accepta l’invitation. Il s’assit avec eux. L’air était mêlé de parfums pendant que les chants s’élevaient. Des chants à l’unisson entre les chanteurs et les chanteuses. Doux et profonds à la foi. Relaxants et reposants. Profondeur et légèreté de l’être. Un fragment d’éternité. Et toujours cette force invisible du chant. Tout semblait vivre au ralenti dans l’instant présent ; un ralenti mesuré. Tiens ! Il ne l’avait pas remarqué au début mais, à présent, au fur et à mesure qu’il laissait son esprit ouvert et détendu, il se dégageait de ces chants des mots, des idées, un message subtil comme une image qui serait cachée dans une fresque sonore. Il serait intéressant, plus tard, d’étudier ces chants, voire d’y participer.

    Lorsqu’ils se levèrent, il faisait nuit. Ils apportèrent des torches puis, se mirent en marche. La procession suivit une route qui partait du village vers le centre de l’île. L’allée qu’ils foulaient était bordée de pierres noires qui pointaient vers les étoiles. Ils parvinrent après des heures de marche dans un promontoire circulaire. Au centre, une dalle irradiait. Tous s’ordonnèrent autour. Le patriarche et la doyenne firent signe au voyageur d’approcher. Au fur et à mesure qu’il avançait sur le passage, il ressentait la profondeur du lieu. Au premier abord la statique des pierres, ensuite leurs vibrations, enfin, la transmission. La stèle noire était gravée d’une écriture que connaissait le voyageur. « Du grec ancien » remarqua-t-il. Il savait la lire mais la transcription lui demandait beaucoup d’énergie. La marche dans l’allée l’avait progressivement marqué. À présent, au milieu de la nef cristalline, il sentait des vibrations intenses comme s’il avait été à proximité d’un magnétisme très prononcé. Alors, il se concentra sur le texte.

    Il est éternel. Il n’a ni début, ni fin, Il est l’infini. De l’infini, Il a découpé et créé un morceau d’éternité, l’a regardé, l’a observé, l’a aimé. Il a délimité une portion de l’éternité du temps, une portion de l’éternité de l’espace, une portion de l’éternité de la vie. Il a expérimenté son échantillon. Il peut le déformer, le compresser et le détendre, le chauffer et le refroidir. Il peut le regarder de près, de loin, l’éloigner, le rapprocher tandis que, faisant partie de lui-même, l’éternité l’enveloppe sempiternellement. Alors qu’il le courbe, son échantillon se met en relation avec chaque point d’éternité. Aussi loin qu’il peut aller dans l’infini, chaque point d’éternité est en relation avec un point de l’échantillon. L’éternité tout entière se retrouve reflétée dans l’échantillon. Lui-même y est présent. Il a transmis la vie à son échantillon et s’est donné en héritage. Il l’aime. Il en désire d’autres. Il a découpé alors un second morceau à partir du premier. Il a fait attention à son découpage ; l’assemblage doit pouvoir se faire et se défaire ; l’assemblage doit pouvoir se reproduire à partir d’autres emplacements du morceau afin de créer de nouveaux échantillons. L’assemblage doit le représenter. Il a créé, alors, un assemblage de vie. Le morceau s’est fragmenté et s’est défragmenté dans une activité croissante. Désormais, beaucoup d’échantillons ont pris vie, se reforment, redonnent de nouveaux échantillons qui eux-mêmes s’assemblent. Il s’est mis à modeler certains échantillons afin de construire son œuvre. Certains segments se sont cassés, d’autres sont revenus à leur position de départ, d’autres ont résisté jusqu’à la rupture, d’autres, enfin, se sont pliés à ses désirs. Rapidement pour certains, plus lentement pour d’autres. Chaque épreuve est une nouvelle direction bénéfique pour chacun des fragments. Lorsque les segments se seront assemblés et que le réseau sera ordonné, une nouvelle dimension irradiera l’ensemble. À ce stade, la création contiendra son créateur.
    Il sourit. Il vient d’accoucher de son fils. Il vient enfin de créer un être délimité qui lui est supérieur.

    « Comprends-tu ce que cela signifie voyageur ? » lui demanda le patriarche. Le voyageur prit son temps pour répondre. Il ne fallait pas chercher à déchiffrer le message mais trouver l’écho au plus profond de lui-même. Il avait l’habitude, lorsqu’il se posait des questions insolubles, de laisser jaillir la source de la réponse du plus profond de lui-même.

    « Cela signifie que Dieu a créé le monde pour lui transmettre sa puissance infinie et qu’il a voulu que sa création soit supérieure à lui. Cela voudrait dire que l’homme est dans l’erreur depuis la nuit des temps de croire en l’être supérieur. C’est Dieu qui nous a créés supérieurs à lui. Et c’est à nous de respecter sa volonté et de croître. La véritable puissance de Dieu serait alors celle de l’homme qui grandit avec Dieu dans son cœur ? En tous les cas, l’homme aurait dans son cœur le reflet infiniment grand de son créateur. L’homme est alors la frontière entre les deux infinis. Il ressort de tout cela qu’être limité donne un pouvoir supérieur par rapport à celui qui est infini ! »

    Le voyageur était pensif. Si cette stèle était révélée au monde. Ce serait le plus grand schisme parmi les religions de la terre. Fini le pouvoir des hommes sur les hommes et la crainte de Dieu. Elle avait donc été placée sciemment dans ce lieu. Ce lieu même avait-il été créé pour abriter cette révélation, pour la mettre à l’abri ? Et dans ce cas, quelle était la raison de sa présence ? Était-il ici pour rapporter la connaissance dans son propre monde ? Et dans ce cas, le laisseraient-ils faire ?

    Le voyageur entreprit de le découvrir, il se fit enquêteur et, du tac au tac, posa ses questions :

    « – Qui vous a enseigné votre science ?
    – Les pères de nos pères, les mères de nos mères, depuis toujours.
    – Qui a déposé cette stèle ici ?
    – Nous sommes les gardiens de la stèle au plus lointain de nos souvenirs.
    – Qui a créé ce monde ?
    – La réponse est inscrite sur la pierre, voyageur.
    – Quel est mon rôle ?
    – Tu le découvriras par toi-même.
    – Comment repart-on de cette île ?
    – Celui qui arrive par l’eau repart par l’eau ; l’eau délimite notre monde, elle en est le début et la fin ; l’eau est l’infini.»

    Une lueur subtile dans le regard du voyageur. Dans leur langue, l’eau avait plusieurs consonances. Il y avait différents mots pour l’eau selon sa direction, en haut, en bas, autour. Dans la réponse de l’ancien, ces mots résonnaient comme une carte, comme une orientation. Il y avait là un sens. Il nota cette information dans sa tête ; il savait qu’elle lui servirait plus tard.

    « D’où vient l’eau des rivières ? Du centre de l’île ? Qu’y a-t-il au sommet de l’île ? Existe-t-il un passage qui mène au cœur de cette terre ? Mais oui ! L’île a l’air d’être le centre de ce monde, c’est encore plus près du centre qu’il faut aller ! »

    Les uns et les autres se concertèrent silencieusement. Enfin, la cheftaine s’adressa au voyageur. « Demain, nous te conduirons. Mais, avant, il faut nous préparer à l’expédition. Il y a quelque chose de sacré dans ce lieu. Sacré et dangereux aussi. Dangereux pour nous, les femmes. Les hommes nous protègent cependant et tu es un homme. Rentrons au village à présent. »

    Le groupe reprit le chemin du retour. Celui qui arrive par l’eau repart par l’eau pensait le voyageur. Un monde créé et délimité par l’eau ? Qu’est-ce que cela signifiait réellement ? La nuit était l’attente de nombreuses questions. L’aube apporterait peut-être une réponse. Le voyageur savait qu’il n’avait pas encore rencontré la véritable force qui avait créé ce monde, qui l’y avait plongé et encore moins ce qu’elle attendait de lui.

    Le voyageur marchait seul sur la plage cette nuit, il n’arrivait pas à dormir. Beaucoup de questions dans la tête. Dans sa tête humaine. Cette arrivée non désirée dans cette île d’où l’on ne pouvait s’échapper. Ces gens très communicatifs, trop même. Cette révélation révélée beaucoup trop facilement. Hasard ou préméditation ? Il finit par se persuader qu’il avait malgré tout besoin de repos. Son esprit avait besoin de faire le point et de décanter. Mais il savait, à présent, que son combat ne faisait que commencer. Combat ? Il n’était pourtant que le voyageur. Serait-ce son don d’observation qui était mis à contribution ? Il rentra chez lui. Elle l’attendait. La fièvre dans le corps, il s’abandonna. L’amour panse les plaies, l’amour soulage, l’amour rend fort.

    Le conquérant

    Le conquérant se réveilla avant son tour de garde. Il se leva et écouta. Le silence de la nuit. Rien n’avait bougé depuis qu’il s’était endormi. Apparemment. Il se dirigea vers la sentinelle.

    « – Rien à signaler ?
    – Non. Il fait trop sombre. J’ai essayé d’augmenter les lumières pour mieux distinguer les détails des parois mais je ne voulais pas vous réveiller.
    – Il est certain que la lumière du jour ne nous atteindra plus désormais. Nous allons attendre que tout le monde soit réveillé et nous déciderons alors de ce qu’il convient de faire. »

    Le garde rejoignit les autres, laissant le conquérant seul gardien dans la nuit. Il se retrouvait en cet instant. Il était dans une période d’attente. Il le savait. Il connaissait cette sensation. Elle faisait partie de sa vie. Il faisait l’équilibre entre ses doutes et ses évolutions. Bien sûr, ils pouvaient descendre sans fin, sans intérêt, sans but. Bien sûr, il avait senti l’opportunité, la coïncidence subtile de la rencontre avec l’au-delà, l’ailleurs, l’autre. Mais il ne pouvait risquer ainsi la vie de ses compagnons, de son amie, de ses guerriers. Il avait la responsabilité des échanges, de l’initiative, de la force motrice. Il se concentra sur lui-même, à l’intérieur de lui-même. Il chercha l’ouverture au plus profond de son être.

    Elle s’était réveillée. Elle ne le chercha pas ; elle savait où il était. Sans un bruit, elle se leva et s’approcha à pas légers vers son ami. Elle le sentait préoccupé et plongé dans l’incertitude. Elle s’assit à ses côtés et lui prît simplement la main.

    Sa présence fit sortir le conquérant de ses pensées. Ils ne disaient rien. Ils restaient ensemble dans le silence des ténèbres. Seules les vibrations et le craquement de la nacelle leur rappelait leurs origines. La montgolfière descendait imperturbablement dans sa course aveugle.

    Il faisait plus chaud à présent. C’était indéniable. Plusieurs heures avaient passé, le conquérant avait fini son tour de garde, il avait été relayé et s’était rendormi. À son réveil, il remarqua tout de suite la différence de température.

    « Il y a une lueur en bas. Elle est très faible » dit le conquérant. Il alla s’enquérir auprès du scientifique de la distance parcourue depuis leur départ. « C’est difficile à formuler en raison de l’impossibilité de nous repérer depuis le début. Mais à supposer une descente de 10 kilomètres par heure environ et une journée écoulée, cela nous donne approximativement un parcours de 240 kilomètres sous la surface de la terre. Ce qui me semble formidable. Mais, à cette distance, nous aurions dû rencontrer des nappes volcaniques. »

    « À moins que la lueur au-dessous de nous ne soit le feu de l’enfer ! » soupira le commandant qui tenait mal en place dans l’attente.

    « Il n’y a pas de feu dans nos légendes. On y parle du domaine des dieux mais il n’a jamais été question de feu ! » Précisa la princesse, comme pour les rassurer.

    Le conquérant réfléchissait rapidement. « Prenons la plus longue corde et lestons la. Puis laissons la descendre et attachons l’autre bout. Ainsi, si la tension de la corde faiblit, nous saurons qu’il y a quelque chose en dessous. »

    « S’il y a quelque chose, ce n’est certainement pas du feu » annonça l’écologiste. « Voyez les parois : De la moisissure, une sorte de mousse ? En tous les cas c’est verdâtre et végétal. Impossible de trouver ça ici si nous étions dans une cheminée volcanique ! »

    En effet, la consistance des parois avait changé et on commençait, enfin, à les apercevoir sorties des ténèbres. La lumière continuait de s’intensifier. La chaleur également. L’air devenait tempéré. C’était comme un matin. Comme le point du jour qui achève la nuit mais, sans soleil.

    « La corde se relâche, il y a quelque chose en dessous ! » Hurla le commandant.

    « Augmentez la puissance du brûleur ! » ordonna le conquérant. « Il faut freiner notre descente. »

    La longueur de la corde avait été calculée. La chute fut amortie et, lorsque la nacelle atteignit le sol, ce fut en douceur. Pendant l’arrêt de leur vaisseau, ils avaient été tous attentifs à leur propulsion et au sol qui se rapprochait. Lorsqu’ils eurent atterri et qu’ils eurent immobilisé la montgolfière par des ancres et des grappins, ils regardèrent enfin autour d’eux.

    C’était incroyable ! Ils avaient atteint une vaste cavité baignée d’une lumière blanche qui semblait venir de toutes les directions à la fois. Un parterre fait d’une herbe très courte et aux feuilles assez larges. La botaniste en préleva immédiatement un échantillon. Tout autour, le paysage se fondait dans la lumière. Seul un côté offrait la perspective de quelque chose qui aurait pu s’apparenter à des constructions. Ils laissèrent les brûleurs en veille afin de pouvoir repartir précipitamment. Un des guerriers, armé d’un fusil en guise de signal, resta à l’affût dans la nacelle. Ils prirent quelques provisions et partirent en direction de la cité incertaine. Ils marchèrent une heure environ dans le silence.

    Dès l’entrée dans la citadelle, toujours le silence. On aurait pu croire à une ville morte cependant, rien ne montrait une activité passée ou actuelle. Les pierres étaient nues, parées de couleurs chaudes. Les murs étaient intacts. Pas de porte, pas de fenêtre, des ouvertures aveugles donnaient aux maisons un regard incertain. Les constructions étaient très grandes, très hautes. Comme si des géants avaient érigé leur cité. Ils arrivèrent bientôt sur la place principale du village étrange. Les grandes rues s’y concentraient. De vastes allées très lumineuses. Pas d’ombre. Comme si la lumière venait de partout à la fois. Tandis qu’ils projetaient leurs regards, l’homme de science était à la recherche d’indices, d’inscriptions, de traces de civilisation.

    « Tout cet endroit ne cadre pas ! » déclara l’écologiste. Les pierres et les murs ne sont pas érodés, la poussière et la moisissure ne recouvrent rien. Comme si cela avait été figé pour l’éternité. C’est comme si nous marchions dans une photographie. À première vue, on a l’impression que tous les habitants de la cité se sont cachés, emportant avec eux toutes leurs richesses. En revanche, vu la proportion suffisamment vaste de cette cité, cette hypothèse est extravagante. J’ai l’impression qu’on nous cache quelque chose. Cette ville est apparemment abandonnée, je dis bien ‘apparemment’. Aucun signe de mort ni d’abandon n’est visible. Ou alors, quelqu’un a voulu nous faire une mystification gigantesque en nous bâtissant ce décor. »

    Le conquérant ne disait mot, il ne parlait pas. Les paroles de la femme biologiste reflétaient sa propre pensée. Quel était cet endroit ? Qui étaient ses habitants ? Que voulaient-ils cacher ? Que voulaient-ils vraiment ?

    Ils continuèrent à explorer les environs. Aucune trace de vie. Nul indice d’une civilisation. Sur la place du village, une construction singulière se dressait comme un signe d’autorité. Ils gravirent les marches qui y conduisaient. Toujours ce silence ! Lorsqu’ils parvinrent à l’entrée, nulle porte ne leur barrait la route. Ils entrèrent et débouchèrent dans un grand couloir plein de lumière. Au fond, une autre porte d’où irradiait un rayon vert. Ils avancèrent prudemment. Lorsqu’ils furent près de la porte, le faisceau était plus profond. Ils franchirent alors la dernière porte et pénétrèrent dans une immense salle voûtée. D’énormes piliers supportaient des arcs impressionnants. Au centre, sous le dôme, une dalle gigantesque, parfaite, rayonnait d’un vert très intense. D’un vert émeraude. À l’instant où le conquérant s’avançait pour toucher la table de pierre de sa main, ils entendirent distinctement un chant. Ils se regardèrent tous interloqués, tous les sens aux aguets. Seule la princesse restait calme. Elle se dirigea aussitôt vers la sortie. Tous lui emboîtèrent le pas. Lorsqu’ils sortirent, ce fut pour assister à un spectacle insolite.

    Au plus haut du plafond de la caverne fantastique, des hommes lévitaient. Ils étaient assez nombreux, une centaine. La princesse levait les bras pour les accueillir. Lentement, ils descendirent. Lorsqu’ils eurent tous atterri, leur chant se tut et la cité changea de couleur.

    Le conquérant resta sur la défensive. Il les avait reconnus. C’étaient bien le peuple d’en haut qu’il avait déjà rencontré. Quelle était cette comédie, ou plutôt, quels étaient leur but ? Il était le conquérant ; il se retrouvait pion dans un jeu qui n’était pas le sien. « Le véritable enjeu de la bataille se présente maintenant » pensa-t-il.

    Le maître

    Le maître observa l’endroit où ils étaient tous rassemblés. Très lumineux. Un blanc éclatant. Pas de mouvement perceptible. C’était comme s’ils étaient immobiles. La pièce était de forme circulaire. Pas trop grande. Une dizaine de mètres de diamètre. Des sièges étranges mais très confortables étaient arrangés sur la circonférence et dirigés vers le centre. Chacun s’assit à sa place.

    Rien ne se passait, apparemment. Ils se retrouvaient seuls, se regardant les uns les autres. Tout était calme ; pas de bruit ; pas de nouvelles. Le maître, alors, se leva. Il avait compris.

    « Mes amis, je dois vous expliquer et vous faire comprendre que nous avons tous autant de mal à correspondre avec nos hôtes qu’ils en ont à communiquer avec nous, pour l’instant. Je vous propose tous d’être détendus, réceptifs et d’offrir la paix de vos cœurs. Les liens sont en train de s’établir. Nous devons les concrétiser et les sentir germer en nous. »

    À ses mots, la magicienne se leva de son siège. Elle se plaça au centre du cercle et très lentement d’abord, harmonieusement ensuite, inspirée enfin, elle se mit à danser. Tandis que son corps évoluait, chacun se détendit et se mit en vibration avec elle. Chacun observait les volutes captivantes de sa danse et ressentait dans son propre corps les mêmes rythmes. Se concentrer sur elle leur permettait de s’accorder les uns et les autres. Lorsqu’ils furent au diapason, la voûte s’éclairât.

    D’abord des formes surgirent du néant. Leur taille augmentait et diminuait sur un rythme indéterminé. Puis, ce fut un ballet de contours et de figures. La lumière devenait de plus en plus intense. Finalement, trois formes se stabilisèrent et prirent, chacune, une apparence humanoïde.

    Dans le silence qui s’ensuivit, l’initiée commença son chant. D’abord des sons à bouche fermée puis une voix claire et primitive, enfin, une mélodie rythmée. Particulièrement rythmée. Suivant la mesure inspirée, ils s’alignèrent autour de la voûte afin de former une figure remarquable. Au fur et à mesure que chaque compagnon s’accordait, une couleur émergeait, différente pour chacun. Quand le maître ferma la figure, les couleurs devinrent d’un blanc éclatant, comme au commencement, et la pièce dans laquelle ils étaient rassemblés s’effaçât. Ils étaient passés.

    « Soyez les bienvenus, hommes et femmes de la Terre ! »

    Une assemblée de personnages difficiles à discerner tant la lumière était à la fois forte et dépourvue de contrastes. Il régnait une paix douce et accueillante. Bien plus que cela. Il se dégageait de l’assemblée insolite un amour qui irradiait non seulement le lieu mais chacun de ses habitants. Les invités terriens étaient dans l’accord et en goûtaient plaisamment la consistance. Trois êtres plus petits. Des enfants ? Ils s’avancèrent présentant un plateau chargé de cristaux. À chacun des terriens un cristal fut offert. Chacun des minéraux reflétait une couleur différente. L’initiée se vit offrir une pierre d’un indigo profond, la femme médecin était ravie de son émeraude, la magicienne porta sa pierre bleue sur son cœur, la reine accueillit son rubis, l’ermite se recueillit et referma sa roche jaune dans les mains et sur ses seins tandis que l’astronome se reliait à son étrange caillou orange. Puis, les hommes acquirent leur présent. Des roches brunes et noires ; celle du maître était blanche. Chacun se focalisa sur son symbole de communication. Enfin, le maître prit la parole et s’adressa à ses hôtes :

    « – Quel est le lieu dans lequel nous nous trouvons ? Sommes-nous sur une autre planète ?
    – Pas tout à fait, répondit l’être de lumière qui s’était approché. Afin d’être le plus clair possible, nous allons nous présenter. Nous sommes des créateurs de mondes. Voyez-vous, après avoir, comme vous, vécu et progressé à la surface de la terre, nous avons gravis et expérimenté tous les échelons de la vie humaine et nous avons découvert la quintessence de notre vie. Nos cœurs se sont épanouis, nos yeux se sont ouverts, nos sens se sont développés. Nous avons alors quitté le monde terrestre non pas pour un autre monde matériel. Nous avons appris à créer des mondes. Aujourd’hui notre civilisation profile des univers dans lesquels nous nous établissons. C’est l’étape actuelle de notre connaissance. Bientôt, nous le savons, il y aura de nouvelles dimensions que nous acquerrons et qui nous porterons sur d’autres plans. Mais pour le moment qui nous importe, le moment où nous vous accueillons, nous vous souhaitons la bienvenue dans ce monde nouveau qui est le nôtre.
    – N’avez-vous plus aucune base terrienne ?
    – Autrefois, nous avions beaucoup de cités à la surface de la terre. Puis, vous vous êtes multipliés et vous avez progressé sur les continents. Alors, nous avons commencé à nous dissimuler, puis à nous enfouir très loin dans les profondeurs. Nous utilisions encore la voie des airs pour communiquer. Enfin, nous avons émigré nos postes sur une planète de votre système jusqu’à en sortir définitivement et physiquement pour la plus grande partie ; des relais sont toujours en activité, toutefois. Nous sommes toujours en relation dans d’autres dimensions avec vous. Nous n’avons jamais rompu le contact. Nous sommes les veilleurs. Cependant, bien que toutes les précautions aient été entreprises, deux de ces arrières-postes ont été accidentellement mis en relation avec des hommes de la terre. Deux coïncidences ? Une troisième porte a été franchie également. Un homme de votre planète est en train d’atteindre la conscience pour devenir créateur de mondes et par conséquent donner ce pouvoir à votre civilisation. »

    Tandis qu’ils parlaient, l’environnement avait changé. À présent, des tables s’étaient concrétisées. Des sièges autour. De grands plateaux étaient disposés sur les tables. Des couleurs chaudes et attirantes se dégageaient de ces plats. D’autres êtres, maintenant, étaient apparus. Ils échangèrent un signe avec les trois représentants.

    « Venez à présent, nous vous avons préparé une collation. »

    Ils s’approchèrent des tables. Des essences agréables s’en échappaient soutenues par un effet d’arrangements de ces couleurs chaudes accueillantes. Il y avait des fruits, tartes et gâteaux. Il y avait tout un jeu de consistances et de saveurs. Ces substances nouvelles étaient l’aboutissement d’une civilisation très avancée.

    Lorsqu’ils eurent terminé les agapes, le décor changea de nouveau. Ils se retrouvaient à présent dans une grande clairière bordée d’arbres majestueux. L’air était très doux et le sol absorbait leur pas. L’herbe était très duveteuse. Ils furent priés de s’asseoir. La pelouse épousait la forme de leurs corps comme un coussin moelleux.

    « Je vais vous révéler, maintenant, la raison de votre présence ici, ce que nous attendons de vous et ce que nous allons vous apporter. »

    En prononçant ces mots, les êtres étaient tout sourire. Comme s’ils avaient attendu cet instant avec beaucoup de patience et d’amour.

    « Nous y voilà » pensa le maître. Il sentait la signification de ces paroles. Il se concentra sur l’âme de leur confrérie. Sans les regarder, il savait que ses compagnons faisaient de même. Ils avaient besoin d’être ensemble. En unissant leurs ressources, ils allaient affronter leur destinée.

    Le sage

    Le sage avait froid. Il avait les pieds couverts de boue. Il était sale et ne s’était pas lavé depuis plusieurs jours. Depuis plusieurs jours où il était bloqué avec d’autres compagnons de fortune. Ses vêtements ruisselaient de sueur et de boue. La morsure du froid avait altéré sa peau. Les balles sifflaient à ses oreilles et les obus détonnaient à l’horizon. Quelquefois c’était tellement près que la terre tremblait sous ses pieds. Il faisait nuit. Il avait été décidé que l’attaque aurait lieu de nuit. Il avait été désigné avec d’autres pour participer à l’assaut. Il avait vu la mort frapper plusieurs de ses camarades. Il avait vu l’horreur de leurs blessures. Lui-même n’avait pas encore été touché. Ils n’avaient plus de nouvelles depuis longtemps. Ils étaient acculés et les ordres étaient d’avancer. Le signal de la charge explosa dans ses oreilles. Tous ensembles, ils se ruèrent l’arme à la main. Lorsque la rafale de mitraillette lui perfora l’abdomen, il eut d’abord l’impression que l’on déchirait l’univers. Lorsqu’il sentit sa chair éclater sous l’impact des balles, il eut l’impression que l’on éventrait la terre. Lorsque son souffle fut tranché, il eut l’impression que le temps s’était figé comme arrêté par la main de Dieu. La douleur avait été tellement forte et tellement courte qu’il resta longtemps avant de comprendre qu’il était mort.

    Il flottait tout en se sentant relié au monde terrestre qu’il venait de quitter brutalement et au creuset du monde d’où il appartenait. Le passeur qui se tenait à côté de lui le rassura.

    « La première fois, tu ne te rends pas compte tant est la brièveté du moment du passage. C’est parce que tu es très attaché à ce que tu quittes et extrêmement étonné de ta nouvelle situation. Tu viens de franchir pour la première fois de ton existence la frontière. Les deux états opposés sont trop forts pour que tu puisses discerner le passage. C’est pourquoi, si tu le désires, nous allons faire une expérience alchimiste et réitérer l’expérience jusqu’à ce que le temps infiniment nul du passage s’ouvre à toi et devienne infiniment grand ».

    Le sage tendit sa main. Il était alchimiste.

    Le froid encore. Le froid lui transperçait le corps. Ils étaient en marche depuis des jours et des jours. La colonne était interminable. Leur empereur les avait amenés aux confins du monde. Leurs pas ralentissaient d’heure en heure. Déjà, plusieurs avaient succombé au froid, à la faim, à leurs blessures. Lui, il continuait encore à mettre un pas devant l’autre. Un pas insensible. Il ne sentait plus ses pieds. Ils avaient commencé à geler depuis la veille. Il savait que l’heure où il ne pourrait plus bouger ses jambes était proche tant la douleur du gel remontait dans ses membres. Il n’avait plus la force de penser ni de regretter son sort. Il ne verrait pas le soleil se coucher ce soir. Il ne le verrait plus jamais. Ses forces le lâchaient petit à petit. Au début, il avait trouvé un peu de vigueur, un peu d’espoir. Puis, la mort avait entamé sa chair. Comme un chant final qui va decrescendo, comme la flamme diminue lorsque le feu n’a plus rien à dévorer, il sentit le souffle de sa vie devenir un point infime. Ses jambes fléchirent, il tomba en arrière, il eut juste le temps de percevoir son âme exister d’une brève étincelle sans espace et sans durée.

    Lorsqu’il se retrouva avec le passeur, il était songeur. « Pourquoi la mort fait-elle si mal ? ». Le passeur écouta sa question. Il mit un temps avant d’y répondre. « Ce n’est pas la mort qui fait mal. Ni le mal en lui-même d’ailleurs. Le mal n’est rien par lui-même. Le mal existe du fait que nous l’affrontons. Plus nous combattons le mal et plus il devient fort. Le mal est une frontière inexistante entre deux mondes. Un seuil. Si nous tentons de le combattre, si nous tentons une répression contre lui, alors nous lui donnons une existence. Et plus nous resserrerons l’étau contre lui et plus nous jouerons un jeu négatif et plus nous augmenterons la douleur qu’il provoque en nous. Arrête de voir le mal comme un ennemi. Tu l’as déjà expérimenté lors de ton premier passage. Vois-le comme la limite subtile entre deux univers et passe de l’un à l’autre sans le craindre. Au pire, comme la douche glacée d’une cascade qui cacherait un passage. »

    Il faisait toujours et encore froid. Mais ils étaient mieux équipés. Ils étaient tous à cheval. Leurs vêtements de peaux et de fourrures les protégeaient de la morsure glaciale de l’hiver. Ils avaient déployé leurs lignes devant la ville endormie. Le raid allait avoir lieu aux premières lueurs de l’aube. Ils avaient mangé leur viande crue afin de ne faire aucun feu qui aurait trahi leur présence. Les armes étaient sorties des fourreaux, les chevaux étaient frais. Au signal, tous poussèrent leur cri de guerre. On les appelait barbares, ils s’appelaient hommes de courage. Leur chef était considéré comme sauvage, ils le voyaient comme un réconciliateur. Ils s’élancèrent tous ensemble comme un seul. Ils prirent leurs ennemis par surprise. La victoire leur était acquise. Lorsqu’il fut transpercé par la lance de l’adversaire, il sentit ses organes éclater, son corps se crever, sa vie imploser dans l’acier qui le pénétrait et exploser avec son sang et ses tripes qui se déversaient sur le sol. Il mourut au combat d’une mort détonante. Un temps lui fut nécessaire pour s’apercevoir qu’il était disparu de son monde.

    Le passeur établissait toujours le relais. « Le passage a été beaucoup plus bref, cette fois-ci. Il faut que tu prêtes attention à la manière dont il se déroule ; à son mécanisme. Lorsque tu passes de la vie à la mort, tu empruntes une direction nouvelle, tu découvres en réalité une nouvelle dimension. Concentre-toi sur le passage et non sur le début et la fin. C’est le passage qui marque l’ouverture, qui élève l’esprit. Tu dois apprendre et maîtriser. Ta première mort était souffrance, tu n’avais pas demandé à être là. Pour la deuxième mort, bien que la souffrance soit encore présente, tu avais décidé de suivre ton chef. Tu es beaucoup plus acteur et volontaire dans la troisième. Ces trois morts t’ont permis de discerner la différence. Cette différence est le passage. »

    L’air était glacial mais ils en étaient protégés par leur équipement et leur habitude du climat. Ils étaient sur leurs terres et avaient tous décidé d’offrir leurs vies pour la défendre. L’ennemi les acculait chez eux, ils allaient leur montrer leur courage. Il fit faire quelques moulinets à son glaive afin de mieux l’associer à son poignet puis, il le remit au fourreau. Il sella son cheval et vint se poster avec ses camarades. Il sentait la puissance de ses muscles prêts pour l’attaque et pour la défense. Au signal, ils s’élancèrent comme une vague guerrière. Les tournoiements de son épée décapitaient, tranchaient, tuaient. Lorsqu’il s’élança, ensuite, à pied dans la bataille, sa lame frappait toujours. Lorsqu’il fut entouré d’ennemis, elle frappait encore. Lorsqu’ils se rapprochèrent et le tuèrent, elle était éternellement dressée vers le ciel. Au premier coup, il sut que sa vie le quittait. Au deuxième il comprit que son combat était terminé. Au troisième il perçut qu’il avait gagné. Il ne sentit pas le quatrième car il avait ouvert la porte.

    « Alors, comment as-tu ressenti le passage ? » lui demanda le passeur avec compassion. Le sage répondit immédiatement, fort de sa dernière expérimentation. « Le passage est très étroit, pris entre les deux mondes de la vie et de la mort. Il ouvre une nouvelle dimension que l’on ne peut voir si l’on est en vie et qu’on ne voit plus lorsqu’on est mort. C’est à l’instant intemporel du seuil qu’on peut l’atteindre et le découvrir. C’est comme si un troisième œil s’ouvrait dans un temps figé. » Le passeur sourit de sa haute taille. « Maintenant, tu es, toi aussi, un passeur. Tu as ouvert ton âme à une nouvelle dimension. C’est le résultat de l’expérience du feu. Tu vas apprendre à connaître ce pouvoir davantage. » Ainsi, le sage se préparait mentalement à grandir dans son apprentissage.

    Le vent glacial du désert avait chassé le feu dévorant du soleil. À présent, seuls les feux des étoiles perçaient la voûte céleste. L’astre du jour reviendrait le lendemain s’ils donnaient tout leur courage dans la bataille. On le leur avait dit. Ils étaient tous prêts à donner leur vie afin que renaisse le jour. Ils s’étaient positionnés derrière la crête des rochers découpés par les rafales de sable. L’ennemi était en bas. Ils s’étaient déployés en arc, comme une gigantesque tenaille. Lorsque le signal d’attaque fut lancé, ils bénéficièrent de l’effet de surprise et frappèrent sur plusieurs fronts à la fois. Chaque fois qu’il abattait son arme il voyait la vie de son ennemi partir. Chaque fois qu’il donnait la mort, il voyait l’âme de son adversaire se dégager et partir dans une brèche de l’espace. Lorsqu’il fut frappé à son tour, il ne mourut pas tout de suite. Au fur et à mesure qu’il quittait son corps, il expérimenta ses mouvements. Il allait et venait dans et hors de son corps. Cela devenait de plus en plus difficile d’y rentrer. Lorsqu’il n’y parvint plus, il comprit qu’il était mort. Il vit l’ouverture et rejoignit celui qui l’attendait.

    « Tu te demandes pourquoi la guerre ? » lui demanda le passeur. « Lorsque le vieil homme meurt, le passage s’effectue naturellement d’un potentiel vers un autre. Généralement, le corps est las de la vie et sa vie s’écoule comme l’eau d’un fleuve vers la mer. Lors d’un accident brutal, le passage est trop soudain, trop rapide pour le discerner. Nombreux sont ceux qui ne le réalisent que longtemps après. La guerre est une énorme machine de mort. On y donne la mort ; on y reçoit la mort. L’homme est acteur de sa propre vie. Ce baptême de feu permet de comprendre et réaliser le passage. C’est la raison pour laquelle tu as revécu toutes les batailles dans lesquelles tu as participé. L’expérience a été répétée jusqu’à ce que tu accomplisses ton entreprise. Maintenant que tu maîtrises le passage, tu vas apprendre à créer des mondes.

    Le sage ne disait rien pour l’instant. Il était heureux et il ressentait la tristesse l’envahir. La tristesse de ses vies passées, de ceux qu’il avait rencontrés, du bonheur qu’il y avait trouvé. Il laissa le chagrin lui rappeler la marque de l’amour. « Je suis à l’entrée du chemin. Je l’ai foulé de mes pieds et j’y suis entré. C’est maintenant que je vais véritablement quitter ma demeure humaine pour acquérir mon évolution ». Il laissa cette dernière pensée rejoindre celles qu’il portait en son cœur.

    Tableau de Laureline Lechat

  • CONTE DE MARS

    Quand le soir couvre son domaine de son ombre sur les collines,
    Les maîtres aiment lever les yeux, parcourir, contempler les terres.
    Ils annotent au fil des semaines la progression, la discipline
    De bon ton, à peine orgueilleux, qui marque x son ministère.

    C’est la lumière qui se condense, la lumière qui s’obscurcit
    Et devient l’énergie première, celle qui régit la matière.
    C’est la lumière qui se fait dense, qui ralentit, qui raccourcit
    Jusqu’à devenir la charnière de la physique tout entière.

    Le voyageur

    Le voyageur rassura ses compagnons. Il était très calme et leur parla d’un ton protecteur.
    « Ne vous retournez pas. Ne faites pas de geste brusque. Montrez-vous pacifiques. »
    Il salua les guerrières en essayant plusieurs langues. L’échange s’éternisait ; les femmes ne bougeaient pas. Le voyageur leur tendit alors ses mains. Surprises, les femmes se mirent alors à parler entre elles. Une langue totalement incompréhensible pour le voyageur qui, pourtant, en connaissait plusieurs et des plus variées. Bien qu’hermétique, cette langue inédite sonnait très agréablement à l’oreille. Les sons étaient riches. Une grande utilisation des voyelles. Succession de phonèmes des plus graves aux plus aiguës.
    Par gestes, elles désignèrent les étrangers et les invitèrent à les suivre. Le voyageur incita ses compagnons à obéir. L’étrange communauté marchait d’un pas alerte. Le voyageur en profita pour observer les amazones. Elles étaient à peine vêtues. Leur tenue se limitait à un pectoral très joliment décoré qui retombait sur leurs seins mais sans les cacher. Ensuite une ceinture large où s’accrochaient couteaux et autres outils à première vue mystérieux. Enfin, une culotte de cuir. Une autre ceinture leur barrait le torse en supportant, dans leur dos, un carquois admirablement décoré lui aussi. Pour terminer leur équipement, des bottes de peau, très efficaces, leur permettaient des enjambées sûres et précises. Chaque femme était d’une grande beauté. Elles paraissaient à la fois fières et farouches entre elles ; pourtant, lorsqu’elles s’adressaient aux étrangers, il y avait comme de la douceur dans leurs regards.

    Après une heure de marche, ils arrivèrent au village. D’après la position du soleil, il se situait sur la rive opposée de l’île. Aux alentours du village, des jeunes hommes et des jeunes filles riaient ensemble sur la plage. D’autres s’élançaient avec beaucoup de gaîté dans les vagues. Leurs vêtements de plage se réduisaient au strict minimum : ils étaient nus.

    Le soleil commençait à se coucher. À l’est évidemment. Lorsqu’ils eurent atteint le centre du village, une très vieille femme s’approcha d’eux. Elle avait dû être très belle autrefois car son visage reflétait toujours une intelligence juvénile. De plus, son corps, bien que ridé, conservait encore des proportions honorables. Elle se rapprocha des étrangers un par un. Lorsqu’elle fut devant le voyageur, elle parla avec les mêmes mots mélodieux que ses guerrières ; malheureusement toujours incompréhensibles pour le voyageur. Par gestes, la vieille dame les invita à la suivre dans une grande hutte tapissée de nattes. Tous s’assirent en cercle. On commença à faire circuler des plateaux de fruits acides avec des coquillages. Le tout agrémenté par une boisson translucide, laiteuse au goût doux-amer qui s’alliait très bien avec le plat. Cela étant, les plats s’enrichirent de poissons très variés aux saveurs subtiles. La boisson avait, alors, une autre teinte, toujours laiteuse et translucide mais au goût un peu plus légèrement salé et acide. Mais le mariage avec les plats était toujours aussi réussi. De remarquables sommelières pensait le voyageur.
    Tandis qu’ils mangeaient, de magnifiques danseuses se placèrent au centre du cercle et saluèrent respectueusement la vieille femme que toutes considéraient comme leur chef. La danse débuta par des mouvements qui avaient plus l’air de mouvements de gymnastique que de danse. Beaucoup de mouvements abdominaux et pectoraux. Bientôt, chaque guerrière se leva et participa au rituel. Elles chantaient à bouche fermée. Le voyageur comprenait à présent la raison de leurs ventres plats et musclés ainsi que leurs poitrines galbées et fermes. Cependant, il remarqua qu’il n’y avait pas d’hommes à part eux-mêmes dans l’enceinte. Pourtant, il en avait vu avant de pénétrer dans le village. Étaient-ils mis à l’écart ? N’étaient-ils pas concernés par la réunion ? Sans langage commun, ses questions resteraient sans réponse.
    Lorsque les danses furent terminées, la nuit était entamée depuis longtemps. La cheftaine se leva et s’adressa à l’une de ses guerrières. Celle-ci vint vers les étrangers et leur fit signe de la suivre. Elle était très belle. Elle les conduisit à une hutte assez grande pour quatre personnes et tapissée de nattes et de coussins moelleux. Elle leur désigna les emplacements par des mouvements de ses mains en montrant chacun des compagnons. Durant tout ce laps de temps, le voyageur la contemplait. Jamais il n’avait vu femme si belle. Il se rapprocha d’elle. Posa sa main sur sa propre poitrine puis, sur celle de la femme. Il mit ensuite ses doigts sur sa bouche et lui tendit la main en lui souriant. La jeune guerrière fut surprise. La pointe de ses seins se durcit et révéla au voyageur un désir naissant. Elle lui prit alors la main et l’emmena avec elle laissant les trois marins s’installer ensemble.

    Un éclair dans la nuit. Une pluie très fine d’abord puis, dure, soutenue et enfin, l’orage. Durant toute la nuit la pluie tomba comme pour bercer la contrée et ses habitants. Ou, peut-être, pour les préparer.
    La nuit fut douce pourtant pour le voyageur et sa compagne. Leurs caresses rythmaient les élans de l’orage. Leurs baisers s’accordaient avec les éclairs incandescents. Leurs langages respectifs s’étaient effacés devant leur amour constructif. Ils s’aimèrent et vécurent leur nuit de tempête comme leur nuit de noces. La nuit était éternelle. Leur amour était éternel. Ils se sentaient unis devant le dieu du temps. Devant le temps, tout simplement.

    Aux premiers instants de l’aube, elle s’éveillât. Elle caressa le corps de son compagnon afin qu’il partageât, avec elle, les premières heures avant le lever du soleil. Alors, tous les deux se dirigèrent vers la plage et se baignèrent dans l’eau glacée de la nuit. Leurs corps ruisselants, ils sortirent de l’eau et réchauffèrent leur corps l’un contre l’autre. Le voyageur prit sa bien-aimée dans ses mains, l’embrassa et commença, d’abord par gestes puis, par son cœur à communiquer avec elle. Main dans la main, ils s’éloignèrent. L’apprentissage commençait.

    Toute la journée durant, le voyageur et sa compagne explorèrent les environs. Ils nommaient les objets, les animaux, les personnes qu’ils rencontraient. Le voyageur apprenait. Il commença quelques phrases. Un mot, d’autres mots. Un verbe, d’autres verbes. Une phrase, d’autres phrases. Son amie le corrigeait, l’approuvait, l’encourageait. Lorsque le soleil marqua la fin du jour, il conversait avec les habitantes du village qui étaient très communicatives.

    Il retrouva ses compagnons pour le dîner. Ils étaient heureux de le retrouver.
    « Alors voyageur ? » s’enquit le capitaine « Où étais-tu passé ? Qu’as-tu appris ? »
    Le voyageur les rassura. « J’ai appris leur langage. Leur langue est très intuitive. Elle utilise beaucoup les voyelles et chacune d’elle possède un sens très particulier. Par exemple le O est masculin et la A féminin. Ainsi OMO désigne l’homme et AMA la femme. Les enfants sont appelés EME ; le garçon EMO et la fille EMA. Le son OU désigne ce qui est petit et ce qui est en bas ; le I ce qui est grand et ce qui est en haut. Le É et le È à droite et à gauche. Le U vers l’avant ; le AU vers l’arrière. Les phrases sont courtes. Sujet, verbe, complément. Limitées à l’essentiel. Parfois seul le nom suffit, ou le verbe. Si le complément est important, il se place, seul, dans la phrase. Le vocabulaire est très logique et s’apprend très facilement. Cela ne ressemble ni à du latin ni à du grec ni à aucune autre langue connue. Pourtant, il y a comme des consonances voisines. En une seule journée, bien que j’aie encore des perfectionnements à accomplir, j’ai acquis suffisamment de connaissances pour pouvoir dialoguer et communiquer avec nos hôtes. C’est même très étrange. Je crois même pouvoir avancer que cet apprentissage rapide n’est pas une coïncidence. À mon avis, il a été créé artificiellement afin que chacun puisse très rapidement communiquer les uns avec les autres. Demain, ce sera votre tour. Puis, vous irez chercher le reste de l’équipage que nous formerons à leur tour. Maintenant que nous pouvons échanger nos idées, je suis persuadé que la lumière sur notre présence et sur l’étrangeté de l’île va être dévoilée. »
    Le capitaine et les deux matelots furent apaisés par les paroles du voyageur. Ils mangèrent tous ensemble. Comme la veille, des danses et des chants succédèrent au repas. Vers le milieu de la nuit, la belle guerrière prit la main du voyageur et l’entraîna au dehors dans la nuit. La lune existait aussi dans ce monde. Elle irradiait la plage. L’amour faisait partie de l’apprentissage.

    Au matin, le voyageur eut un entretien avec le capitaine. Celui-ci consultait ses cartes de marine et cherchait à trouver la position de l’île. « Voulez-vous faire une expérience, capitaine ? Prenez quelques hommes d’équipage avec vous et mettez le cap plein nord. Naviguez un jour ou deux, pas plus et revenez. L’expérience devrait nous donner une indication très intéressante et de la plus haute importance. » Le capitaine discerna là l’occasion d’entretenir le moral des hommes dans l’action. « L’action calme les nerfs et soulage la conscience » disait souvent ma mère, souligna le capitaine. Les provisions étant toujours à bord, ils purent partir aussitôt. Ils quittèrent la crique et partirent droit devant eux. Le voyageur regarda longtemps le navire atteindre l’horizon. « Nous serons peut-être fixés d’ici demain » pensa-t-il.
    Le lendemain, vers midi, un navire fut aperçu à l’horizon devant le village. À l’opposé de la crique d’où étaient partis les marins. Il s’approchait lentement. Lorsque la chaloupe fut mise à la mer et que le capitaine accosta sur la plage, le voyageur l’apostropha : « Droit devant sans dévier du cap, capitaine ?
    – Droit devant plein nord, voyageur ! Soit nous avons tourné en rond bien qu’ayant l’œil fixé sur la boussole, soit ?
    – Soit le nord n’est pas ce qu’il paraît être » répliqua le voyageur. »

    Il convenait, désormais, d’explorer l’île. Un magnétisme formidable les avait conduits dans ce lieu. Toute tentative pour l’éviter était, de toute évidence, impossible. Il fallait donc aller de l’avant. Il fallait aller au plus profond de l’île mystérieuse et découvrir son secret.

    « Qu’y a-t-il au centre ? » demanda le voyageur aux guerrières. Personne ne répondit. Il posa à nouveau la question à celle qu’il avait choisie. Elle était nerveuse et agitée. Cependant, par amour pour le voyageur, elle le conduisit vers la hutte de la cheftaine du village.

    Lorsqu’ils atteignirent la maison, la cheftaine les attendait sur le seuil de la porte. Elle connaissait déjà la question qui brûlait les lèvres du voyageur. Avant qu’il ait pu s’exprimer, elle fit un geste sur ses lèvres pour réclamer le silence. Elle paraissait à la fois ennuyée, déterminée mais soulagée.

    « Venez avec moi, tous les deux » ordonna-t-elle au voyageur et sa compagne. « Nous attendions votre venue depuis très longtemps. C’est un très grand honneur pour moi de représenter mon peuple. Et c’est un grand honneur que tu ais choisi ma fille pour t’accompagner. »

    Ils entrèrent et la porte se referma.

    Le conquérant

    Le conquérant se leva. La princesse endormie avait une respiration calme et profonde.
    Il sortit pour profiter des premières heures nouvelles de l’aube. Malgré tout ce qui s’était passé la veille et pendant la nuit, il était parfaitement reposé. Il fit quelques pas au dehors, marcha, traversa la place. Il aimait marcher et sentir sous ses pas le terrain. Il entendit hennir. Il s’approcha des écuries. Là beaucoup de palefreniers étaient affairés. Les boxes étaient d’une propreté remarquable ; les chevaux soigneusement brossés et alimentés avec soin. Il reconnut leurs montures et caressa affectueusement le cou de chaque animal. Il leur parla aussi. On s’occupait d’eux avec beaucoup d’attention autant que tous les autres représentants du cheptel. Il échangea quelques mots d’estime avec les garçons d’écuries. Ils lui offrirent du thé. Il but avec eux et sortit rasséréné.
    Lorsqu’il revint à son appartement, la fille était partie. Il se dirigea vers la pièce d’eau et se lava minutieusement. Une fois régénéré et rasé de frais, il alla directement à la salle à manger. La princesse était là. Elle se leva en lui souriant et l’invita à s’asseoir à ses côtés. Le déjeuner sentait très bon et le conquérant se sentait en appétit.

    Dès qu’ils eurent terminé leur déjeuner, ils sortirent ; laissant leurs compagnons à table. Lorsqu’ils furent dehors, ils étaient silencieux. La fille ne parlait pas. Elle était furtive, énigmatique. Silencieusement, elle le ramena aux écuries. Ils sellèrent leurs chevaux et fondirent dans la brume matinale. L’air était frais. Le conquérant appréciait cet air glacé qui lui cinglait les joues. Il appréciait énormément sa monture, le choc des sabots, la plaine déserte. Sa compagne, toujours mystérieuse, galopait devant lui. Il la suivait de près. Elle n’avait pas eu besoin de lui expliquer ni de le convaincre. Elle avait un dessein très précis. Il savait que son offrande de la nuit avait eu pour but de les rapprocher tous les deux. Elle avait besoin d’un homme, d’un étranger, d’un conquérant. Apparemment, elle n’avait pas trouvé chez ses congénères l’élu de son choix. Tout en courant à travers le désert engourdi, il savait qu’elle l’avait attendu, qu’elle l’avait trouvé, qu’elle allait l’emmener vers sa destination. Il était fier d’elle. Ému et honoré d’avoir ce rôle. Il était prêt et se sentait à la hauteur.

    Ils arrivèrent devant la grotte. De loin, on apercevait tout d’abord un monticule, comme une petite colline. Puis, le sol s’incurvait légèrement et, à la base, on distinguait une ouverture.

    Le gouffre était imposant, majestueux. On ne distinguait rien dans ses ténèbres. La princesse lui en fit la démonstration. Elle lança un gros morceau de rocher. Ils se firent silencieux. Rien. Pas un son, pas un bruit. Elle embrasa une torche et la lança de la même manière. Ils se firent attentifs. Ils virent la lumière de la torche devenir de plus en plus petite, de plus en plus lointaine jusqu’à ce qu’il fut impossible de la distinguer parmi les ténèbres.

    La princesse parla : « Selon nos légendes, les dieux habitaient au fond du gouffre. Fond qui était impossible à atteindre pour les hommes mortels. Il y eu même, il y a très longtemps, des sacrifices humains. Des prêtres et prêtresses précipitaient des jeunes hommes et des jeunes filles pour l’adoration des dieux. C’était il y a longtemps, très longtemps. De nos jours, il n’y a plus de crainte et le culte a disparu. En revanche, nous avons tous un respect pour cet endroit. Nous ne croyons plus que les dieux demeurent au fond de l’abîme mais nous pensons que, si les dieux résident quelque part sur la terre, alors, c’est sûrement ici. »

    Le conquérant réfléchissait rapidement. « Des cordes seront inutiles, c’est trop profond et le poids de chaque corde sera au-delà de leur propre résistance. Non, il nous faudrait un vaisseau, un radeau des airs. Une montgolfière ! Rentrons ! J’ai besoin de m’entretenir avec mes compagnons. »

    Ils enfourchèrent leur monture et revinrent au galop vers le village. Le cœur de la princesse battait très fort dans sa poitrine. Elle avait trouvé son héros.

    Lorsqu’ils revinrent au village, il convoqua ses compagnons et leur proposa son entreprise. L’homme de science se mit aussitôt à étudier les plans de leur vaisseau. L’écologiste composait la liste de l’équipement à emporter tandis que le commandant, méthodiquement, inspectait les armes. Le chef du village proposa trois de ses meilleurs guerriers. Il voulait, avant tout, protéger sa fille et, ensuite, compter sur ses propres observateurs.

    La confection de la montgolfière prit plusieurs jours. D’abord, il fallut concevoir la taille et la forme de l’enveloppe. Ensuite la fabriquer avec les moyens qu’offrait le village. Puis, ils durent imaginer et échafauder la nacelle. Enfin la puissance des brûleurs, les contrepoids, le lest.

    Une lune s’était passé lorsqu’un étrange convoi arriva auprès de la grotte. Les chariots chargés de matériaux insolites se groupèrent. Les passagers s’affairèrent longtemps. Chacun à sa tâche, chacun travaillant d’ensemble.
    Au matin, un navire singulier s’était dressé. La technologie employée semblait défier les lois de la nature. L’enveloppe était sphérique. Au-dessous, la nacelle accueillait huit passagers. Sur chacun des quatre flans, des gouvernails orientables, et articulés entre eux, permettaient des manœuvres précises dans les trois dimensions. Pourvus de brûleurs faisant office de réacteurs actifs, ils procuraient une navigation dynamique. Un brûleur principal était recentré, canalisé vers l’enveloppe. C’était la poussée principale vers le haut. Pour descendre, le calcul avait été très difficile. On avait imaginé un système statique de poids et de lests pour faire chuter la montgolfière pas trop vite ni trop lentement. Tout en tenant compte de l’accélération de la pesanteur. En cas de danger, un lien de sécurité permettait de se séparer instantanément du poids de lestage et, ainsi, de remonter le plus vite possible. Les gouvernes latérales détenaient la responsabilité de la descente rectiligne.
    Lorsque tout fut prêt, les quatre compagnons et la fille du chef escortée par les trois guerriers désignés étaient à bord. Au moyen de cordes, la montgolfière fut amenée au centre du gouffre. Puis, après un salut solennel à l’assistance, les amarres furent ôtées.

    « Le domaine des dieux nous est ouvert ! » clama le conquérant tandis que le vaisseau fantastique commençait sa descente.

    Il faisait froid. Très froid. Heureusement, parmi la charge étaient prévus des vêtements chauds. Ils s’empressèrent de les revêtir et allumèrent les lampes. La nuit était, maintenant, totale. Les parois rocheuses défilaient devant le radeau des airs. Le paysage monotone continua durant des heures et des heures. N’ayant rien d’autre à faire, ils sortirent leurs provisions et entamèrent leur premier repas aéronautique tout en devisant. Qu’allaient-ils trouver au terme de la descente ? Et pendant ? Avaient-ils prévus suffisamment de provisions ? Ils se retrouvaient un peu comme le jour d’avant leur départ. Leurs montres marquaient le soir tandis que le paysage de ténèbres continuait sempiternellement.

    « Montons la garde à tour de rôle et dormons ! Il vaut mieux préserver nos forces pour l’inattendu si toutefois il se montre demain. » Le conquérant, par ses ordres, clôtura les dernières conversations de la journée. Tous étaient fatigués. Ils baissèrent les lampes, laissant la dernière à la sentinelle puis, ils s’endormirent.

    Le maître

    Le maître parcourut des yeux le tour de la table. Il marqua une pause sur chaque regard de ses frères et sœurs. Il se leva, alla vers les fenêtres qui donnaient sur l’entrée du domaine. Il vit les lumières.
    « Je crois que nos visiteurs sont arrivés. »
    Il revint à la table et s’expliquât : « Comme je vous en ai averti, nous savons que des voyageurs étrangers à notre civilisation se rapprochent. Ils sont tout près. Avec l’aide de plusieurs médiums dont je vous ai parlé précédemment, j’ai pris l’engagement pour nous tous d’inviter leurs représentants. J’ai reçu une réponse positive qui m’indiquait la date d’aujourd’hui. Vous comprenez, à présent, pourquoi j’ai été si exigeant quant à votre présence ce soir. Il fallait que nous soyons tous réunis. Ah ! Je crois qu’ils sont là. »

    Quatre visiteurs franchissaient le seuil de la maison escortés par les serviteurs. Ils portaient un large habit noir comme pour dissimuler leurs traits. L’un d’eux portait un coffret. Ils entrèrent et se postèrent, alignés, devant le maître. Le dernier des visiteurs déposa son coffret à même le sol. Lentement, une lumière monta du coffret et illumina la grande salle. Ensuite, la lumière se densifia et revêtit une forme humanoïde. La forme avait de grandes proportions. Gigantesque. Elle semblait faire dans les quatre mètres de haut. La forme s’intensifia. Elle se concrétisa.
    Le personnage était bien visible, maintenant. Sa couleur dominante était d’un violet très pale et très lumineux à la fois. Une voix surgit.

    « Je vous salue tous, chacun, les uns et les autres, hommes et femmes. Nous avons été sensibles à votre appel. Nous sommes venus car nous savons que vous êtes prêts à nous entendre. Soyez remerciés et loués pour la beauté et la pureté de vos cœurs. »

    Le maître avait regagné sa place mais était resté debout, respectueux. Il se rapprocha de l’être tout en se maintenant à distance.

    « Qui êtes-vous ? » demanda-t-il avec une curiosité mêlée d’admiration et d’un profond respect.

    « Nous sommes issus de vous-même ; bientôt ; un jour lointain ; ailleurs ; dans une autre dimension. Nous ne sommes pas des dieux bien que nous pourrions, sans difficulté, montrer une supériorité par rapport à l’évolution actuelle de la terre. Mais en réalité, nous ne sommes pas supérieurs à vous. Pas plus qu’un fils est supérieur à son père, pas plus que le premier maillon d’une chaîne est supérieur au dernier. Nous faisons partie, comment dire, d’un meilleur tirage, d’un meilleur choix, d’une meilleure combinaison bien avant la vôtre. Simplement avant la vôtre. » Il souligna étonnamment ce mot. « Voyez-vous, l’Infini a concrétisé son amour et a créé un monde limité. Ce fut là le premier miracle de la vie. De ce monde parfaitement limité, toutes formes de vie se sont développées. Certaines plus vite que les autres ; certaines ont terminé leur cycles ; d’autres se sont organisées. Sur des milliards et des milliards d’années, certaines vies ont, les premières, trouvé la bonne combinaison, la meilleure voie. Et ainsi de suite. Nous sommes actuellement, les descendants de ceux qui ont trouvé leur évolution bien avant vous. Mais nous veillons aussi sur vous. »

    Chacun des membres de la confrérie s’était levé et avait rejoint leur maître-compagnon. Ils s’étaient tous placés autour de l’être de lumière. Chacun le voyait pleinement. Comme si les perspectives du monde réel s’était, pour un bref espace de temps, estompées.

    « Que nous proposez-vous ? » demanda le maître.

    « Notre aide ! » répondit l’humanoïde géant.

    « Votre monde est plongé actuellement dans le plus grand fléau de l’humanité. Dans votre histoire, les hommes se sont battus pour la nourriture d’abord, ensuite ils se sont battus pour les territoires de chasse puis, ils se sont battus pour leur dieux. Aujourd’hui, ils continuent encore. Parallèlement, ils ont créé de leurs mains le symbole de leur puissance. L’argent. Et tout cela, vous le savez déjà. Votre confrérie connaît déjà toutes ces informations et vous avez suffisamment grandi pour en être complètement détachés. En revanche, l’humanité s’y enlise et ses forces ne sont pas suffisantes pour l’en extirper. C’est la raison pour laquelle je vous propose notre aide.
    En ce qui concerne les questions que vous vous posiez, sachez que nous avons caché la stèle de la connaissance dans un repli du monde inaccessible. La coïncidence pour l’atteindre existe sur des milliards de combinaisons. Cette stèle dévoile l’origine de la race humaine ainsi que son devenir. Nous l’avons dissimulé pour éviter que cela enflamme le feu des religions de la terre et ne provoque une croisade multiple.
    La table d’émeraude est le passage que nous utilisions autrefois pour aller et venir dans votre monde. Elle est aussi très dangereuse pour vous. Celui qui emprunte sa voie devient maître des dimensions. Maître du temps, maître de l’espace, maître du monde. En revanche, il perd son humanité et ne peut revenir en arrière. Nous avons enfoui la table d’émeraude dans les profondeurs et dans le feu de la terre afin qu’elle ne soit plus employée.
    Les perturbations du temps sont dues au passage d’un homme de votre race. Il a accepté de franchir les limites du monde pour rechercher l’amour et revenir sur terre porteur de la puissance de l’amour. Il est parti en éclaireur. Il reviendra porteur de lumière.
    Votre rôle sera d’observer les évènements liés à la stèle ainsi qu’à la table d’émeraude. Votre rôle sera, également, d’accueillir le retour du porteur de l’amour.
    Mais pour l’instant, nous vous invitons à un baptême particulier pour chacun de vous, tous ensembles. Nous allons vous montrer les coulisses de l’univers. »

    Tandis qu’il parlait, les quatre visiteurs avaient érigé une arche lumineuse. Une arche à l’architecture qui semblait défier les lois de la physique. Les arcs semblaient partir dans des directions opposées tout en se réunissant au sommet. Ils paraissaient flotter dans l’air tout en étant reliés au sol par de solides piliers.

    L’étrange personnage se positionna au centre de l’arche.

    « Venez, hommes et femmes de la Terre ! Venez et soyez les témoins ! »

    Les douze confrères entrèrent dans l’arche. Les quatre visiteurs replièrent alors l’espace de celle-ci. Il n’y eut alors plus rien. La grande pièce s’était vidée de ses occupants. Seul le souffle du vent au-dehors était perceptible.

    Le sage

    Le sage était heureux. Il était arrivé nu dans ce nouveau monde, comme un enfant, et chacune de ses rencontres l’avait habillé de lumière, d’eau, de feu, de terre et d’air. Il se sentait comme une nouvelle création.

    Le haut personnage parla alors : « Je suis le passeur. Mon devoir est de te faire traverser les différents mondes jusqu’à ta destination. J’étais là lorsque tu as quitté ton apparence humaine et charnelle. Tu ne pouvais me discerner car j’étais sur une vibration différente du monde des humains. Pourtant, c’est moi qui ai accueilli ton corps spirituel et qui lui ai fait franchir la frontière. Le passage n’étant pas matériel, tu n’as vu que des lignes d’énergies, des cordes cosmiques. Les coulisses de la création. Lorsque nous sommes arrivés sur le premier monde, ton âme était celle d’un enfant ; c’est pourquoi les trois premiers anges sont des enfants. Ils sont là pour te faire rire et pour réjouir ton cœur d’enfant. Ensuite je t’ai amené sur le deuxième monde. Les quatre anges qui se sont occupés de toi sont des femmes mères. Ensemble et différemment elles t’ont accouché. Les quatre éléments que tu as traversés t’ont donné un nouveau corps, une vision neuve, un cœur nouveau, une enveloppe nouvelle, un souffle nouveau. Maintenant, tu vas pouvoir jouir de la vie de ton nouveau corps. Nous entrons à présent dans le troisième monde. Continue le chemin ; nous nous reverrons au bout. »
    Le passeur salua le sage et s’en fut.

    Le chemin était simple. Ni rocailleux ni en pente, ni encombré. Il allait tout droit. Tout droit vers l’infini. Ni paysage, ni détail ne permettait de distinguer l’avancée du marcheur. Au fur et à mesure qu’il marchait, le chemin se fondait de plus en plus avec la clarté de la lumière. Bientôt on n’y vit plus rien. Que de la lumière, sans repère. Comme un aveugle pour qui les ténèbres auraient été lumière totale. Pourtant, le sage ne craignait pas le vide. Il ne craignait pas de se perdre non plus. Il continuait à avancer. Le passage dans ce néant lui semblait un bain purificateur.
    Dans un temps étiré au-delà de la foi de celui qui marche, des couleurs se dessinèrent. D’abord fluides, mélangées puis, séparées et enfin ordonnées. Enfin, le chemin de lumière devint couleurs.

    Les couleurs continuèrent à changer et le chemin devint enfin rouge. Il invita le sage à l’emprunter. Au bout du chemin, il y avait une maison rouge. Sur le seuil de la maison, une femme aux cheveux rouges. Elle le fit entrer. La porte se referma sur lui.
    Lorsqu’il fut à l’intérieur, Rouge n’était plus là. Pourtant toute la maison transcendait sa présence. La pièce où il se trouvait était chaude et plongée dans la pénombre. Il lui semblait entendre des sons, de la musique, des voix étouffées. Au centre, il y avait une sorte de nacelle sous l’arc voûté de la salle. Il s’y assit, s’y coucha et s’endormit profondément. Pendant qu’il dormait, il entendait les battements du cœur de la maison. Il en était bercé. Il s’adaptait. Il ne pensait pas ; il ressentait tout simplement. Il était relié à sa maison ; il était relié à la vie. Lorsqu’il comprit sa réalité, il s’éveilla. Il était au dehors.

    La femme Orange le berçait doucement. Elle lui chantonnait une chanson d’amour. Il était bien avec elle. Elle était sa protectrice. Il avait faim. Elle lui offrit des fruits. Le premier avait la douceur du lait maternel, le deuxième la consistance des soupes de la terre, le troisième l’acidité du feu, le quatrième la légèreté de l’air. Il savoura le moment de sa première enfance. Ensuite, il grandit.

    Quand tout devint jaune, il vit d’abord son reflet à côté de lui qui le secouait. Comme une image de lui-même, il lui courait autour. Jaune, comme une sœur jumelle riait et courait. Elle était joyeuse. Entraînante. Un sourire d’amour se dessina sur ses lèvres et dans son cœur. Il prit la main tendue de sa sœur et se laissa guider. Instant d’amour fraternel. Ils couraient, tous les deux, dans les chemins. Elle était espiègle, elle était farceuse, elle jouait beaucoup. Et lui aussi. Ils s’amusèrent et rirent aux éclats dans la pleine lumière d’un jour ensoleillé.

    Plus tard, ils continuaient à marcher dans les prairies. Verte avait relayé Jaune. Les jeux et la complicité avaient apporté un amour de sérénité. Ils étaient ensemble. Ils se sentaient l’un l’autre. La verdure du paysage éclairait leur cœur d’une amitié ouverte. Ils marchèrent tout l’après-midi se tenant la main ; partageant chaque instant de découverte. Il faisait chaud. Ils avaient soif.

    Au travers des arbres, ils aperçurent d’abord des reflets bleus. Une ligne imaginaire qui approfondissait l’horizon. Puis, se dessinèrent des berges et des baies ombragées. Bleue l’avait patiemment attendu. Le lac bleu était accueillant. Ils se dévêtirent et plongèrent ensemble. D’abord des cris enthousiastes. Puis la joie de nager et de se sentir faire corps avec l’eau. Ensuite la béatitude d’être ensemble dans l’eau. Ils se rapprochèrent l’un de l’autre et connurent l’extase de vivre en harmonie.

    Lorsqu’ils sortirent de l’eau, la couleur du temps avait changé. Une heure après l’heure ; juste après. Indigo était silencieuse. Elle n’avait plus besoin de mots ni de paroles. Dans la clarté indigo du crépuscule, ils se regardèrent, échangèrent leurs vœux ; ils étaient l’un pour l’autre. Ils n’espéraient rien d’autre que de vivre à nouveau avec une ouverture l’un à travers l’autre.

    Violette l’aimait. Le soir les avait recouvert lorsque, enlacés, ils s’offraient mutuellement leurs âmes, leurs corps, leurs esprits. La nuit était violette. Elle les recouvrit tous les deux.

    Blanche était l’aube. Blanche était la lumière. Blanche était l’âme du sage. Il avait acquis une nouvelle dimension. Blanche s’était fondue en lui. Son cœur s’était ouvert à son âme sœur ; son âme sœur s’était ouverte à lui, s’était offerte à lui, s’était donnée à lui. Désormais, ils étaient deux. Ils étaient heureux, ils s’étaient retrouvés, ils étaient unis, Ils étaient un.

    Le passeur était là. Toujours grand, toujours imposant, toujours déterminé. Mais fier. Non pas fier de lui-même. Il était fier de celui qu’il avait accompagné, il était fier de celui qu’il allait emmener vers sa nouvelle terre.

    « Ne crains rien ! » lui dit-il en le tenant fermement. « Je dois te maintenir car, à présent, le feu va t’épurer. »

    Ils arrivèrent auprès d’une source qui se déversait dans un bassin très profond. Il le saisit par les pieds et l’immergea complètement. Dans le bassin, le sage se réalisa aussitôt. Il n’était plus homme ni chair ni même vie, il était un être de lumière. Tout un voile s’était déchiré. Il comprenait, il redécouvrait sa propre essence, il voyait qui il était vraiment. Il leva la tête et vit qu’il était fils de Dieu. Il se retrouvait comme à l’instant de la création. Il était nu. Nu de toute expérience et nu de tout connaissance. Lorsque le passeur le sortit du bassin. Le sage avait vu la vérité et la liberté. Il sut, alors, que son corps, son esprit et son âme allaient le recouvrir et que son essence primaire serait à nouveau enveloppée pas ses connaissances. Il comprit alors le sens du passage. Son immersion lui avait révélé son être astral, hors de tout corps. Son corps physique, à l’instar, le submergeait de toutes ses expériences d’homme. Il ne reniait aucune d’elles. Il savait qu’il ne pouvait revenir à l’aube de sa création sans renier son histoire, ses conquêtes, ses maîtrises. Il fallait qu’il trouve au travers de son existence à transcender son moi profond et sa connaissance. Alors, il regarda le passeur auréolé de feu et dit : « Je vais, maintenant, traverser le feu. ».

    Il devait reconnaître la souffrance de la terre. Il en était issu, il reviendrait.
    Il était né sur la terre, il désirait, à présent, retrouver l’expérience de la terre.
    Elle allait être douloureuse.
    Il n’avait pas d’appréhension car il savait, qu’à tout moment, il restait relié.

    Tableau de Laureline Lechat

  • CONTE DE FÉVRIER

    Le conquérant marche au zénith sous le soleil point culminant
    Il a appris à observer, comprendre, entendre et entreprendre.
    C’est dans la lumière bénite, à l’aise dans son élément,
    Qu’il a su toujours préserver toute son existence à apprendre.

    Il est le temps qui accélère et qui impose ses limites
    Qui indique la persistance du moindre atome qui demeure.
    Il est le temps qui décélère, qui mesure et qui délimite
    La durée de tout existence, de ce qui naît, grandit et meurt.

    Le voyageur

    Le voyageur contemplait le coucher de soleil sur la mer. Les somptueuses couleurs habillaient l’océan de pourpre. Le vent s’était mis à souffler. Il avait, au début, chassé les nuages aux confins de l’horizon. Il avait, ensuite, fait trembler la face des eaux. Il avait, par la suite, provoqué l’agitation parmi les flots. La tempête s’annonçait. Elle s’éveillât, montât de l’horizon et s’abattit tel un ennemi magique sur la mer. Pendant des heures le navire fut ballotté, soulevé, rabattu, conduit comme un fétu de paille par les éléments déchaînés. Chaque membre de l’équipage, des hommes de métier, tantôt priait, tantôt bravait le Léviathan des mers, tantôt cherchait à sauvegarder sa vie.
    « J’en ai connu des tempêtes, des folles furieuses, des mortelles et des extrêmes. Je crois que celle-ci est la fille de toutes ces furies réunies ! » Lança le capitaine comme un défi ou comme un constat. « Quelle route suivez-vous, capitaine ? » demanda le voyageur. « Une nouvelle route que m’a indiquée un guide maritime qui, bien qu’inhabituelle, me permettait de rattraper notre retard. Mais maintenant, bien que j’aurais aimé l’avoir avec nous, je préfèrerais le savoir rôti dans tous les enfers ! J’espère bien que … »
    Le capitaine fut pétrifié en même temps que l’équipage comme s’ils étaient en présence de Neptune. Un mur d’eau, d’une hauteur inimaginable, d’une largeur impossible à discerner, se dressait devant eux, les dominait et allait, dans quelques secondes, s’abattre sur les aventuriers de la mer. Plus le contact était imminent, plus les vents s’agitaient.
    Le mur bascula puis, subitement, il disparut.
    Dans le creux de la vague, la nef ressemblait à un pèlerin agenouillé devant Dieu.
    « Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Le mur d’eau ? Plus rien ! ». La tempête s’amenuisait maintenant, petit à petit. La nuit noire, glaciale lui succéda.

    Aux premières lueurs du matin, au moment où commençaient à pâlir les étoiles, le timonier rugissait « Damné compas de malheur ! Le voilà qui s’est complètement affolé ! Le voilà qui regarde le sud à présent ! ». Tous les marins s’empressèrent et accoururent autour de la boussole et constatèrent, consternés, l’étrange fatalité.
    Le voyageur regarda de tribord et bâbord et, en s’adressant à ses compagnons, « Avez-vous remarqué, si la boussole nous indique non pas le sud mais le nord, où se lève le soleil en ce moment ? ». « Dieu des mers, rugit le capitaine, il se lève à l’ouest ! ».
    Les marins croisèrent leur regard. À la fois éberlués et consternés. La terreur était sous-jacente.
    Le voyageur restait calme. Au contraire de tous ses compagnons qui voulaient revenir en arrière, il préférait reconnaître sa nouvelle situation et l’accepter. Il ne revenait jamais en arrière et bien souvent l’impossible devenait pas à pas possible ; comme un espoir surgi du néant à chaque avancée.
    « Avez-vous fait le point ? » s’enquit le voyageur auprès du capitaine.
    « Eh bien ça a l’air complètement loufoque. Si on admet que l’est et l’ouest sont inversés, alors tout concorde. Nous sommes bien sur notre route, le cap est bon, tout va bien. À condition, bien sûr, d’accepter que le ciel est à présent transposé, comme à travers un miroir. »
    « Île droit devant, capitaine ! » hurla l’homme de vigie. Agrandie par les lentilles de la longue-vue de marine un petit morceau de terre se détachait de l’horizon. La vision en était irréfragable.
    « Nous y serons ce soir, j’estime. Droit devant les gars ! Nous avons besoin de faire une halte ! ». Le capitaine se tourna vers le voyageur. « De tout l’équipage, tu restes étrangement calme. Comme si tout ce qui se passe autour de nous n’existait pas. Soit tu es fou, sois tu es l’homme le plus courageux que je connaisse ! ».
    Le voyageur sourit : « Voici le nouveau monde ! ».
    Il se tourna vers le capitaine : « C’est bien ce que vous étiez venu chercher, n’est-ce pas ? ».
    Au coucher du soleil, le navire accosta. L’île était bien réelle. C’était la parfaite reproduction de toutes les îles que l’on voit dans les livres d’image. Une longue bande de plage ceinturait le pourtour. Une crique s’ouvrait et offrait à l’œil la beauté d’une lagune. Une jungle touffue faisait office de manteau. Un volcan endormi émergeait du milieu de l’île.
    L’ancre fut jetée, les tours de garde furent distribués. On attendrait le lendemain pour débarquer. La nuit serait longue.
    Au plus profond des ténèbres, le voyageur était de garde. Il composa une chanson.
    D’abord l’obscurité bleuit, la ligne d’horizon pâlit. L’aube se rapprochait. Au moment où le soleil se leva à l’ouest, un oiseau lança un cri. Dans la clarté naissante du jour, chacun observait l’île. Elle avait l’air beaucoup plus grande que la veille. Immense, même.
    Le capitaine, le voyageur et deux matelots descendirent dans la chaloupe et lentement, voguèrent vers le rivage. L’eau était transparente, pure et chaude à leurs pieds. Ils avaient l’impression d’atteindre un paradis. La lagune semblait du bleu le plus pur qui puisse exister.
    L’étonnement de chacun augmentait de seconde en seconde.
    « A première vue, l’île devrait faire entre 15 et 20 kilomètres de rayon environ, si nous supposons que le pic se trouve au centre. Ce qui nous donne une circonférence d’une centaine de kilomètres de circonférence si notre île est de forme arrondie. Si vous voulez mon avis, une simple reconnaissance ne sera pas suffisante. Je vais faire débarquer les hommes. Trois resteront à bord à tour de rôle pour former la garde. Nous allons installer le campement ici, au bord de la lagune, provisoirement. » Le capitaine donna ses ordres brefs et précis. Il s’agissait pour lui, avant toute chose, de préserver le moral de ses hommes et de tout faire pour ne risquer aucune vie.
    « As-tu une idée de l’endroit où nous sommes, voyageur ? » questionna le capitaine.
    « Ma première impression est que nous avons basculé dans un repli du monde. Je ne peux pas, pour l’instant, expliquer comment cela s’est produit. Nous sommes passés par une sorte de porte et nous sommes à présent de l’autre côté du monde. Il y a deux possibilités : la première, la plus simple, que ce soit le fruit du hasard et dans ce cas, il est impossible de prévoir si nous allons en sortir ; la deuxième et, à mon avis, la plus probable, est que nous naviguions au bon endroit et au bon moment et que quelque chose ou quelqu’un nous a attiré ici dans un but bien précis. Même si le premier choix est le bon, il ne servirait à rien de saper le moral des hommes. Je propose alors de suivre mon intuition et découvrir ce qui nous a attiré dans ce monde. Je suis persuadé que lorsque nous l’aurons découvert, nous pourrons librement repartir. »
    Le capitaine ne répondit pas. Le voyageur avait raison. Il prenait autant de soin pour la sécurité de tous que pour lui-même. Ensemble, ils allaient devoir découvrir leur destinée et le rôle qu’ils devaient jouer.

    Lorsque l’équipage eut débarqué, chacun entreprit de monter un campement de fortune. Les eaux étaient très poissonneuses. Tandis que tous s’affairaient, le voyageur se confectionna un harpon et se mit à pécher. À midi, la pêche était fructueuse. Sur un lit de braise, tous firent dorer leurs poissons et mangèrent tout en commentant leurs aventures et en se questionnant sur leur devenir. Ils s’enquirent auprès du capitaine de ce qu’il convenait de faire. Celui-ci s’entretint avec le voyageur.

    « Il est inutile de nous risquer tous en même temps. Que les hommes continuent de dresser le bivouac pour la nuit. Je vous propose, vous, deux de vos hommes et moi-même, d’aller en reconnaissance vers l’intérieur. À heure fixe, nous enverrons un signal visible de la plage afin, qu’en cas d’attaque, nous puissions être secourus ou, au contraire, que l’équipage puisse nous rejoindre s’ils sont menacés. Il serait sage de faire plusieurs groupes, mais nous ignorons encore la topologie de l’île. Nous sommes, donc, contraint d’agir ainsi ».

    Le capitaine acquiesça. Leur repas terminé, les quatre éclaireurs partirent vers l’intérieur des terres. Ils marchèrent à pas de loup. Une heure, puis deux, trois, quatre. À intervalle régulier, ils lançaient une fusée de signalisation tout en faisant une pause. Ils n’avaient, malgré tout, guère avancé. La forêt était dense et le sol incertain. Chacun était aux aguets. Au quatrième arrêt, le voyageur averti ses compagnons.

    « J’ai vu des ombres derrière les arbres. Je crois qu’on nous épie depuis un bon moment, maintenant. Ne paraissez pas effrayés. Continuons à avancer. S’ils étaient hostiles, ils nous auraient déjà attaqués. »

    Inquiets et sur leur garde, ils atteignirent, enfin, l’orée du bois. Dès qu’ils furent dans la clairière, comme surgies de nulle part, une douzaine de guerriers leur barrèrent la route. C’étaient des guerrières. Elles étaient magnifiques. Elles arboraient un air farouche et décidé.

    « Bien ! » dit le voyageur. « Notre rencontre commence. »

    Le conquérant

    Le conquérant observait les collines à l’horizon. La nuit allait bientôt tomber. Une ombre rougeoyante les dominait et annonçait les vents du lendemain.
    Lorsque le convoi atteignit la première étape, ils eurent tout juste le temps de s’engouffrer dans l’auberge lorsque les météores rugissants déversèrent leur fougue parmi les arbres et les prés en soulevant des nuages de poussières aveuglants.
    Ils restèrent un moment sans dire un mot jusqu’à ce que le conquérant brise le silence.
    « Madame, messieurs, comme vous le savez, nous devons rencontrer demain les habitants du désert et, surtout, leurs chefs. Notre mission est d’observer et noter les points faibles comme les points forts puis, il nous faudra négocier. La tâche de chacun sera de la plus haute importance. Vous, l’homme de science vous aurez à expérimenter les sols et les minéraux. Madame, en tant que botaniste et écologiste, vous devrez livrer votre diagnostic quant à la possibilité d’ensemencements et de cultures. Vous, commandant, votre rôle est d’estimer s’il existe des dangers et d’explorer les contrées. Quant à moi, en possession de vos rapports je devrai négocier au mieux les nouvelles terres. Nous avons très peu de temps et surtout ne devons pas montrer un trop grand intérêt pour eux et surtout encore ne pas montrer la moindre faiblesse de notre part. Ces gens nous ont choisis comme étant dignes de confiance, nous devons faire en sorte qu’ils en soient fiers. S’il y a encore des questions non résolues, je vous conseille de les exposer maintenant. Je tâcherai d’y répondre d’après mes connaissances.
    – Croyez-vous qu’ils se montreront coopératifs ?
    – Ce sont eux qui nous ont contactés, nous pouvons en déduire qu’ils sont pacifiques.
    – Savez-vous s’il existe parmi eux des hommes de science, des érudits ?
    – Il existe des sortes de chaman chez eux. Ils enseignent les jeunes et font office d’hommes médecine. Mais ils sont très discrets et semblent peu enclins à communiquer leur savoir. En revanche, ils ne sont pas belliqueux. Libre à vous d’entrer en contact avec eux. Après tout, c’est aussi votre rôle.
    – Quelles armes possèdent-ils ?
    – Eh bien, ils se servent essentiellement d’armes de jet. Arcs et javelots, d’après ce que j’ai pu apercevoir. Néanmoins, étant donné qu’ils ne subissent jamais d’attaque d’ennemis, il est possible qu’ils aient autre chose d’efficace. De très efficace. Je ne vous conseille pas d’essayer de découvrir de quoi il s’agit. Laissez-leur leurs secrets. Après tout, nous ne sommes pas là pour les convertir. Dieu merci, nos gouvernements nous ont épargné la présence d’un prêtre. À moins que, au contraire, le clergé ne fomente quelques idées en secret. Enfin, pour l’instant nous n’avons pas à nous préoccuper de politique ni de religion. Eh bien madame, messieurs, si j’ai répondu à vos questions, je vous propose d’aller tous nous coucher. Départ à 5h avant l’aube. Bonne nuit. »

    La nuit fut-elle semée de rêves et de suppositions, elle recouvrit chacun et leur permis de recouvrer leurs forces.

    Une brise légère et le froid du matin. Quatre compagnons s’affairaient. L’un triait ses livres, documentations, matériel d’échantillonnage. Une autre préparait son matériel d’observation, microscopes et matériel de chimie portables. Le troisième passait ses armes en revue, son matériel de communication. Le conquérant était déjà dehors. Il s’occupait des chevaux. Il avait préféré les utiliser plutôt que des machines qui auraient pu souffrir des vents du désert. D’autant plus que les ressources en carburant étaient très limitées. Les chevaux, eux, avaient l’avantage de se déplacer plus facilement quel que soit le relief du terrain. Ils pouvaient, éventuellement, devenir aussi une monnaie d’échange. C’était peut-être faire peu de cas de leurs montures mais il fallait faire des choix.
    Ils partirent. Quatre cavaliers et quatre montures de bât. Personne ne parlait. Chacun observait le paysage qui défilait lentement comme les aiguilles d’une horloge. Ils devaient franchir la barrière des collines avant de pénétrer dans la contrée d’investigations.
    Arrivés au sommet, ils firent une halte pour déjeuner et pour s’occuper des chevaux. À présent, la plaine s’offrait à leurs regards.
    Le conquérant sourit : « Voici le nouveau monde ! ».
    Les deux scientifiques et le commandant avaient déjà endossé leurs jumelles et chacun scrutaient, guettaient, détaillaient la contrée sauvage. Chacun cherchait selon ses motivations. Le conquérant, quant à lui, examinait la route à suivre jusqu’au village où ils étaient attendus. Ils y seraient au soir estima-t-il.
    C’était le début de l’après-midi. Le conquérant donna l’ordre du départ. Pendant toute la chevauchée jusqu’à leur destination, l’homme de science notait toutes ses observations dans son carnet de voyage. La botaniste faisait de même mais, par moment, elle mettait pied à terre pour prélever un échantillon soit de terre, soit végétal. Le commandant, de son côté, vérifiait ses cartes et faisait constamment le point. Mis à part le conquérant qui demeurait calme et serein, les activités intenses de ses trois autres compagnons révélaient une nervosité qui trahissait leurs inquiétudes.

    Lorsqu’ils arrivèrent enfin aux abords du village, le soleil était commencé à se rapprocher de l’horizon. Sa lumière tamisée peignait les maisons d’une couleur dorée. La citadelle apparaissait aux cavaliers comme revêtue d’or. Sur la place principale, un groupe d’hommes et de femmes les attendait.
    Le conquérant mit pied à terre et s’avança vers le personnage le plus important qu’il connaissait comme leur chef. Les habitants portaient un air sévère, déterminé et farouche. Ils étaient chez eux. Le conquérant salua le chef du village et ses guerriers, se présenta lui-même puis, présenta également ses compagnons. Le chef parla brièvement à l’une de ses villageoises. Celle-ci invita les quatre étrangers à la suivre et les emmena dans une grande habitation qui, apparemment, leur était attribuée. Des serviteurs transportaient leurs bagages tandis que d’autres emmenaient leurs chevaux aux écuries.
    L’hôtesse leur montra leurs quartiers et fixa avec le conquérant le rendez-vous pour le repas du soir.

    Quand tout fut prêt, ils arrivèrent, tous ensemble vers le banquet. On plaça le conquérant à côté du chef du village. Sa fille s’installa à la gauche du conquérant. Les trois autres compagnons s’attablèrent de l’autre côté. Aussitôt, la fête commença.
    Les cuissots de gibier, accompagnés de légumes sauvages et acidulés révélèrent les sens de tous les convives. Les coupes s’emplirent de vins éclatants. Des plateaux pourvus de mets étranges quant aux couleurs, quant à leur substance s’échangeaient de place en place. Ils étaient accueillis. Le conquérant, alors, se leva et, tout en brandissant sa coupe, présenta ses hommages à ses hôtes. Il leur fit part de ses désirs de concrétiser, tous ensemble, des échanges constructifs. Avec autorité, il s’adressa à l’assemblée et parla d’échanges, de communications, d’avenir et d’amour.
    Des danseuses entrèrent en scène. Elles ravirent chacun des invités. Au milieu, la fille du chef, parée d’habits aussi somptueux que légers, fixait de son corps et de ses ondulations les quatre étrangers. Son regard s’attachait au conquérant.
    Le repas somptueux se termina. Chacun se retira. Les quatre compagnons regagnèrent leurs quartiers. Lorsque le conquérant regagna sa chambre. La fille du chef était là. Elle se leva. Fit glisser sa tunique. Le conquérant la toucha. Il était sensible à l’offrande, il était sensible à la femme, il était sensible à cette femme qui offrait le plus profond des messages de son peuple. Il caressa sa nuque, enlaça ses épaules et l’invita à se coucher avec lui.

    Le maître

    Le maître embrassa du regard ses invités. Ils étaient tous arrivés à présent.
    « Bienvenu et merci à tous d’être venus. Je me réjouis d’avance de la soirée que nous allons passer ensemble ! ». Chacun des invités salua son hôte. Tous s’unirent et se congratulèrent avec un respect, une admiration et un amour fraternel profondément empreint.
    Le maître de la maison invita ses hôtes à le suivre dans la salle à manger où le couvert était mis. La pièce était haute de plafond. C’était une place de rencontres et de serments. Chaque invité retrouvait sa place, son siège et son emblème. Silencieusement, comme pour une cérémonie, comme pour une séance théâtrale, les acteurs se mirent à leur place. Nul besoin de mots ni de phrases. Seule la communion de chaque regard décrivait la scène.
    Le repas, alors, commença. Les sourires détendirent les traits des convives. On parla un peu de tout d’abord ; des nouvelles ; des enrichissements ; des ajustements ; des réconciliations. Les salades de fruits exotiques conquirent maints palais, les poissons enrichis de saveurs apportèrent leurs goûts de voyage, les cuissots marinés concrétisèrent leurs richesses de bouquets et de fumets, les vins couronnaient chaque plat par leur mariage subtil et harmonieux. Un festin pour honorer les hôtes ; des hôtes pour honorer un festin.
    Lorsque tout fut consommé, lorsque les serviteurs eurent débarrassé l’immense table dodécagonale, lorsque tous furent rassasiés, les lampes diminuèrent lentement leur clarté, les volets tamisèrent la froideur de la nuit, les cheminées tempérèrent la chaleur de la salle de réunion.
    Le maître se leva et parla.
    « Mes amis, comme je vous l’ai indiqué dans mes précédents messages, certains évènements m’ont contraint à agir et à vous demander votre aide ».
    De l’autre côté de la table le baron répliqua aussitôt « Si tu nous as convoqué, c’est certainement d’une très haute importance ! Jamais tu ne nous aurais réunis sans raison ! Et si nous sommes tous venus à ton appel, tu te doutes bien que nous avons compris, à la valeur de ta requête, son importance. ».
    Le maître leva aussitôt ses mains « Avant que chacun ne pose de questions, laissez-moi vous exposer les faits ».
    « Ces derniers temps, j’ai longuement parcouru les contrées de la terre. J’y ai trouvé quatre faits marquants qui m’ont fait réagir plutôt qu’agir. C’est dire à quel point je n’y étais pas préparé alors que j’aurais dû rester vigilant. Je suis au regret d’avouer que j’aurais mieux fait de suivre mes intuitions il y a quelques années ; j’aurais perdu moins de temps. Mais qu’importe ! Le réveil, tant douloureux soit-il, est notre meilleur allié, même s’il doit être cinglant.
    Premièrement. Il est réapparu une stèle. Cette stèle avait été découverte lors d’une campagne en Égypte par un général conquérant il y a de cela plusieurs siècles. D’autres stèles avaient été découvertes dont l’une a permis de décrypter la signification des textes anciens. Pour dissimuler sa présence, on se mit à rapporter beaucoup de souvenirs, plus importants les uns que les autres jusqu’à mentionner l’importance des pyramides et ramener en occident un obélisque. Plus hautes étaient ces découvertes, plus profonde était dissimulée la stèle.
    Deuxièmement. Beaucoup d’alchimistes, d’écrivains et d’aventuriers ont parlé d’une table d’émeraude enfouie et cachée, selon les légendes. Des légendes qui ont été volontairement brouillées pour semer les pistes et permettre l’oubli. Pourtant, des rumeurs certaines (je répète bien : certaines) me laissent à penser que cette table n’est pas seulement d’une importance symbolique mais marque bien une frontière entre deux mondes.
    Troisièmement. Plusieurs évènements non relevés par les autorités sur la planète mais observés par plusieurs médiums, que j’ai recrutés et isolés les uns des autres pour éviter toute supposition hâtive et inconsidérée, m’ont orienté vers une certitude. Des voyageurs étrangers à notre monde sont en train de venir à notre rencontre.
    Quatrièmement. Au risque de mettre en doute notre science, il est apparu que le temps ne s’écoule pas tout à fait de la même manière sur l’ensemble de notre planète. Il y a des scissions, des ruptures, des ralentissements. Comme si une main déterminée prenait le contrôle du monde.
    J’ai, bien entendu, moi-même, examiné et observé chacun de ces phénomènes. Comme vous me connaissez tous, je vous aurais fait part de chaque découverte par des messages à chacun. Mais là, la simultanéité de ces quatre évènements, vous en conviendrez, est telle que j’ai organisé cette réunion car je crois que chacun d’entre nous, par son expérience, peut nous aider à comprendre. Et chacun d’entre nous doit posséder des informations pertinentes. J’en appelle à chacun. ».

    L’initiée prit alors la parole. « La stèle n’existe pas. Même pas officiellement. Tout a été accompli pour taire son existence. Je ne sais pas par quel moyen ni par quelles circonstances son existence a émergé de l’oubli. Tout ce que je peux en dire, c’est que le secret a été scellé. Seuls quelques gardiens choisis en ont pris la garde. Néanmoins, et malgré les précautions entreprises, d’autres initiés ont offert leurs vies pour en transmettre la trace. Au fil des générations, j’en suis, aujourd’hui, la dernière détentrice. Cela m’a été transmis comme une légende, une histoire lointaine. Je dois, je l’avoue, faire un effort de mémoire pour en faire ressurgir tous les détails, mais je sais de source sûre qu’elle a été écrite, en grec ancien, par le christ, lui-même, bien avant de revenir en Galilée. ».
    « Et le plus étrange, » intervint celle que tous connaissaient comme la magicienne « c’est qu’assurément, l’écriture est celle d’une femme. ».
    « En effet, c’est l’une des raisons, parmi d’autres, qui ont plongé le clergé dans le plus grand désarroi si ce n’est le plus grand schisme de l’ère chrétienne. ».
    L’ermite prit la parole : « Il existe une ancienne croyance oubliée qui affirmerait que chaque être, lors de son passage sur terre, possède son équivalent masculin ou féminin, selon son sexe, mais qui ne peut coexister en même temps de son existence. Être incarné homme et femme simultanément ne saurait être ; sinon être l’égal de Dieu. ».
    L’initiée reprit : « Et nous savons que ni sa mère, ni sa future compagne n’ont pu graver la stèle. Elle est bel et bien de la main du christ. »
    Un long silence accompagna l’écoute de ce premier échange.

    Le maître rompit le silence et demanda : « Qui donc, parmi vous, peut maintenant nous éclairer sur la Table d’Émeraude ? »
    La magicienne parla : « La table d’émeraude est à la fois un départ et un aboutissement. Un départ parce qu’elle donne la connaissance et le pouvoir à celui qui arrive à y accéder. Un aboutissement parce que son rôle est de terminer un cycle. Celui qui l’approche devra à la fois évoluer et changer de monde. On peut aussi la voir comme une porte, un seuil. On entre par la porte d’émeraude mais on sort également de son monde. Certains écrits affirment aussi qu’elle a été dissimulée jusqu’à ce que l’homme atteigne le degré de sagesse nécessaire et d’autres écrits signalent sa découverte comme le déclenchement de l’apocalypse. J’ai eu connaissance, dernièrement, qu’on l’aurait localisée à l’intérieur d’une montagne. »

    « Qui sont à présent ces voyageurs ? »
    Le mage répondit : « Certains écrits mentionnent des êtres de lumière qui auraient créé le monde. Un peu comme les dieux et demi-dieux de la mythologie. Cependant, vu le nombre de civilisations qui nous ont précédées, il est possible également que certains êtres humains aient atteint la pureté de l’esprit. Ce qui les aurait fait passer dans un plan supérieur et donc invisible à notre monde. D’autres sources, également, et qu’on ne peut pas écarter parlent de vies et d’intelligences extra-terrestres. Quoiqu’il en soit, ou bien nous demeurons incrédules et avons à faire de plus en plus d’effort pour refuser chaque nouvel argument, ou alors il faut accepter que tous ces êtres légendaires ou fabuleux sont bel et bien la représentation d’une intelligence parallèle à la nôtre. De plus des connexions de plus en plus nombreuses s’établissent venant de leur part. »

    « Qu’en est-il de l’écoulement apparemment incohérent de notre temps ? »
    L’astronome, alors, se leva. « Pour bien comprendre le cycle étrange du temps, je vais devoir utiliser des chemins parallèles. Comme nous le savons ou, du moins, le comprenons, la création du monde s’est accomplie par une formidable énergie. Dieu venait de créer le monde. Et cette création fut accompagnée d’évènements tout à fait paradoxaux. À titre d’exemple, avez-vous remarqué, bien que nous soyons au cœur de l’hiver et bien que nous traversions une tempête ce soir combien l’air est pourtant doux comme un soir d’été à l’intérieur ? Lorsque Dieu créa le monde, l’énergie primitive fut fantastique, épouvantable. La différence entre l’amour qui était insufflé et l’énergie d’expansion était, je dirais, semblable aux différents points d’un trou noir. Tellement dissemblable que nous pouvons dire, à présent, que cette énergie symbolisait le mal. Quel paradoxe ! Quelle folie divine ! Un amour de création tellement puissant que sa crête, ses extrémités en étaient le mal ! L’énergie d’amour créait sans cesse des paradoxes semblables. À chaque entité de matière créée, une antimatière apparaissait pour l’annihiler. À chaque nouvel atome sorti de la forge, des groupes tentaient de les emprisonner dans un état stable et inerte. À chaque molécule organisée, une organisation stable et inerte. À chaque cellule naissante, une organisation de vie dans le but de manger et d’être mangé. À chaque intelligence révélée, un désir belliqueux de compétition. En définitive, chaque nouveau pas vers l’évolution est précédé par le mal. Mais il faut voir le mal, non pas comme une malédiction, mais comme la trace sinon comme l’impulsion nécessaire de l’amour. Lorsque l’homme a commencé à peupler la terre, le mal ne pouvait diriger l’amour. Immatériel et dissemblable, il n’avait aucune prise. Alors, comme le mal était instigateur, il a concrétisé l’amour dans le cœur de l’homme par l’économie. Aujourd’hui, les richesses du monde circulent non pas dans tous les êtres, harmonieusement comme l’amour, mais comme un manque. Au contraire de l’amour qui se donne, la richesse se retient. Au contraire de l’amour qui ne se stocke pas, l’argent s’accumule. Le mal pousse cette contradiction jusqu’à ce que le rideau se déchire. Le mal est actuellement en train de pousser les limites de l’homme jusqu’à se rendre compte de sa propre déchéance. En résumé, le mal est en train de botter le cul des hommes à coup d’argent de plus en plus fort jusqu’à ce que celui-ci soit annihilé.
    Un autre élément de la création divine est le temps. Le temps est la main de Dieu qui guide, en parallèle, sa création. Et tout comme le mal éprouve le cœur de l’homme, tout comme le mal arrive au point limite de la résistance de l’être de lumière, ainsi de la même manière, la main de Dieu devient creuset d’épreuve. Elle se distend par endroit, se retourne sur elle-même, se déchire et se dissout. ».

    Le maître sourit : « Voici le nouveau monde ! ».

    Le sage

    Le sage découvrit des lignes fuyantes, de plus en plus rapides. D’abord blanches puis, colorées, puis irradiantes. Le scintillement fantastique était, pour lui, le prologue merveilleux de sa nouvelle expérience de vie.
    Lorsque ses sens s’éveillèrent, lentement, il ouvrit son nouveau regard.
    Un univers s’ouvrait à lui. D’abord en tout point semblable à ses connaissances puis, il s’aperçut qu’il avait acquis une autre direction. Si au début l’univers lui ouvrait un horizon, si après l’espace s’étendait à la hauteur de ses perceptions, si après il discernait la profondeur du cosmos qui l’entourait, soudainement, comme une trouée, comme un déchirement, comme une aspiration créative, il participait désormais à la quatrième direction de cet univers dans lequel il se trouvait impliqué. À la fois point, à la fois droite, à la fois espace, à la fois transformé, cet espace où il venait de s’éveiller l’émerveillait.
    Puis, comme une musique céleste, l’espace s’harmonisa.
    Fontaine de Lumière.
    Le changement fut soudain. Il ne flottait plus dans l’espace. Il n’errait plus dans l’obscurité. Il se présentait devant une cathédrale de lumière. Une cathédrale dont les tours se perdaient dans les nues hors de la portée de son regard. Une blancheur immaculée noyait toute autre couleur. Il pénétra dans la nef. Toujours la blancheur. Douze piliers imposants délimitaient le hall.
    Au fur et à mesure qu’il marchait, il regardait ses mains et ses pieds, se touchait le visage. Son vieux corps ridé n’était plus, il avait une nouvelle enveloppe qui lui seyait comme un nouveau vêtement. Il était serein et une douce énergie le portait. Il flottait presque. Il allait en confiance.

    Le sage sourit : « Voici le nouveau monde ! ».

    Trois petits enfants riaient et jouaient ensemble. Trois petits êtres dynamiques. Trois petits êtres qui manifestaient leur joie. Le premier était blond comme un soleil. Le deuxième était brun comme une lune noire. Le troisième avait des cheveux roux tel un brasier ardent. Dès qu’ils aperçurent le sage, ils s’approchèrent de lui. Ils n’avaient ni crainte ni ressenti quant à sa présence. Ils semblaient même heureux de son arrivée parmi eux.

    « Bonjour, homme nouveau, tu viens jouer avec nous ? » dit le petit être blond avec enthousiasme.
    – Oui, bien sûr ! Répondit le sage. Je sais même chanter et danser !
    – Bravo, bravo, bravo ! Approuvèrent chacun des enfants.

    Ils se donnèrent la main et commencèrent à former une ronde rythmée par des chansons gaies et entraînantes. La danse fut exécutée magistralement et suivie avec attention. C’étaient de bons danseurs. Sa nouvelle enveloppe physique était emplie de bonheur. Quelle joie de bouger !

    « Bravo, bravo, bravo ! » applaudirent les enfants. « Viens goûter avec nous maintenant ! »
    Ils entrèrent dans une immense pièce où trônait une table accueillante chargée de plateaux de fruits très variés et de boissons colorés dans des tons très vifs. Une nature vivante. Ils s’approchèrent. Les enfants mangeaient goulûment. Le sage s’approcha à son tour et mordit dans un beau fruit rouge. Aucun goût aussi exquis ne semblait exister dans l’univers. Il en dégusta un autre pour faire une autre découverte aussi agréable. Chaque fruit aiguisait ses sens gustatifs. Chaque fruit paraissait parler à son être dans son langage de saveur.

    Lorsqu’il fut rassasié, il remarqua alors une musique très douce qui semblait venir de toutes parts.

    « Viens avec nous, tu dois te reposer maintenant car demain, tu devras partir pour suivre ta voie. »

    Ils l’emmenèrent alors vers une chambre à la lumière chaude et tamisée. La musique qu’il avait entendue auparavant semblait encore plus douce, plus berçante. À peine allongé sur la couche, il s’endormit aussitôt.

    Ses rêves furent agréables. D’abord, un ballet de lignes s’étirant vers l’infini qui se courbaient et se recourbaient. Puis, qui explosaient en une infinité de petits rayons lumineux. Puis des formes, des souvenirs se précisaient. Sa vie terrestre lui revenait. Il se revoyait enfant. Il revoyait sa mère, son père, l’univers de sa petite enfance. Son adolescence. Ses premières amours. Son premier amour. Sa vie d’homme et l’évolution de sa carrière. Il revivait tout son univers avec ravissement. Comme s’il était heureux d’avoir vécu, comme s’il devait remercier quelqu’un pour avoir connu tout cela.

    Lorsqu’il se réveilla, il était parfaitement reposé. Il sortit de sa chambre et se dirigea vers la salle à manger où il retrouva ses trois petits amis.

    « Bonjour! » dirent en chœur les trois enfants. « Viens déjeuner avec nous ! Il y a de la crème, c’est très bon ! ». C’était, en effet, aussi délicieux que la veille. Meilleur, même. Plus raffiné.
    Il était en train de terminer son repas lorsqu’un personnage de très haute stature fit son entrée.
    « Au revoir ! » sourirent ensemble les enfants. « Nous avons passé un très agréable moment en ta compagnie. Merci pour tes chants et tes danses ; nous les garderons toujours dans nos cœurs. »
    Le sage les salua de la main et se tourna vers le nouvel arrivant qui lui sourit :

    « Viens avec moi. Tu es prêt ! »

    L’être surdimensionné ne parlait pas ; il guidait. Il emmena le sage dans sa voie. Il marquait le pas. Le sage à son côté suivait cet étrange compagnon. Lorsqu’ils arrivèrent au seuil de la maison, il lui montra le chemin. « Va maintenant, elles t‘attendent ». Le sage lui adressa son salut, comme un adieu et se retourna et quitta la citadelle.

    Il marcha longtemps. Longtemps. Pourtant les pas qu’il mettait l’un derrière l’autre ne lui causait aucune fatigue, aucune souffrance. Comme si le nouveau corps impalpable qui lui avait été prêté était programmé pour l’accompagner.
    À l’orée des forêts, quatre femmes l’attendaient.
    Toutes étaient magnifiques. Comme si leur féminité surpassait leur être. C’étaient des femmes accomplies.

    La première prit la main du sage et l’entraîna en lui souriant. Elle lui présenta une coupe. Il la but et, aussitôt, il sentit son corps devenir eau. Tout en lui prenant sa main, elle l’attira. Il la suivit. Le lac, devant eux, était majestueux. Le lac d’un Roi, pensait le sage. Elle se tourna vers lui. Son sourire illuminait sa vision. Le sage, alors, s’avança et, ensemble, ils pénétrèrent dans le lac. Le contact de l’eau. Froide. Les jambes ensuite. Le corps puis, la tête. À présent, ils étaient, tous les deux, submergés. Le sage découvrit alors que leurs corps devenaient transparents. Devenaient eau. Chaque pas, chaque découverte se fondait dans cet élément. Leur progression se concrétisait cependant. Bientôt ils atteignirent une grotte immergée. La sirène lui fit progresser des marches de pierre, comme l’invite d’un passage vers l’inconnu. Leurs yeux étaient devenus bleu foncé ; le bleu du plus profond des océans. Elle l’embrassa tendrement et s’en fut.

    La deuxième femme lui prit la main. Sa main était chaude. Brûlante. Le sage était fasciné par son aura de feu. Ils sortirent de l’eau et, dans un flamboiement, les flammes de la terre firent un barrage. La pression dans sa main devint plus forte. Il suivit alors la fille du feu. Lorsqu’ils traversèrent la barrière du feu, leurs corps devinrent incandescents. Pourtant, sans se consumer, ils transcendaient l’essence même du feu. Leurs cœurs, alors, se mirent à battre, un sang rayonnant parcourait leurs corps. La frontière franchie, la troisième femme le prit en charge.

    Elle était noire de cheveux. Noire des yeux. Noire comme le plus profond des abîmes de la terre. Autant profonde était-elle, autant elle resplendissait comme la mère universelle. Le sage était très ému de la rencontrer. Elle le guida alors au travers des entrailles des cavernes de la terre. Grottes et souterrains. Chemins enfouis et gouffres sans fond se succédaient. Tout au long du chemin, leurs corps se densifièrent. Ils traversèrent le labyrinthe oublié de la terre mère. Leurs corps prirent une teinte orangée ; leurs peaux s’étaient minéralisées. Lorsqu’ils émergèrent à la surface, vers le ciel, la quatrième femme était là.

    Le vent sauvage surprit le sage. Elle le harnacha rapidement et, ensemble, s’envolèrent au-delà des abîmes. D’abord la pression du vent. Étourdissant. Une chute vertigineuse. Puis, dans un soubresaut, comme un ressac, la remontée. La quatrième femme était fille du vent. Tandis qu’ils remontaient, elle lui souriait comme pour faire passer un message d’amour. Tandis qu’ils remontaient, leur poumons se remplirent d’air, leur esprit fut agité par le souffle. Lorsqu’ils atteignirent la crête des montagnes, ils étaient vivants.

    Le personnage de haute stature était là. Il l’attendait.

    Tableau de Laureline Lechat

  • CONTE DE JANVIER

    Le voyageur est matinal et part quand l’aube est imminente
    Et devine l’aurore pâlir sur les collines embrumées.
    Il fixe le point cardinal du parcours qu’il expérimente ;
    Il ne craint pas de se salir et nulle crainte à s’enrhumer.

    Il est l’énergie qui avance, cette énergie qui crée l’espace,
    Et qui aussi crée le néant jusqu’aux confins de l’univers.
    Il est l’énergie qui devance, cette énergie qui nous dépasse
    Et qui fait paraître géants les infinis les plus divers.

    Le voyageur

    Le voyageur se leva tôt le matin. L’air était glacial, l’aube imminente. Il leva les yeux et vit les collines embrumées. Il se mit en marche. Il était insatiable de nouvelles découvertes. Les premiers rayons du soleil commençaient à se blesser sur les crêtes aiguisées des collines jusqu’à les embraser. Il rassembla ses affaires et partit. Il prendrait plus tard un moment pour sa toilette et déjeuner. À présent, il savourait les premiers instants de l’aube et en goûtait ses saveurs. Son rêve s’éveillait.
    L’eau glacée de la rosée matinale craquait sous ses pas ; il aimait cela, c’était son élément. Il marchait à vive allure. Ses bagages étaient légers. Il avait l’impression que ses membres, encore engourdis de la nuit, lui demandaient de forcer le pas. Ils avaient besoin d’exercice et de fonctionner à plein régime. Au fur et à mesure que ses jambes trottaient et que ses bras balançaient, une bouffée enivrante et euphorisante envahissait son corps. Son énergie était au maximum. C’était le meilleur moment de la journée.
    Le soleil avait maintenant fait pleinement son apparition et se postait devant le voyageur tel une enseigne. C’était le moment. Il descendit vers le port. Malgré l’heure matinale l’activité était intense ponctuée par des cris, des ordres brefs parmi les voix des bateaux. Il entra dans une auberge, alla se rafraîchir et faire quelques abutions. Puis, il s’installa à une table et commanda un déjeuner. Salade, poisson au riz, omelettes et légumes, fruits et surtout, le café brûlant. Ainsi en allait-il de quelques richesses de la vie : Une tasse de café brûlant, un bon siège et le froid au dehors ; un moment propice de repos mis à contribution pour réfléchir à la destinée de la journée qui commence à peine.
    « Tu as bon appétit, voyageur ! Toi qui sais bien composer tes repas, saurais-tu en composer pour d’autres ? ». Le voyageur sourit. Il savait écouter et guetter chaque coïncidence qui se présentait. Celle-ci en était une. Une authentique.
    « Tu as quelque chose à me proposer matelot ? » répondit le voyageur en désignant la chaise en face de lui et en invitant son interlocuteur au dialogue.
    « C’est-à-dire que je suis salement emmerdé ! » Le marin s’installa lourdement et commanda un pichet. « Nous devrions être partis depuis hier. Un petit voyage de quelques semaines à peine. Une petite équipe d’une cinquantaine d’hommes. Chacun à sa place, chacun a son rôle. Pas de place pour les rêveurs. Le cuistot qui devait nous accompagner s’est fait porter pâle la veille du départ. Depuis, je retourne le port, j’interroge les camarades pour trouver un remplaçant. En vain. J’ai même offert une bonne prime. Mais, prime ou pas, je n’ai trouvé personne. Chaque jour qui passe met mes fournisseurs et mes clients dans l’embarras et moi avec. Alors en te voyant devant ce repas complet, je me disais comme cela que tu étais, peut-être, le gars dont j’avais besoin. La place est bonne et il y une prime. Alors, compagnon, ta réponse ? ».
    Le voyageur avait continué son repas pendant que le marin racontait ses déboires. Il termina son café, régla sa note et se retourna vers son compagnon de fortune. « Montre-moi ton bateau, marin, j’ai un peu d’expérience en cuisine. Il faut que je voie ton équipement, les réserves, les hommes et que tu me parles un peu plus du voyage. Ne t’emballes pas encore, laisse-moi peser ma décision ; ça devrait aller. »
    « Suis-moi ! » dit le marin avec une lueur d’espoir dans le regard.
    Pendant le trajet à travers le port, le marin lui parla de son navire, de son équipage, du voyage, un échange de commerce vers le nouveau continent et le voyage de retour. Quelques escales. Tout était prêt, le ravitaillement assuré, rien de retenait la communauté.
    Le voyageur monta à bord, fut présenté à chacun des hommes de l’équipage. On lui montra ses quartiers, la cuisine et les provisions. Tout concordait à ce qu’il espérait, ce qu’il attendait. Il donna son accord. Aussitôt une liesse submergea les marins. Le bateau pouvait partir.
    Quand le port commença lentement à s’éloigner, le soleil était haut dans le ciel. Le départ semblait noyé dans un silence où chacun était concentré sur sa tâche.
    Le voyageur entra dans son univers et se mit à peler les patates.

    Le conquérant

    Le conquérant marchait au zénith. Le soleil à son point culminant l’irradiait de la lumière blafarde de l’hiver. Il avait neigé pendant la nuit.
    Ce n’était pas un guerrier. Il avait appris à observer, à comprendre, à entendre, à entreprendre.
    Le feu des rayons du soleil l’auréolait ; il était à son aise dans son élément.
    Il nettoyait son épée, lustrait le cuir de ses vêtements, passait sans cesse en revue tout son équipement. Il devait être prêt, toujours attentif. Il savait que s’il relâchait, ne serait-ce une fois, sa vigilance, alors il était vulnérable. Vulnérable envers la nature, vulnérable envers les aléas de la vie, vulnérable envers lui-même. Son esprit se devait d’être sans cesse aiguisé, à l’affût. Il avait du chasseur la patience et la détermination, il avait de la victime les sens en alerte et la crainte. Bien souvent, il devait négocier, marchander, lutter. Lors de ses confrontations, il devait jauger ses adversaires, évaluer leurs forces et tenir bon. Tenir bon pendant tout le temps de la lutte. Enfin, après qu’une période nécessaire de temps ait été passée, la confiance qu’il avait semée germait et finissait par s’épanouir. L’adversaire d’hier devenait alors le partenaire du présent. Quelquefois, la graine ne germait pas. Il tranchait alors d’un geste ni rageur ni colérique mais déterminé les liens qui restaient. Son adversaire, alors, n’existait plus.
    Aujourd’hui, il devait rencontrer ses compagnons. Il devrait vérifier les forces et les armes de chacun et veiller à ce que tous soient prêts. L’année commençait. C’était le bon moment pour être vigilant. La bonne période. C’en était même rassurant.
    Le village était en vue, maintenant, en pleine lumière du début d’après-midi.
    Lorsqu’il arriva au point de rendez-vous, il était en avance. D’abord, il repéra les alentours. Sans rien dire, il parcouru les ruelles. Silencieusement, il nota les entrées et sorties du village. Puis, il se fondit parmi les habitants. Il était en attente. Il appréciait énormément, comme un des trésors de la vie, ces petits moments d’attente, avant le combat, avant l’action. Rien ne pouvait en ces moments-là de penser à ce qui allait se passer. Alors, il se mettait dans un état double. En même temps, il se préparait physiquement et mentalement à l’action. En même temps, il traversait un autre monde dans lequel il se retrouvait seul avec, pour compagnon, la voix de son âme qui s’interrogeait et la voix de son cœur qui lui répondait. Il puisait dans cet échange étrange, l’eau de la source de sa vie.
    L’heure était venue. Il se dirigea au point convenu. Visiblement, ils étaient trois. Deux hommes et une femme. Le premier homme semblait assez vieux, des traits maigres, précis et ridés. Le deuxième était assez jeune et paraissait le plus valide et le plus fort de tous. La troisième personne, féminine, était la plus énergique. Elle agitait ses mains, bougeait sans cesse, faisait des petits pas. Le genre « influenceuse » dont on ne peut pas se passer où que l’on aille, pensa le conquérant. Il s’avança d’un pas décidé.
    « Bonjour madame, messieurs. Je vois à vos bagages que vous êtes prêts. Avez-vous reçu mes instructions concernant l’expédition ? »
    « Heureux de vous rencontrer, monsieur et excusez-nous. Nous ne vous avions pas vu venir et avions une conversation assez animée. Mais je puis vous assurer que chacun est prêt à vous accompagner de tout son enthousiasme. ».
    Le conquérant était homme d’action et de décision. Il prenait son temps pour réfléchir avant l’action, il pesait tous les aléas et tous les risques avant de commencer une quête. Mais lorsque le temps du mouvement était venu, sa pensée faisait comme de grands pas imaginaires comme chaussée de bottes spirituelles.
    « Bien. L’après-midi commence, je propose de partir tout de suite, nous discuterons plus en détail sur l’expédition ce soir à la première étape ».
    L’équipe se hâta vers les voitures. Dans un grincement, les véhicules s’ébranlèrent et emmenèrent leurs quatre passagers. Le soleil haut dans le ciel semblait leur indiquer la direction à suivre comme une boussole stellaire. Le meilleur des guides pensait le conquérant.
    Il s’installa sur son siège et ajusta ses lunettes solaires.

    Le maître

    Le maître parcourait son domaine le soir. Les derniers rayons du soleil profilaient les collines d’une aura étrange. Il leva les yeux et contempla les terres alentour. Il nota les travaux à entreprendre, les constructions achevées, les possibilités d’expansion. Son domaine s’étendait partout où s’étendait son regard. Il savourait particulièrement le soir car c’était, pour lui, le moment des bilans, des comptes.
    Il avait des devoirs. Des devoirs envers lui-même ; d’abord ; et envers les autres. Maîtriser ses acquis, connaître ses besoins et anticiper ses ambitions. Il devait aussi entreprendre ses démarches. Soir après soir, il faisait la synthèse de ses journées ; soir après soir, il envisageait de nouvelles opportunités.
    La terre qu’il égrenait entre ses doigts lui était familière ; son élément. Il en était issu, il en était nourri, il en était le maître.
    Ses occupations étaient nombreuses. Trop. Il se demandait si celles-ci ne devenaient pas plus importantes que ses biens. L’énergie humaine qu’il mettait à les gérer dépassait, de loin, le croyait-il, la matière elle-même. Quelle dérision de s’apercevoir que ce qu’il avait engrangé lui était plus difficile à percevoir que ce qu’il pouvait apercevoir. Il enviait, parfois, le héros de son enfance lorsque, prisonnier du méchant, il parvenait le soir après son travail à retrouver l’énergie de s’évader.
    Le soleil n’était presque plus visible mais la clarté du soir éclairait cependant le paysage. La blancheur de la neige de la veille donnait une lueur comme vibrante. Comme si toutes les maisons alentour, les collines, les prairies avaient été taillées dans une roche dure et énergétique. Plus la lumière du jour faiblissait, plus la lueur du matériau neigeux semblait irradier. La Terre s’endormait, le ciel rabattait depuis l’horizon un drap stellaire par-dessus la contrée.
    Il rentra dans sa maison. Celle-ci avait été bâtie sur le faîte de la montagne, haut perchée. Une très grande bâtisse. Elle dominait toute la vallée. De ses terrasses, on pouvait apercevoir tous les villages environnants sur une distance vaste. Très vaste. Du lever du soleil à son coucher, quiconque, posté là, aurait pu décrire toutes les activités de la journée sans en perdre le moindre détail comme si la maison du maître avait été construite dans cette intention. Bien souvent, le maître aimait emprunter l’un de ces sentiers, à pied, marcher pendant des kilomètres, arriver dans l’un de ces villages si pittoresques, y passer un moment agréable avec un ou deux vieux amis et trinquer à la santé du monde. Il considérait sa contrée comme son fils. Il l’aimait.
    Le soleil avait jeté ses derniers rayons mourants tel un adieu. La nuit enveloppait toute la contrée de son manteau étoilé. L’air était froid, mais pur. Le maître se mit à reconnaître les constellations et à les saluer par leur nom comme de vieilles amies.
    Le moment du soir, l’instant où la lumière bleue devient nuit étaient sa période préférée de la journée. Loin de la majesté éclatante du soleil, au crépuscule, les choses étaient ce qu’elles étaient ; sans éclat rajouté, sans lumière courtisane, sans aura rapportée. Chaque arbre était un vrai arbre, chaque rocher était un vrai rocher, chaque animal le véritable habitant de la planète. La nuit étoilée était alors le palais extraordinaire dans lequel régnaient le monde minéral, le monde végétal, le monde organique.
    Ce soir, il donnait une grande réception. Les serviteurs avaient allumé les lampes. D’abord, celles au dehors qui bordent le chemin, puis celles autour du grand portail, ensuite les lanternes qui longent l’allée principale, enfin les réverbères qui délimitent les terrasses. Une fois franchi ce parcours, la maison tout entière se dresse baignée dans une lumière forte, puissante mais accueillante.
    Le maître s’entretenait encore avec son intendant quand les premiers invités arrivèrent. Il descendit alors dans le hall pour mieux les recevoir. Il leur ouvrit ses grands bras et les salua.

    Le sage

    Le sage veillait la nuit.
    Le sage n’était pas un voyageur mais il voyageait.
    Le sage n’était pas un conquérant mais il bâtissait.
    Le sage n’était pas un maître mais il maîtrisait sa vie.
    Il ne voyageait pas ; pourtant il voyageait souvent.
    Il ne conquérait pas ; mais il conquérait souvent.
    Il n’était pas souvent maître ; mais il était toujours maître de sa destinée.
    Le sage était aussi fou ; souvent ; toujours et de temps en temps.
    Il n’avait plus de compte à rendre.
    Il était fou.
    Le fou marchait la nuit. Il avait enfermé ses secrets. Il les avait verrouillés avec son amour. Il avait oublié.
    L’air du soir sifflait autour de ses oreilles et l’euphorisait, c’était son élément.
    Chaque nouvel élément qu’il assemblait à son univers le rendait de jour en jour plus grand, plus solide et pourtant, il lui paraissait tellement instable en stabilité. Il se mettait alors à penser au héros de sa jeunesse qui semblait toujours gérer sa vie aventureuse d’une simplicité déconcertante et tellement plus réelle.
    Cette nuit n’était pas comme les autres. Elle ne serait plus jamais comme toute autre d’ailleurs. C’était sa dernière nuit.
    Il descendit les marches. Cela lui prit beaucoup de temps mais, à présent, il avait tout son temps. Il avait aménagé les vastes souterrains de son château. C’était son laboratoire dans lequel il avait fait un nombre incalculable d’expériences parmi les plus secrètes. Non pas qu’elles auraient changé la face du monde, simplement qu’elles auraient passé pour folles, incohérentes et l’auraient fait passer pour un fou dangereux. Un fou, passe encore. C’eut été même un hommage. Mais quand les hommes commencent à vous trouver dangereux, ils deviennent alors encore plus dangereux que celui qu’ils accusent. Mais c’était très bien ainsi, pensait le sage. Cela apprend la discrétion, l’humilité et la persévérance. C’est là la plus belle pierre philosophale du monde. De l’or pur. Tellement pur et transparent qu’il faut avoir des yeux trempés de sagesse pour le percevoir.
    Il arriva dans la salle qu’il avait préparée. Une immense voûte surmontait une pièce polygonale. À chaque arête, un immense pilier remontait puis se fondait avec ses compagnons de pierre dans la voûte tel un feu d’artifice minéral. Au centre, un grand fauteuil de cuir noir. Le bruit de chaque pas se répercutait sur les parois et s’amenuisait jusqu’à l’infini. Une étrange lumière noire baignait la nef.
    Il s’installa sur le siège de commande du vaisseau de pierre. Il était impatient. Cette ultime expérience était celle qu’il avait attendue toute sa vie. La plus grande, la plus importante, la plus profonde. Sans avoir hésité mais après une réflexion puissamment enrichie, il lança le processus.
    D’abord un son lointain, très lointain. Comme pour rappeler l’origine du monde.
    Ensuite une obscurité très profonde. Tellement profonde qu’elle dévoile tout ce qu’elle ne parvient plus à cacher. Tellement obscure que ce qu’elle contient commence à apparaître par leur seule existence.
    Enfin un froid cristallin. Un froid fragile.
    Lorsque les éléments de ce monde s’unirent, l’espace bascula, le temps devint un plan puis, se renversa, les atomes de son corps se mirent à vibrer en harmonie.
    Lorsque le départ eut sonné, le sage était déjà mort. L’expérience avait réussi. Le sage avait désormais un nouveau terrain d’exploration. Il sourit.

    Tableau de Laureline Lechat