đż Les PoĂšmes du Jour LevĂ©
Chaque matin, à la premiÚre minute, les mots anciens sortent de leur sommeil, portés par le souffle léger du souvenir.
Ici sâĂ©veillent les poĂšmes publiĂ©s ce mĂȘme jour, parfois un an, parfois dix ans plus tĂŽt, mais toujours vibrants, toujours vivants.
Ils surgissent comme des reflets dans lâeau, des fragments dâĂ©ternitĂ© posĂ©s sur la date du jour, offrant Ă nos cĆurs un miroir et Ă nos vies⊠une mĂ©moire.
đ Aujourdâhui, ce ne sont pas nos annĂ©es que lâon fĂȘte, mais celles des vers, des images, des cris, des Ă©treintes, des silences, car chaque poĂšme est un anniversaire du cĆur.
-
Bonjour octobre, saison si sobre !

Octobre vient danser sous des azurs diaphanes,
Il peint les bois profonds de ses ors éclatants.
Les matins se font clairs mais les nuits courtisanes
Et lâon sent frissonner la saison des amants.
Alors bonjour, Octobre, aux promesses vermeilles !
Tes vents nous décoifferont comme un rire au matin
Et nous boirons ta brume en levant les oreilles,
Heureux de tâaccueillir un bon verre Ă la main.
Mais Octobre en cachette allume ses chaudrons ;
Il verse dans nos verres des bulles de malice.
Et nous rions plus fort en suivant ses clairons,
Le cĆur un peu plus libre de la lie au calice.Tableau de Gemini.
-
Adieu Septembre, saison si tendre

Septembre sâen retourne en parsemant les vignes ;
Ses grappes lourdes dâor sâallument dans le vent.
Les coteaux enivrĂ©s sâinclinent et sâalignent
Sous la main du soleil qui sâĂ©teint doucement.
Les jours se font plus courts, les soirées plus profondes ;
Un brouillard fin sâinstalle au dĂ©tour des chemins.
Et déjà dans les bois, les feuilles vagabondes
Font bruire un doux adieu quâon reçoit dans ses mains.
Mais Septembre en cachette a rempli nos celliers,
De grappes éclatantes aux malices sucrées ;
Et câest en titubant quâon salue ses halliers,
Le rire aux coins des lĂšvres et la bouche attirante.Tableau de Gemini.
-
Matin cùlin, satin félin

Dans le théùtre du soleil, la chemise de nuit vole au vent
Et le corps esquisse un réveil en ce matin enjolivant.
La chatte â complice en silence â admire le dĂ©shabillĂ©,
Dans une douce vigilance à laquelle elle est conviée.
Nuisette bleue qui se détache, légÚre aux secrets du matin,
Tandis que frĂ©tillent moustaches dâun dĂ©sir encore incertain.
Car dans ce rituel sans paroles, oĂč lâeffeuillage se veut divin,
MĂȘme les fĂ©lins ont pour rĂŽle de flatter ce goĂ»t libertin.
Et cette chatte dont la maĂźtresse est la vestale du plaisir,
Va échanger quelques caresses en lui pelotant à loisir
Son joli minou entrouvert à la complicité féline
Qui sait, à museau découvert, faire mouiller la chair cùline.
Alors sâĂ©lance une musique que seul le soleil peut jouer
Sur la peau tendre et magnifique oĂč lâombre adore se lover.
Et dans ce ballet de lumiÚre, chatte et maßtresse crient en écho
Leurs libertĂ©s sans autre priĂšre quâun ronron doux sous le rideau.Tableau de Fomenko.
-
Un livre, des lunettes et un chapeau

Il suffit dâune paire de lunettes, un livre et un joli chapeau
Pour transformer une minette â qui nâavait rien sous le capot â
En une belle intellectuelle dont le QI de haut niveau
Prétend aux normes actuelles avec les hommes pour rivaux.
Mais lâintellectuelle a du charme et câest lĂ son moindre dĂ©faut ;
Ă dĂ©faut de brandir les armes, elle possĂšde tout ce quâil faut.
Pour rabattre leur caquet aux mĂąles, espĂšces de vieux phallocrates
Aux introspections minimales dignes dâesprit de bureaucrate.
Bien sûr, cela dépend du livre et de la paire de lunettes
Qui mis conjointement délivrent une prédisposition nette
Ă apporter le coup de grĂące Ă lâhomme dont le cĆur se cabra
Dâavoir essayĂ© par disgrĂące de lui faire baisser les bras.
Mais l’intello, la fine mouche, trie les esprits un peu trop plats ;
Ă lâĂ©preuve du verbe, farouche, rares sont ceux quâelle retiendra.
Car sous le chapeau, point de cruche, au premier qui sâenhardira :
Elle nâenlĂšvera sa capuche quâau lecteur digne de ses bras.Tableau de Mike Brewer sur https:www.mikebrewerart.com#paintings .
-
Automne
La Sainte Matrie

Sous la Lune dâautomne oĂč sâincline la Terre,
Nos ventres sâarrondissent sous la lueur de lâaube.
Le parfum de la nuit au pouvoir salutaire
Retire la pénombre qui fuit nos quatre globes.
La lumiĂšre sâĂ©lance et dissout la nuĂ©e,
Les songes se dispersent, diluĂ©s dans lâazur.
Le ciel dâorgandi pĂąle et presque attĂ©nuĂ©
Ăclaircit nos regards au fur et Ă mesure.
Une aurore souveraine embrase tout lâhorizon,
Ses ors en flots mouvants couronnent nos visages.
Le monde, rajeuni dâune nuit de guĂ©rison,
Rend nos ventres féconds et ouverts aux présages.
Au zénith éclatant resplendit la lumiÚre,
Ses flĂšches de cristal progressent avec candeur.
La Terre en son écrin se révÚle tout entiÚre
Et nos ventres comblés rayonnent de splendeurs.
Les heures suspendues déroulent leur offrande,
Un parfum silencieux sâenvole dans les airs.
La Terre en son éclat nous convie, tendre et grande,
à goûter le présent sous le soleil disert.
Puis les souffles du soir nous entourent dâor et dâambre
Et leurs brises en nos chairs nous déploient leur secret ;
Le crépuscule étale son adieu à septembre
Et vient la nuit dâoctobre et son puissant dĂ©cret.
Les greniers et les caves sâemplissent avec entrain
Et lâon presse jusquâau sang la vigne maternelle.
Nos ventres ainsi mûrissent et la nuit les étreint
En gardant en leur sein la semence éternelle.Illustration de Ledal.
-
La Terre en colĂšre
Qui a mis Gaïa en colÚre ? Qui lui a mis les nerfs à vif ?
Est-ce la surconsommation ou lâĂ©puisement des ressources ?
Dans notre siĂšcle de galĂšre oĂč le temps devient incisif,
Passé celui des sommations, le temps accélÚre sa course.
Et mĂȘme le ciel en a marre dâĂȘtre rayĂ© et quadrillĂ©
Par des chemtrails porteurs dâorages dopĂ©s aux vents artificiels.
LâocĂ©an largue les amarres des Ăźlotiers expatriĂ©s
Par la montĂ©e des eaux en rage dâun chĂątiment sacrificiel.
Les dinosaures en ont bavé, les Atlantes en ont galéré
Rien ne va plus lorsque la Terre nous crache ses insanités.
On dit que lâenfer est pavĂ© de bonnes intentions avĂ©rĂ©es
Mortelles, vaines et délétÚres concernant notre humanité.Illustration Hedy Chen sur https:displate.comhedychen .
-
Adieu septembre, bonjour octobre
CâĂ©tait un vingt-deux septembre et lâĂ©tĂ© au diable vauvert
Partit rejoindre le printemps aussi arrosĂ© que lâhiver.
HĂ©las lâautomne aux couleurs ambre sâannonce tout aussi pervers
Autant dĂ©diĂ© aux mauvais temps quâon lâa vu de tout lâunivers.
Nous rĂȘvions dâun Ă©tĂ© indien et nous rĂ©coltons la mousson
Dont tous les météorologues nous prédisent inondations.
Ce nouveau cycle circadien, quâen tant quâhumains nous repoussons,
Suscitera dans les dialogues autant de recommandations.
Ă nos colchiques dans les prĂ©s qui marquaient la fin de lâĂ©tĂ©,
SuccĂ©deront les chrysanthĂšmes qui sonnent la fin de lâautomne.
MĂȘme nos forĂȘts empourprĂ©es vont vite toutes reflĂ©ter
Les couleurs qui auront pour thĂšme un hiver des plus monotones.Illustration de June Leeloo sur https:havengallery.comportfoliojune-leeloo-imaginarium .
-
Du rĂȘve en mouvement
LĂ©vitation par le mental, tĂ©lĂ©portation par lâesprit,
Voyage astral spirituel, ⊠sont tous des rĂȘves en mouvement.
Ce grand pouvoir fondamental qui rĂ©fute ce quâon a appris
Est devenu le rituel des super-héros du moment.
Reste Ă dĂ©velopper le don qui donne aux rĂȘves leurs propres ailes ;
Voyager Ă travers le temps, vaincre la mort et puis revivre,
Téléporter son Cupidon pour décocher, rempli de zÚle,
Sa flĂšche dans le cĆur battant de lâĂąme-sĆur prĂȘte Ă me suivre ?
Jâai mis la bride sur le cou Ă mes dĂ©sirs les plus secrets
Et je les charge de mission dâattaquer mes moulins Ă vent. â
Alors si demain, tout Ă coup, je me mets Ă me consacrer
Ă sauver le monde en perdition, plus rien ne sera comme avant.â pour le don « quichote » et le Tableau est de Daniel Ludwig sur http:static1.squarespace.comstatic51cced30e4b014f2c6e68c80t560af148e4b059324dcf6cd71443557713370Daniel+Ludwig+e-catalogue.pdf .
-
Qui veut aller de lâavant mĂ©nage ses arriĂšres
Ătre sĂ»r.e au dernier moment demande confiance en soi,
Parer au moindre tue-lâamour Ă fair fuir le.la prĂ©tendant.e.
Comme il est dit dans les romans, on sâassure quoi quâil en soit,
Quelques petits gestes glamours pour rendre lâautre consentant.e.
Pour elle, je ne connais pas tout ; majeur glissé dans la culotte,
Index pointant vers le pubis, pouce introduit entre les lĂšvresâŠ
Pour connaĂźtre tous leurs atouts, il me faudrait une copilote
Qui me guide pour que je subisse ces petits gestes avec fiĂšvre.
Pour lui, ça dĂ©pendra du gars ; sâil est plein aux as ou fauchĂ©
Mais câest toujours du matĂ©riel â il a des idĂ©es arrĂȘtĂ©es.
Mais il limitera les dĂ©gĂąts sâil projette de chevaucher
La partie du corps sensoriel quâil envisage dâaffrĂ©ter.Tableau de Thomas Saliot sur https:www.art-spire.comtraditional-paintingreally-sexy-paintings-by-thomas-saliot.
-
PrĂȘt-Ă -peindre aux couleurs dâoctobre
Nouvelle mode, nouvelles mĆurs, grands changements de fin septembre ;
Nous nous parerons dĂ©sormais des couleurs sensuelles dâoctobre.
Alors mes frĂšres et mes sĆurs, jouez des couleurs ocres et ambre
Et tatouez-les vous à jamais de la maniÚre la plus sobre :
Sur votre buste dénudé, une floraison de saison ;
Des anémones et des callunes, des cyclamens, des chrysanthÚmes.
Ainsi vous pourrez préluder au changement de lunaison
En faisant lâamour sous la Lune digne dâun automnal baptĂȘme.
Jâai fait lâessai sur une chouette, une petite statuette
Dont jâai peint les plumes en cĆur dâun camaĂŻeu plutĂŽt habile.
Demain jâenduis ma choupinette en traçant sur sa silhouette
Les mĂȘmes motifs au marqueur et puis Ă lâencre indĂ©lĂ©bile.Bodypaint de Jia Lu.
-
Paris fin septembre
Oiseau du matin, pÚlerin, migrateur ou bien sédentaire
Dans les derniers jours de septembre, ce jour te sera-t-il propice ?
Oiseau au plumage azurin dans lâaube qui descend sur Terre,
EndimanchĂ© du reflet ambre dâun soleil dâautomne novice.
Ce soir, bel oiseau de passage, jâentends tes cris de ralliement
Qui rassemblent petits et grands au dessein de lâĂ©migration.
Pareil au car de ramassage, le vent prendra tes régiments
En son sein en les intégrant au ciel sans discrimination.
Demain, paré au décollage, perché sur les fils électriques,
Tu guetteras lâheure opportune du grand exode si Ă©reintant.
Avec tes compagnes volages, une descendance dâAfrique
Prédira la bonne fortune dÚs les premiers jours du printemps.Illustration de Vincent Mahé sur https:www.newyorker.commagazine20200413postcards-from-a-pandemic?epik=dj0yJnU9eC1JM05TZzB1bEJLMWR4eVhZTEFObUVkelNFSXNqbUkmcD0wJm49YWxNZFNVeUhkTnR1MXBxUHlubHV3USZ0PUFBQUFBR1RkdG0w .
-
Les aventures de Manu : Manu Roi Soleil
Manu, une fois nâest pas coutume, sâadonne aux travaux manuels
Et confectionne Ă lâĂlysĂ©e tout plein de soleils par milliers.
Il sâest mĂȘme fait faire un costume, pour le vernissage annuel
De ses chefs-dâĆuvre rĂ©alisĂ©s, par la vente du mobilier.
Tous ses bureaux ont fait long feu auprĂšs des fous dâantiquitĂ©s ;
Il a vendu les Marianne signées Rodin, Claudel, César.
Car Manu fait tout ce quâil veut avec une telle rapiditĂ©
Que lâensemble du patrimoine a disparu, câest fort bizarre.
Il souhaite sâĂ©tablir au Louvre, son bureau sous la pyramide
Et des huissiers dont la candeur lui flattent sa mythomanie.
Mais il a trop peur quâon dĂ©couvre son point faible qui lâintimide :
Que cette folie des grandeurs trahisse sa mégalomanie.Illustration de David Lawrence sur www.davidlawrenceart.com .
-
Les aventures de Manu : Manu dĂ©gage ! â
Il faut cesser de critiquer notre président mal-aimé
Car il prend tout Ă contresens dans nos moindres protestations.
Manu sait trop bien pratiquer, par quarante-neuftrois blasphémés,
La hausse du prix de lâessence tout en mentant sur lâinflation.
Lorsquâil a Ă©tĂ© réélu, il a fait le grand nettoyage
Et Ă fait sauter les bouchons en multipliant la police.
Il a carrément dissolu tous les partis par un broyage
En leur montant le bourrichon comme lâaurait dit La Palice.
Manu aime les lapalissades quâil glisse dans ses beaux discours
En prĂ©tendant que ce quâil dit doit ĂȘtre pris au pied de la lettre.
Ăvidemment il est maussade lorsquâil entend un bruit qui court
Qui dit que, tous les samedis, son peuple lui provoque un mal-ĂȘtre.Illustration dâAsaf Hanuka ⊠â et en effet, il se dĂ©gage un petit je-ne-sais-quoiâŠ
-
LâOuvre-Nuit dâĂ©quinoxe
Si le char mené par Hélios déroule le jour sur le ciel,
LâOuvre-Nuit ferme le crĂ©puscule et dĂ©ploie son rideau de toile.
Oiseau sacrĂ©, plutĂŽt vĂ©loce, mĂȘme parfois circonstanciel
Lorsque lâheure dâhiver bouscule le bal estival des Ă©toiles.
Dâailes en nuages qui moutonnent en queue de mĂ©tĂ©ore battant,
LâOiseau-Minuit, son autre nom, se voit bien mieux sur la banquise.
Lâaurore borĂ©ale dâautomne et lâaurore australe de printemps
Lui ont consacrĂ© son renom auprĂšs des fĂ©es quâil a conquises.
Ouvre-Nuit, tous les soirs jâattends ta traversĂ©e silencieuse
Qui assombrit les heures bleues comme un peintre en période obscure.
Je guette lâembrasement latent des planĂštes capricieuses
Jupiter, lâastre fabuleux, et puis Mars, VĂ©nus et Mercure.Tableau de Hanna Silivonchyk sur https:www.liveinternet.ruusers4248621post178925949 .
-
Lâexposition finale de Septembre
Septembre a fait fructifier les feuilles quâAoĂ»t avait semĂ©es
Et les restitue au centuple pour les teindre en Octobre rouille.
Septembre aura sanctifiĂ© lâĂ©tĂ© aujourdâhui clairsemĂ©
Dont les souvenirs se dĂ©cuplent, se ramifient et puis sâembrouillent.
Septembre, un peintre nostalgique, Octobre un peintre impressionniste
Ă ce jour je ne sais encore si lâĂ©lĂšve dĂ©passe le maĂźtre.
Mais la nature léthargique choisit les vents ascensionnistes
Pour emporter dans le décor tous ses morts pour un jour renaßtre.
Depuis le vingt-deux Septembre jusquâaux premiĂšres journĂ©es dâOctobre,
La Terre a le cĆur en balance, son Ă©quinoxe est Ă©quivoque.
Les nuits commencent Ă sâĂ©tendre, le Soleil de plus en plus sobre
Sâen va briller dâĂ©quivalence aux antipodes qui le convoquent.Illustration du calendrier dâOlga Ert sur https:www.behance.netgallery186943calendar .
-
Mozart et la SirĂšne-de-la-Nuit
Une sirĂšne dans une rose, â câĂ©tait une rose marine â
Avec deux jambes apanagée, est née au début du printemps.
Les petits poissons lâair morose du matin au soir lui serinent :
« Comment feras-tu pour nager sans queue ni nageoire à plein temps ? »
Alors elle se confie aux roses qui savent consoler ses pleurs
Et lui conseillent dâĂȘtre studieuse et de perfectionner son chant.
Elles lui composent dâune prose Ă©crite en langage des fleurs,
Sur ondes longues et mélodieuses, un tube touchant et attachant.
Et notre sirĂšne taciturne enchaĂźne tant de vocalises
Que la mer les transmet aux vents qui soufflent tout autour de la Terre.
Mozart composant un nocturne fait tout aussitĂŽt ses valises
Pour suivre ce chant Ă©mouvant jusquâau fin fond du FinistĂšre.
ArrivĂ© en terre bretonne, il cherche dans les courants dâair
La voix aux douces harmonies de lâaurore jusquâĂ minuit.
« Jolie sirÚne, tu chantonnes tant tes aiguës si légendaires
QuâĂ ma prochaine symphonie tu seras SirĂšne de Nuit ! »Illustration de Jasenski.
-
Lâapprentie-sirĂšne


Pour devenir une sirĂšne, elle apprend dâun arĂ©opage
De poissons rouges dans leur bocal toutes les ficelles de lâouĂŻe.
Elle plonge la tĂȘte sereine, authentifiĂ©e sans dopage
Par lâĂ©mĂ©rite du local : un poisson prĂ©nommĂ© Louis.
Une fois quâelle a plongĂ© la tĂȘte, elle se redresse toute droite
Et tant que lâeau ne coulera, de grands progrĂšs effectuera.
Elle ne respire pas ; elle tĂšte les poissons dâune bouche adroite
Qui, bien plus tard, embrassera le beau marin⊠quâelle tuera.Tableaux de Ken Wong et BelĂ©n Ortega.
-
Mon chat, mon juge
Comment mon chat me juge-t-il ? Comme son maĂźtre ou son serviteur ?
Son MaĂźtre-jeux avec ses balles, ses souris et autres jouets ;
Son Serviteur vraiment utile Ă le nourrir quelle que soit lâheure ;
Quoi quâil en soit, ce qui lâemballe, câest ma rĂ©ponse Ă ses souhaits.
Il me condamne assez souvent Ă lâaccueillir sur mes genoux ;
Je nâai plus le droit de bouger, Ă peine celui de bailler.
Il mâen libĂšre en coup de vent si ma femme appelle son minou
Pour lui offrir dâune bouchĂ©e, une occasion Ă ripailler.Tableau de Franke Staudinger.
-
La voleuse de soleil
Elle est passĂ©e comme un voleur – ou plutĂŽt une pie voleuse –
Attirée par tout ce qui brille comme riviÚre de diamant.
De son petit air cajoleur et son sourire dâenjĂŽleuse,
Elle a ravi une escarbille du Soleil en plein firmament.
Elle se protĂšge dâune ombrelle contre lâastre chaud au zĂ©nith
Qui carbonise lâimprudent qui sâexpose Ă la canicule.
Mais elle court comme une gazelle sur les nuages dâeau bĂ©nite
Pour dérober sans incident le rayon vert du crépuscule.Tableau de Howard Schatz.
-
Au secours !
Adam et Ăve, sans jeu de mots, paumĂ©s, se sont fait carotter
Par Dieu, cet arnaqueur notoire, qui leur aurait créé la Terre.
Il aurait montrĂ© la dĂ©mo dâun paradis qui les bottait
Dont ils ont signé sans histoire le contrat pour un pied-à -terre.
Mais quand ils eurent croqué la pomme, leurs yeux ont dû se dessiller
Et ils ont vu la vĂ©tustĂ© dâune planĂšte dĂ©modĂ©e.
Alors, affolĂ©s sur la somme quâils ont payĂ©e en faux billets,
Une fois lâarnaque dĂ©gustĂ©e, ils ont dĂ» sâen accommoder.Photo de Brooke DiDonato sur https:www.ignant.com20161110brooke-didonatos-surreal-pictures .
-
Les tournesols intentionnés
Un champ de fervents tournesols occupe tout le paysage
Que jâaperçois de mes fenĂȘtres depuis le dĂ©but de lâĂ©tĂ©.
Le soleil, comme une boussole, leur jalonnait son balisage
Et les vents, comme anémomÚtres, jouaient à les faire haleter.
Mais ils se sont habitués à ma présence journaliÚre
Et, à mon rythme attentionné, se sont laissé apprivoiser.
Alors ils mâont substituĂ© Ă lâautoritĂ© rĂ©guliĂšre
Du soleil malintentionné de les voir ainsi pavoiser.Tableau de Rob Gonsalves sur https:www.trucsetbricolages.netdecorationsun-artiste-canadien-peint-des-illusions-qui-vous-mystifieront-tous .
-
Miss Octobre Joli-CĆur
Enfin, Miss Joli-CĆur arrive pour sâinstaller trente-et-un jours
Dans le grand palais de lâautomne pour une nouvelle saison.
Adieu Septembre à la dérive, bonjour Octobre au bon séjour
Et que les teintes monotones sâenvolent loin de nos maisons.Illustration de Janice Sung.
-
La voie vers lâabstraction
Naviguer entre ciel et Terre, entre ces deux mondes parallĂšles
Et parvenir Ă lâinfini pour Ă©chapper Ă lâattraction
Comme un voyage en solitaire oĂč lâaventure donne des ailes
Et nous ouvre en catimini lâissue de secours vers lâabstraction.Photo de Phil Koch.
-
Miss Septembre pas si tendre
Mademoiselle de Septembre nâaime pas trop cĂ©der la place
Ă cette pimbĂȘche dâOctobre qui lui ravit sa primautĂ©.
Mais elle doit quitter la chambre et laisser les clefs du palace
Avant midi malgrĂ© lâopprobre de son masque de cruautĂ©.Illustration de Janice Sung.
-
Le mousse du mercredi
Le mercredi, premiÚre plage ; pour le mousse, premier volume.
Au pied du livre de la mer, des milliards de vagues racontent
Tous les bateaux, les équipages, les uniformes et les costumes,
Sur fond du dĂ©cor outremer dâoĂč sâĂ©coulent les plus beaux contes.Tableau de Pawel Kuczynski.
-
Ma vie en labyrinthes
Dans mon esprit en labyrinthe, jâai dĂ©couvert des caractĂšres
Dont la nature cloisonnĂ©e ne sâexprime quâĂ lâoccasion.
Il nâexiste aucune contrainte qui puisse mâobliger Ă me taire
Car des pensées empoisonnées y font souvent des invasions.Illustration de Shusha Guna.
-
Nostalgitude
Ce soir au crépuscule, ma muse devient plume
PlongĂ©e dans la lagune dâune encre bleue de nuit.
La lumiĂšre bascule ; lâombre sâallie Ă la brume ;
Le soleil et la lune prennent un bain de minuit.
JusquâĂ la derniĂšre heure de ce mois de septembre,
Les vagues font briller les reflets doux-amers.
Ma muse, en éclaireur, sur la carte du tendre,
Plonge dans lâencrier des ombres de la mer.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
Septembre ne sera plus tendre comme avant
Monsieur dâOctobre Ă©tant Ă©pris de Mademoiselle Septembre,
Lui offrit de porter son nom pour le meilleur et pour le pire.
« HĂ©las, mon cĆur est dĂ©jĂ pris par ce beau marquis de NovembreâŠÂ »
RĂ©pliqua-t-elle en disant « non » dâun cĆur qui ment comme il respire.Tableau de Georgy Kurazov.
-
Cache-Ă -lune
Cette nuit, elle rata son train et attrapa un cachalot
Pour retrouver lâami Pierrot dans ses derniers quartiers de lune.
Colombine fut de bon entrain et lâembrassa sous le halo
Dâun baiser peut-ĂȘtre pas fiĂ©rot mais qui valait une fortune.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
Le bal des comĂštes
Les cĆurs dâĂ©toiles solitaires chercheraient gentils cavaliers
Pour les escorter en fusée au grand bal des constellations.
Tous les chevaliers de la Terre et les martiens festivaliers
Sont invités à diffuser la sidérale invitation.Tableau de Christian Schloe.
-
Le bal des sirĂšnes
Bonne nouvelle des abysses : on y roule à tombeau ouvert
Avec les hippocampes prĂȘts Ă bondir Ă grandes brassĂ©es,
Avec les poissons qui vrombissent de leurs ouïes à découvert
Et les sirĂšnes empourprĂ©es Ă lâenvie de vous embrasser.Tableau de Ronnie Biccard.
-
Les couleurs du bonheur
Les plus beaux cadeaux quâune mĂšre hĂ©rite du cĆur des Ă©toiles,
Sont les miracles de lumiĂšre des enfants qui lui font honneur.
Quand tombe la nuit douce-amĂšre, Ă lâheure oĂč la lune se voile,
On voit briller dans les chaumiĂšres toutes les couleurs du bonheur.Tableau de Kalacheva Mariana.
-
Les amours-lumiĂšre
Bien entendu, les lampadaires connaissent la flamme dâamour ;
Les rĂ©verbĂšres sây appliquent dans des extases coutumiĂšres.
Ainsi naissent, câest lĂ©gendaire, les idylles sur les faubourgs
Qui offriront aux bancs publics toutes leurs plus belles lumiĂšres.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
Les femmes de Tumai
Câest une fois par mois, en bel habits de fĂȘte,
Que Les dames de Tumai se rendent dans la montagne
Afin de pratiquer leurs plus vieux rituels.
Elles vont déverser le lait de leurs chevrettes
Dans la riviÚre sacrée que leurs voix accompagnent
De chĆurs traditionnels et chants spirituels.
Les esprits de la Terre, les saints et les prophĂštes,
Vont ainsi concilier le cĆur de ces compagnes
Et donner au village la pluie perpétuelle.
(Ă Tumai, au Kenya, les femmes ont choisi de vivre entre elles. Depuis 2001, elles sâattachent Ă construire une vraie dĂ©mocratie participative, 100 % fĂ©minine. Pour avoir la paix, loin des lourdeurs machistes du pays.
Sources : http:photo.geo.frtumai-le-village-qui-a-banni-les-hommes-154131%23rituel-271633#les-femmes-de-tumai-271632)Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
Fin musicale
Quand la musique est en couleur en double croches rouille et ambre,
Elle me fait pleurer de rire dans une joie mélancolique.
Et la tristesse sans douleur de ces derniers jours de septembre
Tout doucement sâen va mourir dans un chant dâivresse alcoolique.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
Le séminaire
Parfois il part en séminaire auprÚs de ses petites femmes
AprÚs avoir été puni de montrer leurs intimités.
Il apprend les préliminaires pour réussir des vers infùmes
Qui demeureront impunis en toute illĂ©gitimitĂ©.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
Derniers jours de septembre
Dans les derniers jours de septembre, la brume joue à délayer
Lâautomne en camaĂŻeux de bleus comme une nature faussaire.
Par la fenĂȘtre de ma chambre, je vois les couleurs balayĂ©es
Comme si on soufflait le feu des bougies dâun anniversaire.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
Les pas perdus
Des pas perdus dans les ruelles oĂč je mâamuse Ă mâĂ©garer
Dans des alcĂŽves et des courbes soit catalanes ou castillanes.
Ces anciennes cités cruelles aux labyrinthes bigarrés
OĂč se dĂ©robent mes jambes fourbes en espĂ©rance dâun fil dâAriane.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
Le bal des étoiles
Quand je me mets au diapason selon le chant de lâunivers,
Le ciel ouvre le bal nocturne avec la danse des étoiles.
La Terre tombe en pĂąmoison et mĂȘme VĂ©nus en hiver,
Qui dâhabitude est taciturne, mâoffre la danse des sept voiles.Photo nocturne du ciel Ă©toilĂ© vue par un objectif intemporel.
-
Le monde bascule
Ce monde bascule, mais je ne sais oĂč !
Ceux qui sont en haut se retrouvent en bas.
Vers le crépuscule tout devient zazou ;
Le monde en chaos danse la samba.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
Les intra-terrestres
On les trouve un peu partout, répandus sur la planÚte,
De lâorient vers lâoccident, du sud au septentrion.
La nature a ses atouts, elle fait souvent place nette
Et souvent par accident, elle crĂ©e un embryon.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
Changez de lunettes
Pour voir la vie en rose, des montures en écailles !
Pour vivre le bonheur, des verres de couleur !
Pour quitter lâair morose, des lunettes de quincaille !
Pour durer dans lâhonneur, des lorgnons enjĂŽleurs !Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
La nef des arbres
Plus prĂšs de toi, mon Dieu, plus prĂšs de la nature,
Je vais me recueillir prÚs des saints résineux.
Tous proches du soleil, du haut de leur mĂąture,
Ils me renvoient lâĂ©cho bien plus volumineux.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
Au-delĂ de lâhorizon
PlutĂŽt que de pĂȘcher dans mon petit bocal,
Je vois les choses en grand et jâouvre lâhorizon.
Je lance mes appĂąts plus loin que mon local
Et je rĂ©colte plus, bien plus que de raison !Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
-
CONTE DE SEPTEMBRE

Ils se rĂ©unirent, inquiets, autour dâune carte effacĂ©e.
Le temps pressait, les mots manquaient, la voie semblait impossible.
Mais leur alliance, bien dosée, offrit une nouvelle clarté :
La force, la loi, la vision tressées dans un pacte invisible.
Mais le voyageur nâest pas lĂ , le corps a besoin de la vue ;
Mais le voyageur est absent et le cĆur a besoin dâamour ;
Mais le voyageur ne vient pas ; lâesprit a besoin de nouvelles
Mais le voyageur est ailleurs Ă la poursuite de son Ăąme.Le voyageur
Le voyageur entendit comme des voix dans les tĂ©nĂšbres. Chacun sâĂ©tait tu. Le silence emplissait la petite caverne dans laquelle ils sâĂ©taient tous rĂ©fugiĂ©s. Lâair devenait de plus en plus irrespirable Ă cause de la chaleur ; la lumiĂšre Ă©tait inexistante. Plus personne ne parlait, chacun avait compris quâils avaient atteint le terminus.
Depuis le dĂ©but quand ils sâĂ©taient assis, le voyageur ne disait rien. Il entendait des clapotis de lave. Il nâavait pas besoin de voir. Il sentait Ă ses pieds le sol se liquĂ©fier lentement. Leur refuge nâĂ©tait quâune marmite dans laquelle ils allaient tous pĂ©rir incessamment. Un piĂšge. Un cul-de-sac. Si les entitĂ©s qui les avaient suivis jusquâalors remontaient leur piste, ils nâauraient plus dâĂ©chappatoire. Comment garder le moral quand tout est au plus bas ? Et tous ceux que le voyageur avait entraĂźnĂ©s avec lui ; comment faire pour leur offrir un miracle ? Le voyageur se rĂ©pondit en lui-mĂȘme que les miracles nâarrivent quâĂ ceux qui les attendent ; alors, il attendit.
Il prĂȘta une oreille attentive. Rien ? Et pourtant ! Ce clapotis⊠Un rythme bizarre. Un message ? Des coups irrĂ©guliers, alĂ©atoires. Il y avait une frĂ©quence. Comme sâil sâagissait de phrases. Le voyageur sentit une main ferme se refermer sur la sienne. CâĂ©tait celle du capitaine. Il avait compris. Des chiffres. Un trois puis, un ; puis, quatre, un, cinq, neuf, un silence. Ă nouveau le message. Toujours rĂ©pĂ©tĂ© comme un signal. Un signal ⊠PI ! Ă la lueur de la derniĂšre torche, il regarda plus attentivement la grotte. LĂ dans un recoin, une roche plate grossiĂšre et circulaire. « Tous sur la pierre ! Formez un cercle, vite ! » Hurla le voyageur comme si câĂ©tait lâultime message quâil prononçait. Au moment oĂč toutes les mains se refermĂšrent formant une ronde humaine, Ils sentirent la pierre bouger puis, monter lentement. Au-dessus dâeux, la dalle supĂ©rieure sâillumina dâun disque scintillant. Le sol continua Ă les soulever tel un ascenseur. Ils remontĂšrent, remontĂšrent, remontĂšrent. Lâair Ă©tait moins chaud. La transpiration qui inondait leurs vĂȘtements les refroidissait ; tous se mirent Ă rire. Ils sentaient quâils sortaient de lâenfer. Lâascension sâarrĂȘta. Des Ă©toiles. Ils Ă©taient Ă lâair libre. Ils firent quelque pas pour sortir du pĂ©rimĂštre de lâĂ©lĂ©vateur. Ă la clartĂ© des Ă©toiles, ils distinguĂšrent un espace Ă herbe grasse. Ils sây Ă©tendirent tous abattus par la fatigue et sâendormirent dans la fraĂźcheur hospitaliĂšre de la nuit.
Au point du jour, le voyageur Ă©tait Ă©veillĂ© et contemplait leur nouveau refuge. Ils Ă©taient sur les montagnes. Lâair Ă©tait trĂšs frais ce matin-lĂ ; ils devaient ĂȘtre en altitude. Aucun signe, aucune prĂ©sence, rien qui permettait de comprendre ce qui sâĂ©tait passĂ© la veille. Comment avaient-ils Ă©chappĂ© Ă lâenfer des entrailles de la terre ? Nulle rĂ©ponse, nul indice qui aurait pu rĂ©vĂ©ler lâidentitĂ© des auteurs. Aussi mystĂ©rieux que leur arrivĂ©e dans ce monde insolite. Apparemment, les responsables, sâil y avait, se cachaient. En tous les cas une chose Ă©tait sĂ»re : ils Ă©taient Ă©piĂ©s et suivis depuis le dĂ©but. Quel dĂ©but dâailleurs ? Leur arrivĂ©e sur cette terre ou depuis bien plus longtemps avant de survenir dans ce monde ?
Mais pour lâinstant prĂ©sent, lâheure nâĂ©tait pas de se demander qui Ă©tait Ă lâorigine de leur aventure et qui se dissimulait dans les coulisses mais de savoir quelle allaient ĂȘtre leurs dĂ©cisions et les directions Ă prendre. Le voyageur convoqua ses camarades et fit un tour de table. Pour le capitaine, et plusieurs membres de lâĂ©quipe convergeaient avec lui, il fallait continuer de monter. DâaprĂšs le paysage ambiant, ils Ă©taient dans les hauteurs et, vu la topologie de lâĂźle, le sommet devait ĂȘtre tout proche. Une minoritĂ© aurait voulu retourner en arriĂšre mais le chemin Ă©tait long et incertain. Le voyageur trancha toutes les alternatives en une seule et unique dĂ©cision : ils avaient pour objectif le sommet. Non seulement le retour Ă©tait apparemment impossible mais les dangers rencontrĂ©s jusquâĂ prĂ©sent nâavaient pas Ă©tĂ© complĂštement Ă©liminĂ©s. De plus, leurs provisions Ă©taient, dĂ©sormais, inexistantes. Impossible de revenir en arriĂšre. Le point de non-retour avait Ă©tĂ© dĂ©passĂ©. Lâurgence Ă©tait de dĂ©couvrir les ressources naturelles du lieu afin que chacun soit rassasiĂ©. Par Ă©quipes sĂ©curisĂ©es, on distribua les rĂŽles Ă chacun. La journĂ©e fut ainsi consacrĂ©e au rĂ©approvisionnement. Au rendez-vous du soir, les guerriĂšres avaient chassĂ© suffisamment de gibier ; les enfants avaient puisĂ© assez dâeau stockĂ©e dans des outres de fortune ; les hommes avaient dressĂ© un camp rudimentaire mais praticable ; le voyageur et le capitaine avaient raisonnablement explorĂ© les environs pour en avoir un aperçu concret et rassurant pour tous.
Au repas du soir, le voyageur communiqua le rĂ©sultat de ses observations : « Nous sommes tout prĂšs du sommet ; tout prĂšs. Nous sommes actuellement basĂ©s sur le talweg entre lâavant dernier mont et le sommet. Nous lâatteindrons au bout de deux jours de marche ; un jour, peut-ĂȘtre sâil nây a pas dâincident. GrĂące Ă nos amies, nos provisions sont suffisantes et notre position assurĂ©e. Dormons tous ; demain, rĂ©veil Ă lâaube. DĂ©part pour la conquĂȘte du sommet de lâĂle. »
Personne ne contesta les plans du voyageur. Sans dire un mot, tous prĂ©parĂšrent rapidement leurs affaires et sâendormirent. Personne ne monta la garde cette nuit-lĂ .
Le matin nâĂ©tait pas encore levĂ©. Ă son accoutumance, le voyageur Ă©tait debout depuis longtemps ; sa compagne Ă ses cĂŽtĂ©s, il avait dĂ©cidĂ© lâitinĂ©raire de la journĂ©e. Il rĂ©veilla le capitaine. Celui-ci, mal rĂ©veillĂ© au premier instant, sâĂ©tait rapidement levĂ© aprĂšs sâĂȘtre remĂ©morĂ© lâimportance de la quĂȘte. Il sâĂ©tait alors chargĂ© de rĂ©veiller les autres tandis que le voyageur partait avec les guerriĂšres pour explorer le terrain.
Il nâavait jamais encore participĂ© Ă leurs expĂ©ditions. Elles Ă©taient Ă la fois trĂšs prudentes et trĂšs entreprenantes. Un peu trop, mĂȘme, aux yeux du voyageur. CâĂ©tait la deuxiĂšme fois quâil se retrouvait avec elles. La premiĂšre fois, câĂ©tait le jour de son arrivĂ©e sur lâĂźle. Ă prĂ©sent, câĂ©tait pour en sortir. Il pensait Ă cet instant lĂ que les femmes Ă©taient celles qui lâavaient mis au monde dans cet univers Ă©trange. Ătaient-elles celles qui allaient le faire sortir ou mourir ? La coĂŻncidence nâĂ©tait pas fortuite. En tous les cas, il savait quâils devaient forcĂ©ment dĂ©couvrir une issue. Dans les tĂ©nĂšbres de la terre, quelquâun, ou plusieurs ĂȘtres, les avaient aidĂ©s. Dâautres personnages, les entitĂ©s, avaient cherchĂ© Ă les retenir voire Ă les anĂ©antir. Il y avait donc, dans cet Ă©trange pays, des aides et des ennemis. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce les mĂȘmes. Pourquoi chercher Ă leur nuire et pourquoi chercher Ă les aider ? Ă moins que ce soit un apprentissage destinĂ© Ă ne laisser continuer quâun certain nombre limitĂ© dâhommes. Une initiation ? Mais si câĂ©tait cela, pourquoi les doyens de cette terre semblaient ignorer beaucoup de choses ? Peut-ĂȘtre nâen savaient-ils pas plus ? Oui. Câest cela ! Les habitants de cette terre ne savent pas comment en sortir. Pour y parvenir, les embĂ»ches sont telles quâils sont contraints Ă y demeurer. Lui, le voyageur et les marins, comme tous ceux qui rĂ©sidaient ici, Ă©taient venus de lâextĂ©rieur. Ils avaient Ă©tĂ© aidĂ©s de lâextĂ©rieur. Ce nâest que par lâextĂ©rieur que lâon peut sortir de lâintĂ©rieur.
« ArrĂȘtez-vous toutes ! » Cria le voyageur. « Retournons chercher les autres. Vite ! »
Sans dire un mot, mais en toute confiance, les guerriĂšres rebroussĂšrent chemin afin de rejoindre les membres du groupe. Tous Ă©taient prĂȘts Ă prĂ©sent. Ils attendaient leur retour.
« Ăcoutez-moi ! » Leur annonça le voyageur. PrĂ©parez-vous et suivez-nous.
Sans dire un mot de contestation, tous suivirent son pas. Ils courraient presque. La dynamique de la marche les avait tous galvanisĂ©s. Ils nâĂ©taient plus loin du sommet maintenant. Au rythme de la course, ils lâatteignirent en plein midi. LĂ , un spectacle insolite sâoffrait aux yeux de la troupe. Le sommet Ă©tait revĂȘtu dâun paysage majestueux. Un lac dâun bleu profond, trĂšs profond ; indigo. Au centre de celui-ci, une cascade dĂ©versait ses eaux bruyantes et tumultueuses. Son origine se perdait dans les nuages.
« Ce lac est magnifique ! Un lac royal ! » Sâextasia le capitaine.
« Magnifique ? » Interrogea le voyageur. « Quây a-t-il de magnifique ? Nous sommes au sommet de lâĂźle ! DâoĂč vient lâeau de cette cascade ? Ne voyez-vous pas que nous sommes jouĂ©s ? Allez au centre du lac et goĂ»tez lâeau ! Je suis certain et prĂȘt Ă parier quâelle a un goĂ»t salĂ©. Allez-y ! »
Trois des meilleurs nageurs plongĂšrent. Le lac nâĂ©tait pas trĂšs Ă©tendu. Ils sâapprochĂšrent de la cascade et repartirent aussitĂŽt. Ils regagnĂšrent la rive. « Lâeau est lĂ©gĂšrement salĂ©e ! Comment le savais-tu ? »
« Jâavais compris que ce monde est un monde fermĂ© et creux. Lâeau qui arrive par cette chute provient tout droit de la mer qui se trouve au pĂŽle opposĂ©. Ainsi est le cycle de lâeau dans ce monde hallucinant ! Elle provient tout droit de la mer intĂ©rieure, sâengouffre dans la terre, aliment les ruisseaux et retourne Ă elle-mĂȘme. Nous avons Ă©tĂ© jouĂ©s ! Il nây a aucune issue dans ce monde, mâentendez-vous ? Aucune ! Aucune Ă lâintĂ©rieur de ce monde ! En revanche, nous avons Ă©tĂ© testĂ©s par dâautres crĂ©atures. Jâignore pour quelle raison mais, une chose est sĂ»re, elles nous ont aidĂ©s parce que nous avons accomplis une mission. Et si ce que je devine est vrai, il y a parmi nous des personnes qui ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© en contact avec ces crĂ©atures. Les enfants ! Comment ont-ils eu accĂšs Ă leurs expĂ©riences ? Qui les a enseignĂ©s ? Qui est Ă lâorigine de la construction de leur demeure ? »
Le jeune garçon et la fille brune sâĂ©taient rapprochĂ©s du voyageur. « Nous ne le savons pas. Nous avons la permission dâexpĂ©rimenter tout ce que nous voulons. Nous dĂ©couvrons en nous-mĂȘmes au fur et Ă mesure que nous grandissons. Il nây a pas de professeur. Nous recevons notre enseignement directement dans notre conscience. Ce que je peux dire, personnellement, câest quâaprĂšs chaque instruction, mon corps est Ă©puisĂ© et jâai besoin de beaucoup de repos. Il nous arrive de dormir trĂšs longtemps. GĂ©nĂ©ralement, Ă notre rĂ©veil, notre corps et notre esprit sont empreints de l’Ă©ducation et nous nâavons plus quâĂ expĂ©rimenter notre nouvel acquis. » La fille brune acquiesça. CâĂ©tait semblable pour elle et pour tous les autres enfants.
Le voyageur rĂ©flĂ©chissait : « Un contact. Un contact Ă©mis depuis lâextĂ©rieur et captĂ© directement par les enfants. Sâil y a Ă©metteur, il y a rĂ©cepteur. Des hommes et des femmes vivent en autarcie dans ce monde, des ĂȘtres vivants communiquent avec eux depuis lâextĂ©rieur. Mais une fois entrĂ©, on ne sort plus. Une sorte de bouteille de Klein mais Ă sens unique. La cascade ! Elle pourrait ĂȘtre creuse. Quâest-ce que nous ont transmis les hommes aprĂšs avoir consultĂ© la stĂšle ? Celui qui est entrĂ© par lâeau sortira par lâeau, lâeau est lâinfini du monde. Ăcoutez moi tous ! Au point oĂč nous en sommes, nous pouvons encore, une fois de plus, tenter une expĂ©rience. Fabriquons un nouveau radeau et allons explorer cette cascade. Il faudra tresser de longues cordes solides pour notre sĂ©curitĂ© afin de ne pas pĂ©rir noyĂ©s. Les femmes savent faire cela. Les hommes sâoccuperont de notre embarcation selon les instructions du capitaine. Avec les enfants, je vais faire le tour du lac.
Le lac paraissait assez grand cependant lorsquâils en firent le tour en quatre heures de marche. Ce qui leur permirent dâestimer la circonfĂ©rence Ă une vingtaine de kilomĂštres environ ce qui lui donnait un diamĂštre de huit kilomĂštres approximatifs donc un rayon de quatre kilomĂštres. Le trajet serait relativement court. Les bords du lac semblaient paisibles. Nul danger apparent. Ils contournĂšrent le lac sans problĂšme et Ă bonne allure.
Ă leur retour, le voyageur fit une remarque. « Avez-vous observĂ© que les entitĂ©s ne sâĂ©taient pas plus prĂ©sentĂ©es depuis que nous avons quittĂ© les cavernes ? »
Le doyen lui expliqua : « Il nây a pas dâentitĂ©. Elles nâont jamais existĂ©. Ce que nous avons vu, ce sont nos peurs et nos tourments. Elles ont agi comme un miroir. Un miroir dangereux, toutefois. Il est extrĂȘmement difficile de vaincre ses angoisses. Sans protection, nous pouvons y succomber. En revanche si lâon est deux ou plusieurs, il est plus facile dâaffronter les craintes de lâautre afin que lâautre soit plus fort et quâil nous rende la pareille afin quâĂ notre tour nous soyons nous-mĂȘmes encore plus fort et ainsi de suite. Câest ainsi que nous les avons vaincues. Câest ainsi que nous les avons renvoyĂ©es au nĂ©ant. Câest ainsi que nous sommes tous devenus plus forts. »
Le voyageur acquiesça. Lui-mĂȘme, lorsque la situation Ă©tait dĂ©sespĂ©rĂ©e dans le cĆur du volcan, avait vaincu la peur de la mort. Il avait misĂ© sa foi dans lâattente dâun miracle et le miracle avait eu lieu. La vie avait vaincu la mort. Ils avaient triomphĂ© de la montagne et avaient atteint son sommet. Ă prĂ©sent, il nây avait rien dâautre Ă faire que franchir la derniĂšre porte. Mais il fallait, nĂ©anmoins, prendre des prĂ©cautions. LâhabiletĂ© des femmes Ă tresser les cordes serait lâune de leurs meilleures armes. La science du capitaine leur offrait une embarcation prĂ©vue sur mesure pour ce dernier voyage : une sorte de coque ovoĂŻde et lestĂ©e en un point minimal en son centre. Des anneaux solides avaient Ă©tĂ© placĂ©s sur le pourtour afin que chacun puisse sây encorder. La force du courant sur le lac Ă©tait centrifuge mais pas trop prononcĂ©e. Ils purent naviguer en spirale concentrique. Cela leur prenait, certes, plus de temps mais câĂ©tait rĂ©alisable. Mais au fur et Ă mesure quâils se rapprochaient, les eaux sâagitaient de plus en plus. Enfin, au moment oĂč le capitaine ne pensait plus pouvoir avancer davantage, ils aboutissaient Ă leur destination finale. « Sentez-vous cet air iodĂ© ? Câest lâair de la mer » Hurla le capitaine. La coquille qui leur servait de vĂ©hicule fut ballottĂ©e par les flots. Par bonheur, le lest remplissait bien sa fonction et les empĂȘcha de chavirer. Les liens solides maintenaient lâĂ©quipage accrochĂ© Ă son bateau. BientĂŽt, le mouvement changea, ils furent pris dans un tourbillon trĂšs puissant. « Nous sommes dans la cascade, maintenant ! Elle Ă©tait donc bel et bien creuse. Câest notre tunnel vers la sortie. Accrochez-vous le plus possible, nous sommes au bout de la piste. » Ordonna le voyageur. Chacun renforça son attache. GrĂące Ă son contrepoids, entraĂźnĂ© par le tourbillon fantastique, leur coque les maintint au contact de lâair emprisonnĂ© au cĆur de la trombe. Le mouvement sâaccĂ©lĂ©ra et sâaccĂ©lĂ©ra encore. Les cordes ne leur servaient plus Ă rien dĂ©sormais tellement la force centrifuge les plaquait au fond de la coque. Ils avaient lâimpression quâils allaient traverser la paroi de part en part.
LumiÚre. Comme une étincelle au début. Difficile à discerner. Mais bientÎt, elle grandit et devint de plus en plus brillante. La lumiÚre du jour !
« Accrochez-vous ! » Hurla le voyageur. La nacelle fut tournĂ©e et retournĂ©e dans tous les sens puis, soudainement Ă©mergea au beau milieu dâune mer calme et paisible.
« OĂč sommes-nous ? Dedans ou dehors ? » Questionna le capitaine. « La boussole, vite ! ». Il sortit le prĂ©cieux instrument de sa poche. Pour faire la terrible constatation quâavait pressentie le voyageur. « Soleil au nord ! Nous sommes revenus au point de dĂ©part ! Câest un vĂ©ritable cauchemar ! » Se lamenta le capitaine. Il sâaffaissa au fond de la coque. ConsternĂ© et Ă©prouvĂ© par tous les rĂ©cents Ă©vĂšnements.
« Celui qui entre par lâeau sort par lâeau ? Ce nâest pas trĂšs au point ! » Constata le voyageur non sans humour. Pourtant, il nâavait pas lâair consternĂ© comme les autres. Il Ă©tait confiant. Il avait appris Ă attendre les miracles ; câĂ©tait le trĂ©sor le plus prĂ©cieux quâil avait dĂ©couvert.
Le vent Ă©tait doux et rĂ©gulier, ils rejoignirent lâĂźle en fin dâaprĂšs-midi. « Et maintenant ? » Demanda le capitaine assommĂ© par leur dĂ©convenue.
« Maintenant que nous sommes devenus forts, nous allons sortir dâici ! » Lui rĂ©pondit le voyageur.
« Sortir ? » Répliqua le capitaine. « Mais tu vois bien que nous sommes condamnés à errer sans espoir de retour ! »
« Je ne suis pas dâaccord avec toi, capitaine. La sortie existe mais il faut la chercher ailleurs. Jâai mon idĂ©e maintenant. »
Le voyageur, aprÚs avoir débarqué, prit la main de sa compagne et regagna sa hutte. Il lui fallait se reposer maintenant.Le conquérant
Le conquĂ©rant sentit des effluves. Une odeur iodĂ©e. La mer. La nacelle survolait un paysage de plaines depuis le matin. Les fragrances quâavait captĂ©es le conquĂ©rant lui donnaient raison. Une bande dâeau infinie Ă©tait apparue Ă lâhorizon. Des falaises abruptes plongeaient sous les vagues. La nacelle les survola briĂšvement puis, gagna la haute mer.
Ils nâĂ©taient plus que quatre dans la nacelle. Quatre en plus de la princesse. Câest elle-mĂȘme qui avait pris le commandement de la barge. Le chef et sa tribu Ă©taient restĂ©s dans la citĂ©. Il leur avait promis lâĂ©claircissement sur la tĂąche demandĂ©e. Câest sa fille qui la leur rĂ©vĂšlerait une fois arrivĂ©s sur le site.
Ă prĂ©sent, ils Ă©taient trĂšs loin des cĂŽtes. « VoilĂ ! Câest ici ! » Leur annonça la princesse. La nacelle descendit doucement vers la surface de lâocĂ©an. Puis, aprĂšs un calcul de navigation effectuĂ© par la princesse, la nacelle se cabra. La mer sâouvrit ou plutĂŽt sâinversa. Dâabord la surface de lâeau leur sembla se dresser Ă la verticale puis, ils se sentirent tourner comme dans une vrille. Enfin la mer se referma sur eux comme une porte et ils se retrouvĂšrent dans un espace sous la mer.
« Cet espace nous sert Ă relier la Terre Ă notre monde ! » Annonça la princesse aux quatre terriens. Câest une sorte de tunnel qui apparaĂźt de lâextĂ©rieur comme un espace creux. De plus, la courbure du tunnel tend Ă vous faire apparaĂźtre cet espace comme une petite planĂšte. En rĂ©alitĂ©, câest une sphĂšre intĂ©rieure. Si vous montiez tout droit Ă partir de lâendroit oĂč vous vous trouvez, vous atteindriez le cĂŽtĂ© opposĂ© de la sphĂšre. Pour attĂ©nuer lâeffet tunnel des gravitations opposĂ©es des deux mondes auxquels nous sommes reliĂ©s, nous avons créé une Ăźle que nous avons immergĂ©e dans cet espace ; câest-Ă -dire que lâĂźle est beaucoup plus Ă©tendue quâelle nây parait. Et pour limiter les phĂ©nomĂšnes atmosphĂ©riques tels les tempĂȘtes, les cyclones et les ouragans qui seraient inĂ©vitables, nous avons amĂ©nagĂ©s une rĂ©volution entre le sommet de lâĂźle et le pĂŽle opposĂ© dans la mer. Par phase, sây dĂ©roulent des ouragans contrĂŽlĂ©s mais nĂ©cessaires. »
Les quatre terriens Ă©taient admiratifs devant la dĂ©monstration de la science de leurs hĂŽtes. Et quelle puissance ! Lâhomme de science Ă©tait avide de questions ; la princesse rĂ©pondait patiemment Ă chacune dâelles. Pour finir, le conquĂ©rant lui demanda, Ă nouveau, quelle Ă©tait la signification de sa tĂąche et celle de ses compagnons.
« Nous avons un problĂšme ! Nous pouvons ouvrir Ă volontĂ© les portes de cet entre mondes. En revanche, une fois Ă lâintĂ©rieur, il nous est impossible dâen sortir. Nous avons fait des essais trĂšs nombreux, nos meilleurs savants sây sont attelĂ©s. Nous nâavons pas rĂ©ussis. Bien sĂ»r, nous pouvons intervenir de lâextĂ©rieur. Mais pas de lâintĂ©rieur. Ce que nous vous demandons, câest de nous aider. Votre science est peut-ĂȘtre plus rudimentaire que la nĂŽtre mais votre civilisation est trĂšs riche, trĂšs diverse et trĂšs adaptative. Câest pourquoi nous avons demandĂ© un Ă©chantillon des grandes races terrestres. Vous ! VoilĂ . Maintenant vous avez la rĂ©ponse que vous attendiez de nous. Et la question qui va avec : pouvez-vous nous aider ? »
Le conquĂ©rant fit un signe rapide Ă ses compagnons : chacun, par retour de signe, accorda au conquĂ©rant sa volontĂ© de continuer lâinitiation et son dĂ©sir dâaider leurs hĂŽtes.
« Câest entendu ! Nous commençons dĂšs Ă prĂ©sent notre mission. Jâai les pleins commandements pour agir Ă ma guise je suppose ? » Questionna le conquĂ©rant.
« EntiÚrement ! Pour cela, je vais vous faire visiter votre terrain. »
Les dimensions de lâĂźle semblaient infinies. Pourtant celles-ci Ă©taient bel et bien limitĂ©es. La courbure surnaturelle prolongeait la mer au-delĂ de lâinfini ; câest-Ă -dire au-dessus de lâhorizon. Lâeffet en Ă©tait saisissant. Un observateur qui nâaurait pas Ă©tĂ© au courant aurait cru apercevoir une mer univers. La montagne, un autre dĂ©fi Ă la nature. Un sommet apparemment peu Ă©levĂ© mais qui semblait monter sans cesse vers la cime. Un sommet hyperbolique. Un monde créé par un Dieu mathĂ©maticien qui aurait poussĂ© les lois mathĂ©magiques Ă lâextrĂȘme.
« Comment comptes-tu accomplir ta tùche, conquérant ? » Lui demanda la princesse.
« Pour cela, il faut construire une sociĂ©tĂ© stable dans lâĂźle. LâexpĂ©rience peut prendre du temps. Nous allons utiliser le temps. Nous allons mettre en place une sociĂ©tĂ© autonome. Mes amis vont mâĂȘtre dâun grand appui. LâĂ©cologiste va travailler pour lâĂ©quilibre gĂ©o planĂ©taire de lâĂźle. Le scientifique devra concevoir les outils et la technologie que lâon peut produire sur lâĂźle. Le commandant devra constituer une Ă©lite de guerriers qui seront les dĂ©fenseurs et les chasseurs. De mon cĂŽtĂ© je vais devoir construire le pont entre cette enclave de la Terre et votre monde Ă©voluĂ©. Tu devras rester avec moi afin que nous puissions, Ă nous deux, aller dâun monde Ă lâautre. Lâun voyagera, lâautre le fera revenir. Ăcoutez-moi tous ! Chacun Ă son poste. Ătudiez votre tĂąche de la meilleure des façons. Retrouvons-nous demain pour faire le point de notre situation. »
Ainsi fut décidée la méthodologie. Chacun partit étudier son terrain.
LâĂ©cologiste se mit rapidement au travail. Elle Ă©tudia quelle devait ĂȘtre la proportion mer/terre ; quel Ă©quilibre Ă©cologique devait rĂ©gner sous la mer et sur la terre ; quel cycle rĂ©gulariserait la vie.
Le scientifique chercha Ă modeler lâenveloppe de ce monde afin de permettre le passage dans les deux sens. Ă premiĂšre vue, câĂ©tait impossible. Pourtant il devait trouver le moyen mĂȘme sâil sâagissait de passer par le chas dâune aiguille !
Le commandant Ă©tait une femme. Elle dĂ©cida donc dâentraĂźner des femmes pour assurer la sĂ©curitĂ© et lâintendance de la sociĂ©tĂ©. Quel serait leur Ă©quipement, quelles seraient leurs armes.
Le conquĂ©rant, assistĂ© de sa princesse, restait Ă lâextĂ©rieur. Ils observaient le dĂ©roulement des opĂ©rations. Il pensait Ă la table dâĂ©meraude. Cet instrument surpuissant qui permettait dâatteindre les mondes. Pourquoi ne pouvait-il pas ĂȘtre utilisĂ© dans ce cas ? La princesse lui rĂ©pondit : « La table dâĂ©meraude est trop puissante. L’employer Ă lâintĂ©rieur de ce monde lâanĂ©antirait, comprends-tu mon bien aimĂ© ? Ce serait, je suppose, comme si toute la puissance de Dieu se condensait sur Terre. Cela formerait le plus gigantesque des trous noirs qui aspirerait lâUnivers tout entier dans son infinitĂ©. »
Le conquĂ©rant saisit la balle au bond : « Ă moins que nous ne soyons, dĂ©jĂ , dans ce trou noir divin ! Le Big Bang crĂ©ateur pourrait, aussi bien, ĂȘtre le glas de Dieu qui annonce la fin du monde. Quoi quâil en soit, ce qui est important câest que câest une seule et unique impulsion qui a créé le devenir de lâUnivers. Câest peut-ĂȘtre la clef. Une seule impulsion doit crĂ©er le passage et le retour. Comme un Ă©cho. Ce qui permet le passage, permet le retour comme une sorte dâĂ©cho. Comment sâadresse-t-on Ă nos compagnons ? »
« Tu envoies des ondes par lâeau. Lâeau permet de communiquer entre les mondes. Tu peux Ă©mettre vers tes compagnons et ceux-ci peuvent te rĂ©pondre. Câest par ce moyen, et câest le seul, quâils peuvent te demander de les faire revenir. »
« Comment ça marche, exactement ? » Le conquérant était curieux de connaßtre le mécanisme de ce procédé.
« De lâendroit oĂč nous sommes, si tu veux envoyer un message, tu charges lâeau qui est Ă la frontiĂšre du monde. Cette eau, chargĂ©e, va se diluer et se rĂ©pandre comme une onde dans les eaux du monde intĂ©rieur. Tes compagnons vont absorber de lâeau pour leurs cycles de vie. Lorsque lâeau se sera Ă son tour diluĂ©e dans leurs corps, ils entendront alors ton message. »
« Et pour y répondre ? » répondit le conquérant du tac au tac.
« De la mĂȘme maniĂšre, ils doivent se concentrer et conscientiser leurs demandes. Ce faisant, ils vont charger lâeau de leurs corps de leur propre message. Par leurs cycles de vie, ils vont restituer de lâeau qui va, Ă son tour, se diluer dans les eaux internes. Il existe un cycle de lâeau planĂ©taire dans ce monde interne. Lâeau interne communique avec lâeau externe comme une sorte de ruban de Moebius ou une bouteille de Klein ou encore une surface de Boy, si tu prĂ©fĂšres. Lorsque lâeau atteint lâextĂ©rieur, tu nâas plus quâĂ la recueillir et rĂ©cupĂ©rer ton message. Des milliers de messages diffĂ©rents peuvent transiter indĂ©pendamment par lâeau. Câest ainsi que fonctionnent les priĂšres. »
Le conquĂ©rant observa la princesse. Si belle Ă lâextĂ©rieur comme Ă lâintĂ©rieur. Elle dĂ©montrait par elle-mĂȘme le miracle du cycle de lâamour.
« Fort bien. » Dit celui-ci. « Jâai lâintuition que nous avons la solution. »
Ravie, la princesse lâembrassa passionnĂ©ment.Le maĂźtre
Le maĂźtre vit des lumiĂšres. Dans la nuit de lâespace, une lueur grandissait progressivement. Ce nâĂ©tait pas une Ă©toile. Lâobjet grandissait trop vite. Il Ă©tait donc beaucoup plus petit et tout proche. Un phare ? InterrogĂ©s, les quatre vieillards rĂ©pondirent quâils nâen savaient rien.
« Regardez les cristaux ! » Lança la magicienne. Tous accoururent pour remarquer le nouvel arrangement des pierres. Celles-ci flottaient, alignĂ©es, dans lâespace. Des rayons convergeaient vers le centre et crĂ©aient une petite sphĂšre trĂšs brillante.
Par les hublots, lâobjet grossissait toujours. On commençait maintenant Ă apercevoir le dĂ©tail des constructions. Lâensemble ressemblait Ă la fois Ă une ville, une cathĂ©drale, une sculpture fantastique.
« Bravo ! Vous avez rĂ©ussi ! » SâexclamĂšrent en chĆur les quatre vieillards. « Vous ĂȘtes de grands navigateurs ! »
« Navigateurs ? Mais quel est le rÎle des navigateurs ? » Questionna la jeune femme médecin.
« Les navigateurs relient les mondes. Il existe des portes, il existe des tunnels, il existe des raccourcis. Cependant, seul un navigateur initiĂ© peut les emprunter. Pour certains passages, un seul navigateur suffit. Pour des passages plus importants comme celui-ci, il faut le concours de plusieurs. Je sais que plus le nombre de navigateurs est grand et plus les inters relations entre eux provoquent un don de passage plus important. DâaprĂšs lâexpĂ©rience quâont acquise nos ancĂȘtres, le nombre de douze navigateurs apporte une propriĂ©tĂ© remarquablement stable et puissante ; capable de relier les deux extrĂ©mitĂ©s de lâUnivers. » Le vieillard avait les yeux humectĂ©s par les larmes du souvenir.
« Regardez cela ! » Tous les grands hublots sâĂ©taient ouverts permettant aux navigateurs dâobserver un spectacle imposant. Une ville flottait dans lâespace. Une ruche.
Le vaisseau fit son approche. Des bras titanesque issus de la ville cĂ©leste se dĂ©ployĂšrent pour accueillir les arrivants. Le vaisseau sâancra ; les bras se refermĂšrent ; ils Ă©taient arrivĂ©s Ă destination.
« Je vois que nous sommes attendus. » Dit le maßtre en observant les hublots de communication.
« Attendez ! » Intervint lâermite. « JusquâĂ prĂ©sent nous avons Ă©tĂ© contactĂ©s par des ĂȘtres de lumiĂšre qui sont venus vers nous dans un but trĂšs prĂ©cis. Ils nous ont fait traverser la barriĂšre des mondes ainsi que la barriĂšre du temps. Ils ne sont pas restĂ©s avec nous. Ils nous ont confiĂ©s Ă ces quatre vieillards Ă qui nous ressemblions, pour la plupart dâentre nous, avant dâaccomplir ce voyage. Mais ces ĂȘtres de lumiĂšre ne sont plus lĂ . Comme sâils nous avaient donnĂ© carte blanche alors quâils sont venus nous trouver pour Ă©veiller notre planĂšte. Sâils nâont Ă©tĂ© quâintermĂ©diaires, nous devrions, alors, rencontrer les vĂ©ritables responsables de notre mission. Je suis prĂȘte et dĂ©vouĂ©e Ă celle-ci, mais je dĂ©sire rencontrer les initiateurs de notre fonction. »
« Je crois que tu vas ĂȘtre satisfaite, mon amie. » Lui rĂ©pondit le maĂźtre. « Regarde devant toi ! »
Par le hublot principal, ils distinguĂšrent une vaste plate-forme. Debout sur celle-ci, en retrait du point dâarrivĂ©e, douze personnages attendaient. Le vaisseau, lentement, mais avec une prĂ©cision dâhorloge se posa sur le sol sans un bruit. Le vaisseau sâouvrit, le maĂźtre et ses compagnons Ă©taient arrivĂ©s Ă destination.
« Bienvenus Ă vous tous, navigateurs ! » Annonça une voix trĂšs forte. « Ce premier voyage initiatique sâest dĂ©roulĂ© parfaitement. Vous ĂȘtes tous trĂšs douĂ©s. Suivez-nous, nous allons maintenant entreprendre les voyages infinis. »
« Qui ĂȘtes-vous ? » questionna le maĂźtre. « Pouvez-vous nous expliquer qui vous ĂȘtes et ce que vous attendez de nous ? »
« Suivez-nous ! » RĂ©pĂ©ta imperturbablement le haut personnage sans une trace dâagacement dans sa voix. PlutĂŽt de la compassion. Comme un pĂšre qui sâadresserait avec amour Ă son fils un peu trop impĂ©tueux.
Leurs pas Ă©taient mal assurĂ©s. Il y avait une pesanteur semblable Ă celle de la terre mais, ce qui Ă©tait dĂ©routant et qui leur donnait le vertige, câĂ©tait que de nombreux couloirs partaient dans tous les sens et quâils voyaient des gens marcher inclinĂ©s, Ă la verticale, Ă lâenvers. Lorsquâils atteignirent un carrefour, ils ne savaient plus sâils allaient tomber vers le bas ou vers le haut.
« Fixez-vous uniquement lĂ oĂč vont vos pas ! Ne regardez pas les autres couloirs tant que vous nây serez pas habituĂ©s. Cela peut vous occasionner des troubles de lâĂ©quilibre. » Leur conseilla lâun des personnages.
« Il a raison. » Intervint le mĂ©decin. « Câest comme le vertige et lâappel du vide. Tout comme il ne faut pas regarder en bas dans ce cas, il faut que nous nous concentrions sur nos pas. »
Ainsi, dâune marche un peu plus assurĂ©e, ils arrivĂšrent dans une vaste salle de rĂ©union oĂč ils furent invitĂ©s Ă sâasseoir. Les siĂšges Ă©taient munis de ceintures ; on leur demanda de les ajuster Ă leur taille et de les verrouiller. Lorsque tous furent installĂ©s, un phĂ©nomĂšne spectaculaire commença. Les douze hauts personnages fusionnĂšrent en un seul puis, ce dernier sâamplifia jusquâĂ remplir toute la salle. Les siĂšges quâoccupaient les compagnons se dĂ©placĂšrent pour sâorganiser dans lâespace de la salle selon une figure polyĂ©drique.
Une voix puissante se fit entendre : « Lâespace, le temps, la vie, le cycle de Dieu ! » Comment le cycle se dĂ©roule-t-il ? Par un phĂ©nomĂšne de crĂ©ation. » Des formes lumineuses surgirent du centre de la piĂšce dans une explosion. « La crĂ©ation produit lâespace, le temps, la vie. Lâinstant de crĂ©ation est unique dans le cycle. Aussi grand quâest lâunivers et aussi longtemps que dure le temps, la vie se dĂ©veloppe dans une Ă©troite collaboration : la vie est le temps ; le temps est lâespace ; lâespace est la vie. Ces trois piliers de lâunivers sont liĂ©s les uns aux autres et chacun nâexiste que parce que les deux autres existent. LâĂ©nergie fabuleuse de la crĂ©ation provoque un Ă©cho. Cet Ă©cho va de lâextrĂ©mitĂ© de lâespace et de lâextrĂ©mitĂ© du temps vers la vie pour initier le deuxiĂšme cycle. La vie sâorganise. La fusion de la vie, de lâespace et du temps devient consciente. Lâhomme Ă©volue et se transforme et va vivre dans une nouvelle dimension. Vous atteignez, aujourdâhui, la fin du premier cycle. Votre destinĂ©e est de recevoir lâĂ©cho de la crĂ©ation qui va ouvrir votre cĆur et lâespace et le temps. Ceux qui atteignent ce stade sont appelĂ©s navigateurs en souvenir des grandes dĂ©couvertes de votre passĂ©. Pour cela, il faut un apprentissage que vous avez commencĂ© tous depuis votre enfance. Depuis les premiers instants de votre propre conception oĂč vous nâĂ©tiez que fĆtus, vous avez ressenti lâĂ©cho. LâĂ©cho a empreint vos premiĂšres cellules, votre premier sang. Vous avez grandis et, tout au long de votre vie, vous vous ĂȘtes retrouvĂ©s parce que vous avez ressentis les uns envers les autres le mĂȘme Ă©cho secret qui anime votre corps de chair. Lorsque nous avons pris contact avec vous, sans vous en rendre compte, toutes vos cellules nous ont reconnus et ont commencĂ© Ă se transformer. Câest pourquoi, trĂšs vite, nous vous avons endormis et dĂ©posĂ©s dans une aire de repos. La transmutation de vos cellules sâest rapidement propagĂ©e et vous a redonnĂ© les corps jeunes qui sont, tout simplement, vos vĂ©ritables corps qui se sont rĂ©veillĂ©s. Votre premier voyage nâĂ©tait quâune simple vĂ©rification. Vous avez vraiment pilotĂ© le vaisseau par vous-mĂȘmes. Ă prĂ©sent, nous allons rĂ©veiller en vous le pouvoir de replier lâespace, le temps et votre propre vie. Jâai bien dit rĂ©veiller et non pas apprendre. »
Le maĂźtre, ainsi que ses compagnons, avait ressenti le souvenir dans son corps. Il avait compris ce quâĂ©tait lâĂ©cho.Le sage
Le sage goĂ»ta le suc de lâunivers. Cette sensation aurait pu, dans un autre monde, ĂȘtre discutĂ©e. Mais, ici, elle possĂ©dait un nouveau sens.
Et puisque de nombreux pas dans de nombreuses directions leur Ă©taient offerts, les douze sages dĂ©cidĂšrent de se promener afin dâassurer leurs pas.
Pour lui, câĂ©tait, encore une fois, une nouvelle naissance. Quitter un monde pour un autre ; Ă©voluer dans une nouvelle dimension ; il nây Ă©tait pas habituĂ© : il sây Ă©tait prĂ©parĂ© depuis le dĂ©but. Mais surtout, malgrĂ© tous ces changements, tous ces reniements, toutes ces rĂ©volutions par rapport Ă ce quâil avait connu Ă chaque Ă©tape, il restait sereinement confiant. « La sagesse se construit dans lâĂ©quilibre entre lâesprit et les expĂ©riences acquises » pensait le sage. « Et mĂȘme si lâhomme failli dans lâĂ©preuve, ce nâest pas lâĂ©preuve qui vit mais lâhomme qui la traverse. Il nây a pas dâĂ©chec. Seuls les doutes et les incertitudes qui font prendre un autre chemin. Et si le temps doit se prolonger pour acquĂ©rir de nouvelles forces, câest que le temps est nĂ©cessaire. Ce nâest quâune question de choix. »
Le sage entra en communication avec les onze autres piliers qui formaient sa nouvelle structure. « Avez-vous un enseignement particulier ? Y a-t-il, Ă cette Ă©tape, une nouvelle initiation ? » Le sage attendit la rĂ©ponse. Finalement, lâun des leurs prit la parole : « Enseignement ? Câest ce que, au contraire, nous attendions de toi ! Nous faisons partie dâune tribu de douze membres qui depuis des millĂ©naires se rassemble. Ă chaque mort de lâun dâentre nous, nous mourons tous les uns aprĂšs les autres. Longtemps aprĂšs, nous nous retrouvons. Nous formons un clan indissociable. Lorsque tu es mort, tu Ă©tais le dernier reprĂ©sentant. Nous tâattendions. Nous avons les uns aprĂšs les autres traversĂ© les mondes, dĂ©couvert lâĂ©volution de lâhomme nouveau. Nous tâavons tous observĂ©. Nous attendions ta venue pour comprendre et entreprendre notre nouvelle tĂąche. Maintenant que tu es avec nous, tu nâes plus le sage, nous sommes une tribu. Nous nâavons rien Ă tâapprendre de plus. Nous avons tous Ă apprendre nous-mĂȘmes. »
Le sage regardait ses compagnons. Il se souvenait maintenant. Il reconnaissait chacun de ses partenaires. Il se remĂ©morait les combats accomplis avec lâun et lâautre de ses compagnons. Il ressentait ses amours passionnels avec ses compagnes. Il retrouvait dans tous les sens de son corps ce quâil avait goĂ»tĂ© parmi des milliers dâexistences. Ils Ă©changĂšrent tous un regard plongeant et rĂ©vĂ©lateur : ils Ă©taient tous rĂ©veillĂ©s. Leurs consciences Ă©taient devenues une seule et mĂȘme conscience.
Ils nâavaient plus rien Ă apprendre. Ils apprenaient eux-mĂȘmes. Les douze sages Ă©taient Ă©veillĂ©s.
« Quâavons-nous Ă accomplir dĂ©sormais ? Avons-nous un guide ? » Dit lâun des douze sages. « Guide ? RĂ©ponse ? Accompagnement ? Nous nâen avons plus besoin ! Avez-vous remarquĂ© notre nouvelle condition ? Nous sommes Ă©veillĂ©s. Nous sommes en harmonie. Nous ne sommes plus des humains. Nous sommes plus quâhumains. Nous sommes conscients et nous dĂ©cidons aujourdâhui, nous-mĂȘmes, notre destinĂ©e, la destinĂ©e de lâhumanitĂ© ! »
« Que veux-tu dire par lĂ ? Sommes-nous des dieux ? » Intervint lâun des sages.
« Nous ne sommes pas Dieu. Nous ne sommes dâailleurs pas plus avancĂ©s devant Dieu quâauparavant. Autant essayer de raccourcir lâinfini de quelques mĂštres, kilomĂštres ou annĂ©es-lumiĂšre. En revanche, nous avons acquis une maturitĂ©, un stade dâadulte. Nous avons compris une chose : nous sommes Ă©veillĂ©s et nous sommes plus proches de Dieu dans le sens que nous ressentons son empreinte en nous. Nous avons Ă©tĂ© initiĂ©s et nous sommes plus proches de Dieu. Lâinfini Ă parcourir sâest transformĂ© en zĂ©ro distance. Et pourtant nous en sommes tellement Ă©loignĂ©s que lâinfinitĂ© de temps nĂ©cessaire pour sâen rapprocher nous est inaccessible. Cependant, nous avons un discernement car nous connaissons nos faiblesses. Ăgalement un discernement quant Ă nos forces. Nous avons acquis un stade supĂ©rieur merveilleux. Dieu est partout. Il est en nous comme nous sommes en lui. Nous avons cet enseignement Ă partager. Notre rĂŽle, dĂ©sormais, est dâapporter notre expĂ©rience Ă ceux que nous avons laissĂ©s derniĂšre nous : nos semblables. Câest pour cela quâil nây a plus de guide, plus dâaccompagnateur, plus dâinitiateur. Ils nâont plus rien Ă nous apprendre. Câest Ă nous de faire perdurer cet enseignement. Câest Ă nous que revient le rĂŽle dâenseignant. Ă prĂ©sent, nous allons retourner sur la terre et choisir des personnes que nous allons initier et qui en initieront dâautres. Nous, les douze plus quâhumains, nous allons entrer en communication avec douze terriens. Nous les initierons pour que chacun en initie dâautres jusquâĂ ce que tous aient reçu lâenseignement. » Les douze sages Ă©taient dâun commun accord. La prochaine mission serait de trouver un terrain favorable sur lâancienne Terre.
Les paroles inter échangées, tous se réunirent pour méditer et ressentir leurs forces à cheval sur les deux mondes.
« Nous allons nous disperser Ă la surface de la terre. Nous allons commencer Ă chercher les douze personnes avec lesquelles nous allons commencer lâenseignement pour tous les peuples de la Terre. »
« Comment ferons-nous pour dĂ©celer les personnes suffisamment prĂȘtes ? » Interrogea lâune des douze parties.
« Nous allons leur envoyer des signaux. Pas des signaux radio ou de quelle technologie que ce soit. Des signaux cognitifs. Seuls ceux qui rĂ©alisent des travaux de recherches spirituels ou ceux qui sont prĂ©destinĂ©s Ă la communication extra sensorielle entendront notre message. Ce message sera un rendez-vous. Lorsquâil aura Ă©tĂ© captĂ©, nous irons Ă leur rencontre. »
Il en fut dĂ©cidĂ© ainsi. Les douze se concentrĂšrent et envoyĂšrent un message dâamour. Ce message Ă©tait un message univers ; il contenait en soi toutes les rĂ©ponses Ă toutes les questions ; il contenait en soi lâinfini de la connaissance ; il Ă©tait une conscience.
« En attendant, quâallons-nous faire ? » se demanda lâune des parties. « En attendant, nous allons nous prĂ©parer Ă les accueillir ! »
Les sages se mirent donc en quĂȘte afin de se mettre en relation avec les autres membres de lâUnivers. Ce qui nâĂ©tait pas difficile puisquâils Ă©taient autour dâeux depuis leur naissance dans ce nouveau monde.
Un groupe, comme le sien, Ă©tait Ă proximitĂ©. Dâallure trĂšs agrĂ©able. Dâailleurs, Ă leur approche, il les accueillit dâun million de sourires. « Bonjour Ă toi, homme nouveau, et bienvenue dans ton nouveau cycle de vie. »
« Câest exactement cela ! » Dirent les sages.
Il Ă©tait Ă nouveau animĂ©. Il aimait cela. Se replonger Ă nouveau dans le monde des hommes. Il Ă©tait dĂ©jĂ auparavant intervenu dans la communautĂ© des humains. Mais, Ă chaque fois, cela avait Ă©tĂ© provoquĂ© par son essence car il Ă©tait le messager de lâarchitecte de lâUnivers. Mais cette fois-ci, câĂ©tait diffĂ©rent. Des Ă©vĂšnements humains avaient provoquĂ© sa nouvelle existence matĂ©rielle.
Dâabord, revĂȘtir une enveloppe matĂ©rielle. Son rĂ©veil devait ĂȘtre appropriĂ©. OĂč allait-il intervenir cette fois ? Dans un lointain passĂ©, il avait ouvert et refermĂ© une mer ; dans un autre passĂ©, il avait assistĂ© et protĂ©gĂ© un ĂȘtre qui aimait trop lâhumanitĂ© jusquâĂ lui donner sa vie ; une autre fois, il avait Ă©tĂ© enchanteur dans un pays peuplĂ© de rois, de chevaliers, de paysans.
Son corps flottait trĂšs haut au-dessus du sol. Il Ă©tait encore trĂšs diluĂ© dans lâair. Il survolait les montagnes les plus hautes du monde. Le froid lui permis de se densifier. Il commençait petit Ă petit Ă devenir observable de maniĂšre infinitĂ©simale. Il se dirigea alors vers les mers les plus profondes. Il plongea au cĆur le plus fort de lâocĂ©an. Lâeau glaciale continua Ă le densifier. Il poursuivit sa descente jusquâaux volcans des fosses marines et pĂ©nĂ©tra dans le feu de la terre en fusion.
Ă ce moment-lĂ , il se propagea. Son corps Ă©thĂ©rique sâamplifia et commença Ă se diluer dans toute la substance de la lave. Au bout dâun temps, son corps avait revĂȘtu entiĂšrement le manteau interne de la Terre. Il se mit, alors, en relation avec le noyau comme il lâavait fait Ă chaque fois. Il Ă©prouvait beaucoup de plaisir Ă le retrouver. Lorsque le contact fut Ă©tabli, la Terre tout entiĂšre sâillumina. Il ne restait plus quâĂ rechercher ceux qui avaient des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un cĆur pour aimer. Facile.
Il nâeut pas beaucoup de temps Ă attendre. Ce ne fut pas vraiment un embrasement, mais il discerna distinctement les premiers Ă©chos. Il pouvait se mettre au travail immĂ©diatement. Il se vĂȘtit dâun corps et dâun vĂȘtement bleu puis, il regagna la surface de la terre. Dâabord, marcher pieds nus dans lâherbe, regarder les Ă©toiles et attendre le lever du soleil. Pour rien au monde il nâaurait Ă©changĂ© cette joie.
Redevenu humain, en apparence, il se dirigea vers la ville.Tableau de Laureline Lechat