Anniversaire

🌿 Les PoĂšmes du Jour LevĂ©
Chaque matin, à la premiÚre minute, les mots anciens sortent de leur sommeil, portés par le souffle léger du souvenir.
Ici s’éveillent les poĂšmes publiĂ©s ce mĂȘme jour, parfois un an, parfois dix ans plus tĂŽt, mais toujours vibrants, toujours vivants.
Ils surgissent comme des reflets dans l’eau, des fragments d’éternitĂ© posĂ©s sur la date du jour, offrant Ă  nos cƓurs un miroir et Ă  nos vies
 une mĂ©moire.

🎂 Aujourd’hui, ce ne sont pas nos annĂ©es que l’on fĂȘte, mais celles des vers, des images, des cris, des Ă©treintes, des silences, car chaque poĂšme est un anniversaire du cƓur.

  • Bonjour octobre, saison si sobre !

    Bonjour octobre, saison si sobre !

    Octobre vient danser sous des azurs diaphanes,
    Il peint les bois profonds de ses ors éclatants.
    Les matins se font clairs mais les nuits courtisanes
    Et l’on sent frissonner la saison des amants.

    Alors bonjour, Octobre, aux promesses vermeilles !
    Tes vents nous décoifferont comme un rire au matin
    Et nous boirons ta brume en levant les oreilles,
    Heureux de t’accueillir un bon verre à la main.

    Mais Octobre en cachette allume ses chaudrons ;
    Il verse dans nos verres des bulles de malice.
    Et nous rions plus fort en suivant ses clairons,
    Le cƓur un peu plus libre de la lie au calice.

    Tableau de Gemini.

    
    
    
  • Adieu Septembre, saison si tendre

    Adieu Septembre, saison si tendre

    Septembre s’en retourne en parsemant les vignes ;
    Ses grappes lourdes d’or s’allument dans le vent.
    Les coteaux enivrĂ©s s’inclinent et s’alignent
    Sous la main du soleil qui s’éteint doucement.

    Les jours se font plus courts, les soirées plus profondes ;
    Un brouillard fin s’installe au dĂ©tour des chemins.
    Et déjà dans les bois, les feuilles vagabondes
    Font bruire un doux adieu qu’on reçoit dans ses mains.

    Mais Septembre en cachette a rempli nos celliers,
    De grappes éclatantes aux malices sucrées ;
    Et c’est en titubant qu’on salue ses halliers,
    Le rire aux coins des lĂšvres et la bouche attirante.

    Tableau de Gemini.

    
    
    
  • Matin cĂąlin, satin fĂ©lin

    Matin cùlin, satin félin

    Dans le théùtre du soleil, la chemise de nuit vole au vent
    Et le corps esquisse un réveil en ce matin enjolivant.
    La chatte — complice en silence — admire le dĂ©shabillĂ©,
    Dans une douce vigilance à laquelle elle est conviée.

    Nuisette bleue qui se détache, légÚre aux secrets du matin,
    Tandis que frĂ©tillent moustaches d’un dĂ©sir encore incertain.
    Car dans ce rituel sans paroles, oĂč l’effeuillage se veut divin,
    MĂȘme les fĂ©lins ont pour rĂŽle de flatter ce goĂ»t libertin.


    Et cette chatte dont la maĂźtresse est la vestale du plaisir,
    Va échanger quelques caresses en lui pelotant à loisir
    Son joli minou entrouvert à la complicité féline
    Qui sait, à museau découvert, faire mouiller la chair cùline.

    Alors s’élance une musique que seul le soleil peut jouer
    Sur la peau tendre et magnifique oĂč l’ombre adore se lover.
    Et dans ce ballet de lumiÚre, chatte et maßtresse crient en écho
    Leurs libertĂ©s sans autre priĂšre qu’un ronron doux sous le rideau.

    Tableau de Fomenko.

    
    
    
  • Un livre, des lunettes et un chapeau

    Un livre, des lunettes et un chapeau

    Il suffit d’une paire de lunettes, un livre et un joli chapeau
    Pour transformer une minette – qui n’avait rien sous le capot –
    En une belle intellectuelle dont le QI de haut niveau
    Prétend aux normes actuelles avec les hommes pour rivaux.

    Mais l’intellectuelle a du charme et c’est lĂ  son moindre dĂ©faut ;
    À dĂ©faut de brandir les armes, elle possĂšde tout ce qu’il faut.
    Pour rabattre leur caquet aux mĂąles, espĂšces de vieux phallocrates
    Aux introspections minimales dignes d’esprit de bureaucrate.

    Bien sûr, cela dépend du livre et de la paire de lunettes
    Qui mis conjointement délivrent une prédisposition nette
    À apporter le coup de grñce à l’homme dont le cƓur se cabra
    D’avoir essayĂ© par disgrĂące de lui faire baisser les bras.

    Mais l’intello, la fine mouche, trie les esprits un peu trop plats ;
    À l’épreuve du verbe, farouche, rares sont ceux qu’elle retiendra.
    Car sous le chapeau, point de cruche, au premier qui s’enhardira :
    Elle n’enlùvera sa capuche qu’au lecteur digne de ses bras.

    Tableau de Mike Brewer sur https:www.mikebrewerart.com#paintings .

    
    
    
  • La Sainte Matrie

    La Sainte Matrie

    Sous la Lune d’automne oĂč s’incline la Terre,
    Nos ventres s’arrondissent sous la lueur de l’aube.
    Le parfum de la nuit au pouvoir salutaire
    Retire la pénombre qui fuit nos quatre globes.

    La lumiĂšre s’élance et dissout la nuĂ©e,
    Les songes se dispersent, diluĂ©s dans l’azur.
    Le ciel d’organdi pĂąle et presque attĂ©nuĂ©
    Éclaircit nos regards au fur et à mesure.

    Une aurore souveraine embrase tout l’horizon,
    Ses ors en flots mouvants couronnent nos visages.
    Le monde, rajeuni d’une nuit de guĂ©rison,
    Rend nos ventres féconds et ouverts aux présages.

    Au zénith éclatant resplendit la lumiÚre,
    Ses flĂšches de cristal progressent avec candeur.
    La Terre en son écrin se révÚle tout entiÚre
    Et nos ventres comblés rayonnent de splendeurs.

    Les heures suspendues déroulent leur offrande,
    Un parfum silencieux s’envole dans les airs.
    La Terre en son éclat nous convie, tendre et grande,
    À goĂ»ter le prĂ©sent sous le soleil disert.

    Puis les souffles du soir nous entourent d’or et d’ambre
    Et leurs brises en nos chairs nous déploient leur secret ;
    Le crépuscule étale son adieu à septembre
    Et vient la nuit d’octobre et son puissant dĂ©cret.

    Les greniers et les caves s’emplissent avec entrain
    Et l’on presse jusqu’au sang la vigne maternelle.
    Nos ventres ainsi mûrissent et la nuit les étreint
    En gardant en leur sein la semence éternelle.

    Illustration de Ledal.

    
    
    
  • La Terre en colĂšre

    La Terre en colĂšre

    Qui a mis Gaïa en colÚre ? Qui lui a mis les nerfs à vif ?
    Est-ce la surconsommation ou l’épuisement des ressources ?
    Dans notre siĂšcle de galĂšre oĂč le temps devient incisif,
    Passé celui des sommations, le temps accélÚre sa course.

    Et mĂȘme le ciel en a marre d’ĂȘtre rayĂ© et quadrillĂ©
    Par des chemtrails porteurs d’orages dopĂ©s aux vents artificiels.
    L’ocĂ©an largue les amarres des Ăźlotiers expatriĂ©s
    Par la montĂ©e des eaux en rage d’un chĂątiment sacrificiel.

    Les dinosaures en ont bavé, les Atlantes en ont galéré
    Rien ne va plus lorsque la Terre nous crache ses insanités.
    On dit que l’enfer est pavĂ© de bonnes intentions avĂ©rĂ©es
    Mortelles, vaines et délétÚres concernant notre humanité.

    Illustration Hedy Chen sur https:displate.comhedychen .

    
    
    
  • Adieu septembre, bonjour octobre

    Adieu septembre, bonjour octobre

    C’était un vingt-deux septembre et l’étĂ© au diable vauvert
    Partit rejoindre le printemps aussi arrosĂ© que l’hiver.
    HĂ©las l’automne aux couleurs ambre s’annonce tout aussi pervers
    Autant dĂ©diĂ© aux mauvais temps qu’on l’a vu de tout l’univers.

    Nous rĂȘvions d’un Ă©tĂ© indien et nous rĂ©coltons la mousson
    Dont tous les météorologues nous prédisent inondations.
    Ce nouveau cycle circadien, qu’en tant qu’humains nous repoussons,
    Suscitera dans les dialogues autant de recommandations.

    À nos colchiques dans les prĂ©s qui marquaient la fin de l’étĂ©,
    SuccĂ©deront les chrysanthĂšmes qui sonnent la fin de l’automne.
    MĂȘme nos forĂȘts empourprĂ©es vont vite toutes reflĂ©ter
    Les couleurs qui auront pour thĂšme un hiver des plus monotones.

    Illustration de June Leeloo sur https:havengallery.comportfoliojune-leeloo-imaginarium .

    
    
    
  • Du rĂȘve en mouvement

    Du rĂȘve en mouvement

    LĂ©vitation par le mental, tĂ©lĂ©portation par l’esprit,
    Voyage astral spirituel, 
 sont tous des rĂȘves en mouvement.
    Ce grand pouvoir fondamental qui rĂ©fute ce qu’on a appris
    Est devenu le rituel des super-héros du moment.

    Reste Ă  dĂ©velopper le don qui donne aux rĂȘves leurs propres ailes ;
    Voyager Ă  travers le temps, vaincre la mort et puis revivre,
    Téléporter son Cupidon pour décocher, rempli de zÚle,
    Sa flĂšche dans le cƓur battant de l’ñme-sƓur prĂȘte Ă  me suivre ?

    J’ai mis la bride sur le cou Ă  mes dĂ©sirs les plus secrets
    Et je les charge de mission d’attaquer mes moulins à vent. †
    Alors si demain, tout Ă  coup, je me mets Ă  me consacrer
    À sauver le monde en perdition, plus rien ne sera comme avant.

    † pour le don « quichote » et le Tableau est de Daniel Ludwig sur http:static1.squarespace.comstatic51cced30e4b014f2c6e68c80t560af148e4b059324dcf6cd71443557713370Daniel+Ludwig+e-catalogue.pdf .

    
    
    
  • Qui veut aller de l’avant mĂ©nage ses arriĂšres

    Qui veut aller de l’avant mĂ©nage ses arriĂšres

    Être sĂ»r.e au dernier moment demande confiance en soi,
    Parer au moindre tue-l’amour Ă  fair fuir le.la prĂ©tendant.e.
    Comme il est dit dans les romans, on s’assure quoi qu’il en soit,
    Quelques petits gestes glamours pour rendre l’autre consentant.e.

    Pour elle, je ne connais pas tout ; majeur glissé dans la culotte,
    Index pointant vers le pubis, pouce introduit entre les lùvres

    Pour connaĂźtre tous leurs atouts, il me faudrait une copilote
    Qui me guide pour que je subisse ces petits gestes avec fiĂšvre.

    Pour lui, ça dĂ©pendra du gars ; s’il est plein aux as ou fauchĂ©
    Mais c’est toujours du matĂ©riel – il a des idĂ©es arrĂȘtĂ©es.
    Mais il limitera les dĂ©gĂąts s’il projette de chevaucher
    La partie du corps sensoriel qu’il envisage d’affrĂ©ter.

    Tableau de Thomas Saliot sur https:www.art-spire.comtraditional-paintingreally-sexy-paintings-by-thomas-saliot.

    
    
    
  • PrĂȘt-Ă -peindre aux couleurs d’octobre

    PrĂȘt-Ă -peindre aux couleurs d’octobre

    Nouvelle mode, nouvelles mƓurs, grands changements de fin septembre ;
    Nous nous parerons dĂ©sormais des couleurs sensuelles d’octobre.
    Alors mes frùres et mes sƓurs, jouez des couleurs ocres et ambre
    Et tatouez-les vous à jamais de la maniÚre la plus sobre :

    Sur votre buste dénudé, une floraison de saison ;
    Des anémones et des callunes, des cyclamens, des chrysanthÚmes.
    Ainsi vous pourrez préluder au changement de lunaison
    En faisant l’amour sous la Lune digne d’un automnal baptĂȘme.

    J’ai fait l’essai sur une chouette, une petite statuette
    Dont j’ai peint les plumes en cƓur d’un camaïeu plutît habile.
    Demain j’enduis ma choupinette en traçant sur sa silhouette
    Les mĂȘmes motifs au marqueur et puis Ă  l’encre indĂ©lĂ©bile.

    Bodypaint de Jia Lu.

    
    
    
  • Paris fin septembre

    Paris fin septembre

    Oiseau du matin, pÚlerin, migrateur ou bien sédentaire
    Dans les derniers jours de septembre, ce jour te sera-t-il propice ?
    Oiseau au plumage azurin dans l’aube qui descend sur Terre,
    EndimanchĂ© du reflet ambre d’un soleil d’automne novice.

    Ce soir, bel oiseau de passage, j’entends tes cris de ralliement
    Qui rassemblent petits et grands au dessein de l’émigration.
    Pareil au car de ramassage, le vent prendra tes régiments
    En son sein en les intégrant au ciel sans discrimination.

    Demain, paré au décollage, perché sur les fils électriques,
    Tu guetteras l’heure opportune du grand exode si Ă©reintant.
    Avec tes compagnes volages, une descendance d’Afrique
    Prédira la bonne fortune dÚs les premiers jours du printemps.

    Illustration de Vincent Mahé sur https:www.newyorker.commagazine20200413postcards-from-a-pandemic?epik=dj0yJnU9eC1JM05TZzB1bEJLMWR4eVhZTEFObUVkelNFSXNqbUkmcD0wJm49YWxNZFNVeUhkTnR1MXBxUHlubHV3USZ0PUFBQUFBR1RkdG0w .

    
    
    
  • Les aventures de Manu : Manu Roi Soleil

    Les aventures de Manu : Manu Roi Soleil

    Manu, une fois n’est pas coutume, s’adonne aux travaux manuels
    Et confectionne Ă  l’ÉlysĂ©e tout plein de soleils par milliers.
    Il s’est mĂȘme fait faire un costume, pour le vernissage annuel
    De ses chefs-d’Ɠuvre rĂ©alisĂ©s, par la vente du mobilier.

    Tous ses bureaux ont fait long feu auprĂšs des fous d’antiquitĂ©s ;
    Il a vendu les Marianne signées Rodin, Claudel, César.
    Car Manu fait tout ce qu’il veut avec une telle rapiditĂ©
    Que l’ensemble du patrimoine a disparu, c’est fort bizarre.

    Il souhaite s’établir au Louvre, son bureau sous la pyramide
    Et des huissiers dont la candeur lui flattent sa mythomanie.
    Mais il a trop peur qu’on dĂ©couvre son point faible qui l’intimide :
    Que cette folie des grandeurs trahisse sa mégalomanie.

    Illustration de David Lawrence sur www.davidlawrenceart.com .

    
    
    
  • Les aventures de Manu : Manu dĂ©gage ! †

    Les aventures de Manu : Manu dĂ©gage ! †

    Il faut cesser de critiquer notre président mal-aimé
    Car il prend tout Ă  contresens dans nos moindres protestations.
    Manu sait trop bien pratiquer, par quarante-neuftrois blasphémés,
    La hausse du prix de l’essence tout en mentant sur l’inflation.

    Lorsqu’il a Ă©tĂ© réélu, il a fait le grand nettoyage
    Et Ă  fait sauter les bouchons en multipliant la police.
    Il a carrément dissolu tous les partis par un broyage
    En leur montant le bourrichon comme l’aurait dit La Palice.

    Manu aime les lapalissades qu’il glisse dans ses beaux discours
    En prĂ©tendant que ce qu’il dit doit ĂȘtre pris au pied de la lettre.
    Évidemment il est maussade lorsqu’il entend un bruit qui court
    Qui dit que, tous les samedis, son peuple lui provoque un mal-ĂȘtre.

    Illustration d’Asaf Hanuka 
 † et en effet, il se dĂ©gage un petit je-ne-sais-quoi


    
    
    
  • L’Ouvre-Nuit d’équinoxe

    L’Ouvre-Nuit d’équinoxe

    Si le char mené par Hélios déroule le jour sur le ciel,
    L’Ouvre-Nuit ferme le crĂ©puscule et dĂ©ploie son rideau de toile.
    Oiseau sacrĂ©, plutĂŽt vĂ©loce, mĂȘme parfois circonstanciel
    Lorsque l’heure d’hiver bouscule le bal estival des Ă©toiles.

    D’ailes en nuages qui moutonnent en queue de mĂ©tĂ©ore battant,
    L’Oiseau-Minuit, son autre nom, se voit bien mieux sur la banquise.
    L’aurore borĂ©ale d’automne et l’aurore australe de printemps
    Lui ont consacrĂ© son renom auprĂšs des fĂ©es qu’il a conquises.

    Ouvre-Nuit, tous les soirs j’attends ta traversĂ©e silencieuse
    Qui assombrit les heures bleues comme un peintre en période obscure.
    Je guette l’embrasement latent des planùtes capricieuses
    Jupiter, l’astre fabuleux, et puis Mars, VĂ©nus et Mercure.

    Tableau de Hanna Silivonchyk sur https:www.liveinternet.ruusers4248621post178925949 .

    
    
    
  • L’exposition finale de Septembre

    L’exposition finale de Septembre

    Septembre a fait fructifier les feuilles qu’AoĂ»t avait semĂ©es
    Et les restitue au centuple pour les teindre en Octobre rouille.
    Septembre aura sanctifiĂ© l’étĂ© aujourd’hui clairsemĂ©
    Dont les souvenirs se dĂ©cuplent, se ramifient et puis s’embrouillent.

    Septembre, un peintre nostalgique, Octobre un peintre impressionniste
    À ce jour je ne sais encore si l’élĂšve dĂ©passe le maĂźtre.
    Mais la nature léthargique choisit les vents ascensionnistes
    Pour emporter dans le décor tous ses morts pour un jour renaßtre.

    Depuis le vingt-deux Septembre jusqu’aux premiĂšres journĂ©es d’Octobre,
    La Terre a le cƓur en balance, son Ă©quinoxe est Ă©quivoque.
    Les nuits commencent Ă  s’étendre, le Soleil de plus en plus sobre
    S’en va briller d’équivalence aux antipodes qui le convoquent.

    Illustration du calendrier d’Olga Ert sur https:www.behance.netgallery186943calendar .

    
    
    
  • Mozart et la SirĂšne-de-la-Nuit

    Mozart et la SirĂšne-de-la-Nuit

    Une sirĂšne dans une rose, – c’était une rose marine –
    Avec deux jambes apanagée, est née au début du printemps.
    Les petits poissons l’air morose du matin au soir lui serinent :
    « Comment feras-tu pour nager sans queue ni nageoire à plein temps ? »

    Alors elle se confie aux roses qui savent consoler ses pleurs
    Et lui conseillent d’ĂȘtre studieuse et de perfectionner son chant.
    Elles lui composent d’une prose Ă©crite en langage des fleurs,
    Sur ondes longues et mélodieuses, un tube touchant et attachant.

    Et notre sirĂšne taciturne enchaĂźne tant de vocalises
    Que la mer les transmet aux vents qui soufflent tout autour de la Terre.
    Mozart composant un nocturne fait tout aussitĂŽt ses valises
    Pour suivre ce chant Ă©mouvant jusqu’au fin fond du FinistĂšre.

    ArrivĂ© en terre bretonne, il cherche dans les courants d’air
    La voix aux douces harmonies de l’aurore jusqu’à minuit.
    « Jolie sirÚne, tu chantonnes tant tes aiguës si légendaires
    Qu’à ma prochaine symphonie tu seras SirĂšne de Nuit ! »

    Illustration de Jasenski.

    
    
    
  • L’apprentie-sirĂšne

    Pour devenir une sirĂšne, elle apprend d’un arĂ©opage
    De poissons rouges dans leur bocal toutes les ficelles de l’ouïe.
    Elle plonge la tĂȘte sereine, authentifiĂ©e sans dopage
    Par l’émĂ©rite du local : un poisson prĂ©nommĂ© Louis.

    Une fois qu’elle a plongĂ© la tĂȘte, elle se redresse toute droite
    Et tant que l’eau ne coulera, de grands progrùs effectuera.
    Elle ne respire pas ; elle tùte les poissons d’une bouche adroite
    Qui, bien plus tard, embrassera le beau marin
 qu’elle tuera.

    Tableaux de Ken Wong et Belén Ortega.

    
    
    
  • Mon chat, mon juge

    Mon chat, mon juge

    Comment mon chat me juge-t-il ? Comme son maĂźtre ou son serviteur ?
    Son MaĂźtre-jeux avec ses balles, ses souris et autres jouets ;
    Son Serviteur vraiment utile à le nourrir quelle que soit l’heure ;
    Quoi qu’il en soit, ce qui l’emballe, c’est ma rĂ©ponse Ă  ses souhaits.

    Il me condamne assez souvent à l’accueillir sur mes genoux ;
    Je n’ai plus le droit de bouger, à peine celui de bailler.
    Il m’en libùre en coup de vent si ma femme appelle son minou
    Pour lui offrir d’une bouchĂ©e, une occasion Ă  ripailler.

    Tableau de Franke Staudinger.

    
    
    
  • La voleuse de soleil

    La voleuse de soleil

    Elle est passĂ©e comme un voleur – ou plutĂŽt une pie voleuse –
    Attirée par tout ce qui brille comme riviÚre de diamant.
    De son petit air cajoleur et son sourire d’enjîleuse,
    Elle a ravi une escarbille du Soleil en plein firmament.

    Elle se protĂšge d’une ombrelle contre l’astre chaud au zĂ©nith
    Qui carbonise l’imprudent qui s’expose à la canicule.
    Mais elle court comme une gazelle sur les nuages d’eau bĂ©nite
    Pour dérober sans incident le rayon vert du crépuscule.

    Tableau de Howard Schatz.

    
    
    
  • Au secours !

    Au secours !

    Adam et Ève, sans jeu de mots, paumés, se sont fait carotter
    Par Dieu, cet arnaqueur notoire, qui leur aurait créé la Terre.
    Il aurait montrĂ© la dĂ©mo d’un paradis qui les bottait
    Dont ils ont signé sans histoire le contrat pour un pied-à-terre.

    Mais quand ils eurent croqué la pomme, leurs yeux ont dû se dessiller
    Et ils ont vu la vĂ©tustĂ© d’une planĂšte dĂ©modĂ©e.
    Alors, affolĂ©s sur la somme qu’ils ont payĂ©e en faux billets,
    Une fois l’arnaque dĂ©gustĂ©e, ils ont dĂ» s’en accommoder.

    Photo de Brooke DiDonato sur https:www.ignant.com20161110brooke-didonatos-surreal-pictures .

    
    
    
  • Les tournesols intentionnĂ©s

    Les tournesols intentionnés

    Un champ de fervents tournesols occupe tout le paysage
    Que j’aperçois de mes fenĂȘtres depuis le dĂ©but de l’étĂ©.
    Le soleil, comme une boussole, leur jalonnait son balisage
    Et les vents, comme anémomÚtres, jouaient à les faire haleter.

    Mais ils se sont habitués à ma présence journaliÚre
    Et, à mon rythme attentionné, se sont laissé apprivoiser.
    Alors ils m’ont substituĂ© Ă  l’autoritĂ© rĂ©guliĂšre
    Du soleil malintentionné de les voir ainsi pavoiser.

    Tableau de Rob Gonsalves sur https:www.trucsetbricolages.netdecorationsun-artiste-canadien-peint-des-illusions-qui-vous-mystifieront-tous .

    
    
    
  • Miss Octobre Joli-CƓur

    Miss Octobre Joli-CƓur

    Enfin, Miss Joli-CƓur arrive pour s’installer trente-et-un jours
    Dans le grand palais de l’automne pour une nouvelle saison.
    Adieu Septembre à la dérive, bonjour Octobre au bon séjour
    Et que les teintes monotones s’envolent loin de nos maisons.

    Illustration de Janice Sung.

    
    
    
  • La voie vers l’abstraction

    La voie vers l’abstraction

    Naviguer entre ciel et Terre, entre ces deux mondes parallĂšles
    Et parvenir Ă  l’infini pour Ă©chapper Ă  l’attraction
    Comme un voyage en solitaire oĂč l’aventure donne des ailes
    Et nous ouvre en catimini l’issue de secours vers l’abstraction.

    Photo de Phil Koch.

    
    
    
  • Miss Septembre pas si tendre

    Miss Septembre pas si tendre

    Mademoiselle de Septembre n’aime pas trop cĂ©der la place
    À cette pimbĂȘche d’Octobre qui lui ravit sa primautĂ©.
    Mais elle doit quitter la chambre et laisser les clefs du palace
    Avant midi malgrĂ© l’opprobre de son masque de cruautĂ©.

    Illustration de Janice Sung.

    
    
    
  • Le mousse du mercredi

    Le mousse du mercredi

    Le mercredi, premiÚre plage ; pour le mousse, premier volume.
    Au pied du livre de la mer, des milliards de vagues racontent
    Tous les bateaux, les équipages, les uniformes et les costumes,
    Sur fond du dĂ©cor outremer d’oĂč s’écoulent les plus beaux contes.

    Tableau de Pawel Kuczynski.

    
    
    
  • Ma vie en labyrinthes

    Ma vie en labyrinthes

    Dans mon esprit en labyrinthe, j’ai dĂ©couvert des caractĂšres
    Dont la nature cloisonnĂ©e ne s’exprime qu’à l’occasion.
    Il n’existe aucune contrainte qui puisse m’obliger à me taire
    Car des pensées empoisonnées y font souvent des invasions.

    Illustration de Shusha Guna.

    
    
    
  • Nostalgitude

    Nostalgitude

    Ce soir au crépuscule, ma muse devient plume
    PlongĂ©e dans la lagune d’une encre bleue de nuit.
    La lumiùre bascule ; l’ombre s’allie à la brume ;
    Le soleil et la lune prennent un bain de minuit.

    Jusqu’à la derniùre heure de ce mois de septembre,
    Les vagues font briller les reflets doux-amers.
    Ma muse, en éclaireur, sur la carte du tendre,
    Plonge dans l’encrier des ombres de la mer.

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  • Septembre ne sera plus tendre comme avant

    Septembre ne sera plus tendre comme avant

    Monsieur d’Octobre Ă©tant Ă©pris de Mademoiselle Septembre,
    Lui offrit de porter son nom pour le meilleur et pour le pire.
    « HĂ©las, mon cƓur est dĂ©jĂ  pris par ce beau marquis de Novembre  »
    RĂ©pliqua-t-elle en disant « non » d’un cƓur qui ment comme il respire.

    Tableau de Georgy Kurazov.

    
    
    
  • Cache-Ă -lune

    Cache-Ă -lune

    Cette nuit, elle rata son train et attrapa un cachalot
    Pour retrouver l’ami Pierrot dans ses derniers quartiers de lune.
    Colombine fut de bon entrain et l’embrassa sous le halo
    D’un baiser peut-ĂȘtre pas fiĂ©rot mais qui valait une fortune.

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  • Le bal des comĂštes

    Le bal des comĂštes

    Les cƓurs d’étoiles solitaires chercheraient gentils cavaliers
    Pour les escorter en fusée au grand bal des constellations.
    Tous les chevaliers de la Terre et les martiens festivaliers
    Sont invités à diffuser la sidérale invitation.

    Tableau de Christian Schloe.

    
    
    
  • Le bal des sirĂšnes

    Le bal des sirĂšnes

    Bonne nouvelle des abysses : on y roule à tombeau ouvert
    Avec les hippocampes prĂȘts Ă  bondir Ă  grandes brassĂ©es,
    Avec les poissons qui vrombissent de leurs ouïes à découvert
    Et les sirĂšnes empourprĂ©es Ă  l’envie de vous embrasser.

    Tableau de Ronnie Biccard.

    
    
    
  • Les couleurs du bonheur

    Les couleurs du bonheur

    Les plus beaux cadeaux qu’une mĂšre hĂ©rite du cƓur des Ă©toiles,
    Sont les miracles de lumiĂšre des enfants qui lui font honneur.
    Quand tombe la nuit douce-amĂšre, Ă  l’heure oĂč la lune se voile,
    On voit briller dans les chaumiĂšres toutes les couleurs du bonheur.

    Tableau de Kalacheva Mariana.

    
    
    
  • Les amours-lumiĂšre

    Les amours-lumiĂšre

    Bien entendu, les lampadaires connaissent la flamme d’amour ;
    Les rĂ©verbĂšres s’y appliquent dans des extases coutumiĂšres.
    Ainsi naissent, c’est lĂ©gendaire, les idylles sur les faubourgs
    Qui offriront aux bancs publics toutes leurs plus belles lumiĂšres.

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  • Les femmes de Tumai

    Les femmes de Tumai

    C’est une fois par mois, en bel habits de fĂȘte,
    Que Les dames de Tumai se rendent dans la montagne
    Afin de pratiquer leurs plus vieux rituels.

    Elles vont déverser le lait de leurs chevrettes
    Dans la riviÚre sacrée que leurs voix accompagnent
    De chƓurs traditionnels et chants spirituels.

    Les esprits de la Terre, les saints et les prophĂštes,
    Vont ainsi concilier le cƓur de ces compagnes
    Et donner au village la pluie perpétuelle.

    (À Tumai, au Kenya, les femmes ont choisi de vivre entre elles. Depuis 2001, elles s’attachent Ă  construire une vraie dĂ©mocratie participative, 100 % fĂ©minine. Pour avoir la paix, loin des lourdeurs machistes du pays.
    Sources : http:photo.geo.frtumai-le-village-qui-a-banni-les-hommes-154131%23rituel-271633#les-femmes-de-tumai-271632)

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  • Fin musicale

    Fin musicale

    Quand la musique est en couleur en double croches rouille et ambre,
    Elle me fait pleurer de rire dans une joie mélancolique.
    Et la tristesse sans douleur de ces derniers jours de septembre
    Tout doucement s’en va mourir dans un chant d’ivresse alcoolique.

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  • Le sĂ©minaire

    Le séminaire

    Parfois il part en séminaire auprÚs de ses petites femmes
    AprÚs avoir été puni de montrer leurs intimités.
    Il apprend les préliminaires pour réussir des vers infùmes
    Qui demeureront impunis en toute illégitimité.

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  • Derniers jours de septembre

    Derniers jours de septembre

    Dans les derniers jours de septembre, la brume joue à délayer
    L’automne en camaïeux de bleus comme une nature faussaire.
    Par la fenĂȘtre de ma chambre, je vois les couleurs balayĂ©es
    Comme si on soufflait le feu des bougies d’un anniversaire.

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  • Les pas perdus

    Les pas perdus

    Des pas perdus dans les ruelles oĂč je m’amuse Ă  m’égarer
    Dans des alcĂŽves et des courbes soit catalanes ou castillanes.
    Ces anciennes cités cruelles aux labyrinthes bigarrés
    OĂč se dĂ©robent mes jambes fourbes en espĂ©rance d’un fil d’Ariane.

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  • Le bal des Ă©toiles

    Le bal des étoiles

    Quand je me mets au diapason selon le chant de l’univers,
    Le ciel ouvre le bal nocturne avec la danse des étoiles.
    La Terre tombe en pĂąmoison et mĂȘme VĂ©nus en hiver,
    Qui d’habitude est taciturne, m’offre la danse des sept voiles.

    Photo nocturne du ciel étoilé vue par un objectif intemporel.

    
    
    
  • Le monde bascule

    Le monde bascule

    Ce monde bascule, mais je ne sais oĂč !
    Ceux qui sont en haut se retrouvent en bas.
    Vers le crépuscule tout devient zazou ;
    Le monde en chaos danse la samba.

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  • Les intra-terrestres

    Les intra-terrestres

    On les trouve un peu partout, répandus sur la planÚte,
    De l’orient vers l’occident, du sud au septentrion.
    La nature a ses atouts, elle fait souvent place nette
    Et souvent par accident, elle crée un embryon.

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  • Changez de lunettes

    Changez de lunettes

    Pour voir la vie en rose, des montures en écailles !
    Pour vivre le bonheur, des verres de couleur !
    Pour quitter l’air morose, des lunettes de quincaille !
    Pour durer dans l’honneur, des lorgnons enjîleurs !

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  • La nef des arbres

    La nef des arbres

    Plus prĂšs de toi, mon Dieu, plus prĂšs de la nature,
    Je vais me recueillir prÚs des saints résineux.
    Tous proches du soleil, du haut de leur mĂąture,
    Ils me renvoient l’écho bien plus volumineux.

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  • Au-delĂ  de l’horizon

    Au-delà de l’horizon

    PlutĂŽt que de pĂȘcher dans mon petit bocal,
    Je vois les choses en grand et j’ouvre l’horizon.
    Je lance mes appĂąts plus loin que mon local
    Et je récolte plus, bien plus que de raison !

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  • CONTE DE SEPTEMBRE

    Ils se rĂ©unirent, inquiets, autour d’une carte effacĂ©e.
    Le temps pressait, les mots manquaient, la voie semblait impossible.
    Mais leur alliance, bien dosée, offrit une nouvelle clarté :
    La force, la loi, la vision tressées dans un pacte invisible.

    Mais le voyageur n’est pas là, le corps a besoin de la vue ;
    Mais le voyageur est absent et le cƓur a besoin d’amour ;
    Mais le voyageur ne vient pas ; l’esprit a besoin de nouvelles
    Mais le voyageur est ailleurs Ă  la poursuite de son Ăąme.

    Le voyageur

    Le voyageur entendit comme des voix dans les tĂ©nĂšbres. Chacun s’était tu. Le silence emplissait la petite caverne dans laquelle ils s’étaient tous rĂ©fugiĂ©s. L’air devenait de plus en plus irrespirable Ă  cause de la chaleur ; la lumiĂšre Ă©tait inexistante. Plus personne ne parlait, chacun avait compris qu’ils avaient atteint le terminus.

    Depuis le dĂ©but quand ils s’étaient assis, le voyageur ne disait rien. Il entendait des clapotis de lave. Il n’avait pas besoin de voir. Il sentait Ă  ses pieds le sol se liquĂ©fier lentement. Leur refuge n’était qu’une marmite dans laquelle ils allaient tous pĂ©rir incessamment. Un piĂšge. Un cul-de-sac. Si les entitĂ©s qui les avaient suivis jusqu’alors remontaient leur piste, ils n’auraient plus d’échappatoire. Comment garder le moral quand tout est au plus bas ? Et tous ceux que le voyageur avait entraĂźnĂ©s avec lui ; comment faire pour leur offrir un miracle ? Le voyageur se rĂ©pondit en lui-mĂȘme que les miracles n’arrivent qu’à ceux qui les attendent ; alors, il attendit.

    Il prĂȘta une oreille attentive. Rien ? Et pourtant ! Ce clapotis
 Un rythme bizarre. Un message ? Des coups irrĂ©guliers, alĂ©atoires. Il y avait une frĂ©quence. Comme s’il s’agissait de phrases. Le voyageur sentit une main ferme se refermer sur la sienne. C’était celle du capitaine. Il avait compris. Des chiffres. Un trois puis, un ; puis, quatre, un, cinq, neuf, un silence. À nouveau le message. Toujours rĂ©pĂ©tĂ© comme un signal. Un signal 
 PI ! À la lueur de la derniĂšre torche, il regarda plus attentivement la grotte. LĂ  dans un recoin, une roche plate grossiĂšre et circulaire. « Tous sur la pierre ! Formez un cercle, vite ! » Hurla le voyageur comme si c’était l’ultime message qu’il prononçait. Au moment oĂč toutes les mains se refermĂšrent formant une ronde humaine, Ils sentirent la pierre bouger puis, monter lentement. Au-dessus d’eux, la dalle supĂ©rieure s’illumina d’un disque scintillant. Le sol continua Ă  les soulever tel un ascenseur. Ils remontĂšrent, remontĂšrent, remontĂšrent. L’air Ă©tait moins chaud. La transpiration qui inondait leurs vĂȘtements les refroidissait ; tous se mirent Ă  rire. Ils sentaient qu’ils sortaient de l’enfer. L’ascension s’arrĂȘta. Des Ă©toiles. Ils Ă©taient Ă  l’air libre. Ils firent quelque pas pour sortir du pĂ©rimĂštre de l’élĂ©vateur. À la clartĂ© des Ă©toiles, ils distinguĂšrent un espace Ă  herbe grasse. Ils s‘y Ă©tendirent tous abattus par la fatigue et s’endormirent dans la fraĂźcheur hospitaliĂšre de la nuit.

    Au point du jour, le voyageur Ă©tait Ă©veillĂ© et contemplait leur nouveau refuge. Ils Ă©taient sur les montagnes. L’air Ă©tait trĂšs frais ce matin-lĂ  ; ils devaient ĂȘtre en altitude. Aucun signe, aucune prĂ©sence, rien qui permettait de comprendre ce qui s’était passĂ© la veille. Comment avaient-ils Ă©chappĂ© Ă  l’enfer des entrailles de la terre ? Nulle rĂ©ponse, nul indice qui aurait pu rĂ©vĂ©ler l’identitĂ© des auteurs. Aussi mystĂ©rieux que leur arrivĂ©e dans ce monde insolite. Apparemment, les responsables, s’il y avait, se cachaient. En tous les cas une chose Ă©tait sĂ»re : ils Ă©taient Ă©piĂ©s et suivis depuis le dĂ©but. Quel dĂ©but d’ailleurs ? Leur arrivĂ©e sur cette terre ou depuis bien plus longtemps avant de survenir dans ce monde ?

    Mais pour l’instant prĂ©sent, l’heure n’était pas de se demander qui Ă©tait Ă  l’origine de leur aventure et qui se dissimulait dans les coulisses mais de savoir quelle allaient ĂȘtre leurs dĂ©cisions et les directions Ă  prendre. Le voyageur convoqua ses camarades et fit un tour de table. Pour le capitaine, et plusieurs membres de l’équipe convergeaient avec lui, il fallait continuer de monter. D’aprĂšs le paysage ambiant, ils Ă©taient dans les hauteurs et, vu la topologie de l’üle, le sommet devait ĂȘtre tout proche. Une minoritĂ© aurait voulu retourner en arriĂšre mais le chemin Ă©tait long et incertain. Le voyageur trancha toutes les alternatives en une seule et unique dĂ©cision : ils avaient pour objectif le sommet. Non seulement le retour Ă©tait apparemment impossible mais les dangers rencontrĂ©s jusqu’à prĂ©sent n’avaient pas Ă©tĂ© complĂštement Ă©liminĂ©s. De plus, leurs provisions Ă©taient, dĂ©sormais, inexistantes. Impossible de revenir en arriĂšre. Le point de non-retour avait Ă©tĂ© dĂ©passĂ©. L’urgence Ă©tait de dĂ©couvrir les ressources naturelles du lieu afin que chacun soit rassasiĂ©. Par Ă©quipes sĂ©curisĂ©es, on distribua les rĂŽles Ă  chacun. La journĂ©e fut ainsi consacrĂ©e au rĂ©approvisionnement. Au rendez-vous du soir, les guerriĂšres avaient chassĂ© suffisamment de gibier ; les enfants avaient puisĂ© assez d’eau stockĂ©e dans des outres de fortune ; les hommes avaient dressĂ© un camp rudimentaire mais praticable ; le voyageur et le capitaine avaient raisonnablement explorĂ© les environs pour en avoir un aperçu concret et rassurant pour tous.

    Au repas du soir, le voyageur communiqua le rĂ©sultat de ses observations : « Nous sommes tout prĂšs du sommet ; tout prĂšs. Nous sommes actuellement basĂ©s sur le talweg entre l’avant dernier mont et le sommet. Nous l’atteindrons au bout de deux jours de marche ; un jour, peut-ĂȘtre s’il n’y a pas d’incident. GrĂące Ă  nos amies, nos provisions sont suffisantes et notre position assurĂ©e. Dormons tous ; demain, rĂ©veil Ă  l’aube. DĂ©part pour la conquĂȘte du sommet de l’Île. »

    Personne ne contesta les plans du voyageur. Sans dire un mot, tous prĂ©parĂšrent rapidement leurs affaires et s’endormirent. Personne ne monta la garde cette nuit-lĂ .

    Le matin n’était pas encore levĂ©. À son accoutumance, le voyageur Ă©tait debout depuis longtemps ; sa compagne Ă  ses cĂŽtĂ©s, il avait dĂ©cidĂ© l’itinĂ©raire de la journĂ©e. Il rĂ©veilla le capitaine. Celui-ci, mal rĂ©veillĂ© au premier instant, s’était rapidement levĂ© aprĂšs s’ĂȘtre remĂ©morĂ© l’importance de la quĂȘte. Il s’était alors chargĂ© de rĂ©veiller les autres tandis que le voyageur partait avec les guerriĂšres pour explorer le terrain.

    Il n’avait jamais encore participĂ© Ă  leurs expĂ©ditions. Elles Ă©taient Ă  la fois trĂšs prudentes et trĂšs entreprenantes. Un peu trop, mĂȘme, aux yeux du voyageur. C’était la deuxiĂšme fois qu’il se retrouvait avec elles. La premiĂšre fois, c’était le jour de son arrivĂ©e sur l’üle. À prĂ©sent, c’était pour en sortir. Il pensait Ă  cet instant lĂ  que les femmes Ă©taient celles qui l’avaient mis au monde dans cet univers Ă©trange. Étaient-elles celles qui allaient le faire sortir ou mourir ? La coĂŻncidence n’était pas fortuite. En tous les cas, il savait qu’ils devaient forcĂ©ment dĂ©couvrir une issue. Dans les tĂ©nĂšbres de la terre, quelqu’un, ou plusieurs ĂȘtres, les avaient aidĂ©s. D’autres personnages, les entitĂ©s, avaient cherchĂ© Ă  les retenir voire Ă  les anĂ©antir. Il y avait donc, dans cet Ă©trange pays, des aides et des ennemis. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce les mĂȘmes. Pourquoi chercher Ă  leur nuire et pourquoi chercher Ă  les aider ? À moins que ce soit un apprentissage destinĂ© Ă  ne laisser continuer qu’un certain nombre limitĂ© d’hommes. Une initiation ? Mais si c’était cela, pourquoi les doyens de cette terre semblaient ignorer beaucoup de choses ? Peut-ĂȘtre n’en savaient-ils pas plus ? Oui. C’est cela ! Les habitants de cette terre ne savent pas comment en sortir. Pour y parvenir, les embĂ»ches sont telles qu’ils sont contraints Ă  y demeurer. Lui, le voyageur et les marins, comme tous ceux qui rĂ©sidaient ici, Ă©taient venus de l’extĂ©rieur. Ils avaient Ă©tĂ© aidĂ©s de l’extĂ©rieur. Ce n’est que par l’extĂ©rieur que l’on peut sortir de l’intĂ©rieur.

    « ArrĂȘtez-vous toutes ! » Cria le voyageur. « Retournons chercher les autres. Vite ! »

    Sans dire un mot, mais en toute confiance, les guerriĂšres rebroussĂšrent chemin afin de rejoindre les membres du groupe. Tous Ă©taient prĂȘts Ă  prĂ©sent. Ils attendaient leur retour.

    « Écoutez-moi ! » Leur annonça le voyageur. PrĂ©parez-vous et suivez-nous.

    Sans dire un mot de contestation, tous suivirent son pas. Ils courraient presque. La dynamique de la marche les avait tous galvanisĂ©s. Ils n’étaient plus loin du sommet maintenant. Au rythme de la course, ils l’atteignirent en plein midi. LĂ , un spectacle insolite s’offrait aux yeux de la troupe. Le sommet Ă©tait revĂȘtu d’un paysage majestueux. Un lac d’un bleu profond, trĂšs profond ; indigo. Au centre de celui-ci, une cascade dĂ©versait ses eaux bruyantes et tumultueuses. Son origine se perdait dans les nuages.

    « Ce lac est magnifique ! Un lac royal ! » S’extasia le capitaine.

    « Magnifique ? » Interrogea le voyageur. « Qu’y a-t-il de magnifique ? Nous sommes au sommet de l’üle ! D’oĂč vient l’eau de cette cascade ? Ne voyez-vous pas que nous sommes jouĂ©s ? Allez au centre du lac et goĂ»tez l’eau ! Je suis certain et prĂȘt Ă  parier qu’elle a un goĂ»t salĂ©. Allez-y ! »

    Trois des meilleurs nageurs plongĂšrent. Le lac n’était pas trĂšs Ă©tendu. Ils s’approchĂšrent de la cascade et repartirent aussitĂŽt. Ils regagnĂšrent la rive. « L’eau est lĂ©gĂšrement salĂ©e ! Comment le savais-tu ? »

    « J’avais compris que ce monde est un monde fermĂ© et creux. L’eau qui arrive par cette chute provient tout droit de la mer qui se trouve au pĂŽle opposĂ©. Ainsi est le cycle de l’eau dans ce monde hallucinant ! Elle provient tout droit de la mer intĂ©rieure, s’engouffre dans la terre, aliment les ruisseaux et retourne Ă  elle-mĂȘme. Nous avons Ă©tĂ© jouĂ©s ! Il n’y a aucune issue dans ce monde, m’entendez-vous ? Aucune ! Aucune Ă  l’intĂ©rieur de ce monde ! En revanche, nous avons Ă©tĂ© testĂ©s par d’autres crĂ©atures. J’ignore pour quelle raison mais, une chose est sĂ»re, elles nous ont aidĂ©s parce que nous avons accomplis une mission. Et si ce que je devine est vrai, il y a parmi nous des personnes qui ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© en contact avec ces crĂ©atures. Les enfants ! Comment ont-ils eu accĂšs Ă  leurs expĂ©riences ? Qui les a enseignĂ©s ? Qui est Ă  l’origine de la construction de leur demeure ? »

    Le jeune garçon et la fille brune s’étaient rapprochĂ©s du voyageur. « Nous ne le savons pas. Nous avons la permission d’expĂ©rimenter tout ce que nous voulons. Nous dĂ©couvrons en nous-mĂȘmes au fur et Ă  mesure que nous grandissons. Il n’y a pas de professeur. Nous recevons notre enseignement directement dans notre conscience. Ce que je peux dire, personnellement, c’est qu’aprĂšs chaque instruction, mon corps est Ă©puisĂ© et j’ai besoin de beaucoup de repos. Il nous arrive de dormir trĂšs longtemps. GĂ©nĂ©ralement, Ă  notre rĂ©veil, notre corps et notre esprit sont empreints de l’Ă©ducation et nous n’avons plus qu’à expĂ©rimenter notre nouvel acquis. » La fille brune acquiesça. C’était semblable pour elle et pour tous les autres enfants.

    Le voyageur rĂ©flĂ©chissait : « Un contact. Un contact Ă©mis depuis l’extĂ©rieur et captĂ© directement par les enfants. S’il y a Ă©metteur, il y a rĂ©cepteur. Des hommes et des femmes vivent en autarcie dans ce monde, des ĂȘtres vivants communiquent avec eux depuis l’extĂ©rieur. Mais une fois entrĂ©, on ne sort plus. Une sorte de bouteille de Klein mais Ă  sens unique. La cascade ! Elle pourrait ĂȘtre creuse. Qu’est-ce que nous ont transmis les hommes aprĂšs avoir consultĂ© la stĂšle ? Celui qui est entrĂ© par l’eau sortira par l’eau, l’eau est l’infini du monde. Écoutez moi tous ! Au point oĂč nous en sommes, nous pouvons encore, une fois de plus, tenter une expĂ©rience. Fabriquons un nouveau radeau et allons explorer cette cascade. Il faudra tresser de longues cordes solides pour notre sĂ©curitĂ© afin de ne pas pĂ©rir noyĂ©s. Les femmes savent faire cela. Les hommes s’occuperont de notre embarcation selon les instructions du capitaine. Avec les enfants, je vais faire le tour du lac.

    Le lac paraissait assez grand cependant lorsqu’ils en firent le tour en quatre heures de marche. Ce qui leur permirent d’estimer la circonfĂ©rence Ă  une vingtaine de kilomĂštres environ ce qui lui donnait un diamĂštre de huit kilomĂštres approximatifs donc un rayon de quatre kilomĂštres. Le trajet serait relativement court. Les bords du lac semblaient paisibles. Nul danger apparent. Ils contournĂšrent le lac sans problĂšme et Ă  bonne allure.

    À leur retour, le voyageur fit une remarque. « Avez-vous observĂ© que les entitĂ©s ne s’étaient pas plus prĂ©sentĂ©es depuis que nous avons quittĂ© les cavernes ? »

    Le doyen lui expliqua : « Il n’y a pas d’entitĂ©. Elles n’ont jamais existĂ©. Ce que nous avons vu, ce sont nos peurs et nos tourments. Elles ont agi comme un miroir. Un miroir dangereux, toutefois. Il est extrĂȘmement difficile de vaincre ses angoisses. Sans protection, nous pouvons y succomber. En revanche si l’on est deux ou plusieurs, il est plus facile d’affronter les craintes de l’autre afin que l’autre soit plus fort et qu’il nous rende la pareille afin qu’à notre tour nous soyons nous-mĂȘmes encore plus fort et ainsi de suite. C’est ainsi que nous les avons vaincues. C’est ainsi que nous les avons renvoyĂ©es au nĂ©ant. C’est ainsi que nous sommes tous devenus plus forts. »

    Le voyageur acquiesça. Lui-mĂȘme, lorsque la situation Ă©tait dĂ©sespĂ©rĂ©e dans le cƓur du volcan, avait vaincu la peur de la mort. Il avait misĂ© sa foi dans l’attente d’un miracle et le miracle avait eu lieu. La vie avait vaincu la mort. Ils avaient triomphĂ© de la montagne et avaient atteint son sommet. À prĂ©sent, il n’y avait rien d’autre Ă  faire que franchir la derniĂšre porte. Mais il fallait, nĂ©anmoins, prendre des prĂ©cautions. L’habiletĂ© des femmes Ă  tresser les cordes serait l’une de leurs meilleures armes. La science du capitaine leur offrait une embarcation prĂ©vue sur mesure pour ce dernier voyage : une sorte de coque ovoĂŻde et lestĂ©e en un point minimal en son centre. Des anneaux solides avaient Ă©tĂ© placĂ©s sur le pourtour afin que chacun puisse s’y encorder. La force du courant sur le lac Ă©tait centrifuge mais pas trop prononcĂ©e. Ils purent naviguer en spirale concentrique. Cela leur prenait, certes, plus de temps mais c’était rĂ©alisable. Mais au fur et Ă  mesure qu’ils se rapprochaient, les eaux s’agitaient de plus en plus. Enfin, au moment oĂč le capitaine ne pensait plus pouvoir avancer davantage, ils aboutissaient Ă  leur destination finale. « Sentez-vous cet air iodĂ© ? C’est l’air de la mer » Hurla le capitaine. La coquille qui leur servait de vĂ©hicule fut ballottĂ©e par les flots. Par bonheur, le lest remplissait bien sa fonction et les empĂȘcha de chavirer. Les liens solides maintenaient l’équipage accrochĂ© Ă  son bateau. BientĂŽt, le mouvement changea, ils furent pris dans un tourbillon trĂšs puissant. « Nous sommes dans la cascade, maintenant ! Elle Ă©tait donc bel et bien creuse. C’est notre tunnel vers la sortie. Accrochez-vous le plus possible, nous sommes au bout de la piste. » Ordonna le voyageur. Chacun renforça son attache. GrĂące Ă  son contrepoids, entraĂźnĂ© par le tourbillon fantastique, leur coque les maintint au contact de l’air emprisonnĂ© au cƓur de la trombe. Le mouvement s’accĂ©lĂ©ra et s’accĂ©lĂ©ra encore. Les cordes ne leur servaient plus Ă  rien dĂ©sormais tellement la force centrifuge les plaquait au fond de la coque. Ils avaient l’impression qu’ils allaient traverser la paroi de part en part.

    LumiÚre. Comme une étincelle au début. Difficile à discerner. Mais bientÎt, elle grandit et devint de plus en plus brillante. La lumiÚre du jour !

    « Accrochez-vous ! » Hurla le voyageur. La nacelle fut tournĂ©e et retournĂ©e dans tous les sens puis, soudainement Ă©mergea au beau milieu d’une mer calme et paisible.

    « OĂč sommes-nous ? Dedans ou dehors ? » Questionna le capitaine. « La boussole, vite ! ». Il sortit le prĂ©cieux instrument de sa poche. Pour faire la terrible constatation qu’avait pressentie le voyageur. « Soleil au nord ! Nous sommes revenus au point de dĂ©part ! C’est un vĂ©ritable cauchemar ! » Se lamenta le capitaine. Il s’affaissa au fond de la coque. ConsternĂ© et Ă©prouvĂ© par tous les rĂ©cents Ă©vĂšnements.

    « Celui qui entre par l’eau sort par l’eau ? Ce n’est pas trĂšs au point ! » Constata le voyageur non sans humour. Pourtant, il n’avait pas l’air consternĂ© comme les autres. Il Ă©tait confiant. Il avait appris Ă  attendre les miracles ; c’était le trĂ©sor le plus prĂ©cieux qu’il avait dĂ©couvert.

    Le vent Ă©tait doux et rĂ©gulier, ils rejoignirent l’üle en fin d’aprĂšs-midi. « Et maintenant ? » Demanda le capitaine assommĂ© par leur dĂ©convenue.

    « Maintenant que nous sommes devenus forts, nous allons sortir d’ici ! » Lui rĂ©pondit le voyageur.

    « Sortir ? » Répliqua le capitaine. « Mais tu vois bien que nous sommes condamnés à errer sans espoir de retour ! »

    « Je ne suis pas d’accord avec toi, capitaine. La sortie existe mais il faut la chercher ailleurs. J’ai mon idĂ©e maintenant. »

    Le voyageur, aprÚs avoir débarqué, prit la main de sa compagne et regagna sa hutte. Il lui fallait se reposer maintenant.

    Le conquérant

    Le conquĂ©rant sentit des effluves. Une odeur iodĂ©e. La mer. La nacelle survolait un paysage de plaines depuis le matin. Les fragrances qu’avait captĂ©es le conquĂ©rant lui donnaient raison. Une bande d’eau infinie Ă©tait apparue Ă  l’horizon. Des falaises abruptes plongeaient sous les vagues. La nacelle les survola briĂšvement puis, gagna la haute mer.

    Ils n’étaient plus que quatre dans la nacelle. Quatre en plus de la princesse. C’est elle-mĂȘme qui avait pris le commandement de la barge. Le chef et sa tribu Ă©taient restĂ©s dans la citĂ©. Il leur avait promis l’éclaircissement sur la tĂąche demandĂ©e. C’est sa fille qui la leur rĂ©vĂšlerait une fois arrivĂ©s sur le site.

    À prĂ©sent, ils Ă©taient trĂšs loin des cĂŽtes. « VoilĂ  ! C’est ici ! » Leur annonça la princesse. La nacelle descendit doucement vers la surface de l’ocĂ©an. Puis, aprĂšs un calcul de navigation effectuĂ© par la princesse, la nacelle se cabra. La mer s’ouvrit ou plutĂŽt s’inversa. D’abord la surface de l’eau leur sembla se dresser Ă  la verticale puis, ils se sentirent tourner comme dans une vrille. Enfin la mer se referma sur eux comme une porte et ils se retrouvĂšrent dans un espace sous la mer.

    « Cet espace nous sert Ă  relier la Terre Ă  notre monde ! » Annonça la princesse aux quatre terriens. C’est une sorte de tunnel qui apparaĂźt de l’extĂ©rieur comme un espace creux. De plus, la courbure du tunnel tend Ă  vous faire apparaĂźtre cet espace comme une petite planĂšte. En rĂ©alitĂ©, c’est une sphĂšre intĂ©rieure. Si vous montiez tout droit Ă  partir de l’endroit oĂč vous vous trouvez, vous atteindriez le cĂŽtĂ© opposĂ© de la sphĂšre. Pour attĂ©nuer l’effet tunnel des gravitations opposĂ©es des deux mondes auxquels nous sommes reliĂ©s, nous avons créé une Ăźle que nous avons immergĂ©e dans cet espace ; c’est-Ă -dire que l’üle est beaucoup plus Ă©tendue qu’elle n’y parait. Et pour limiter les phĂ©nomĂšnes atmosphĂ©riques tels les tempĂȘtes, les cyclones et les ouragans qui seraient inĂ©vitables, nous avons amĂ©nagĂ©s une rĂ©volution entre le sommet de l’üle et le pĂŽle opposĂ© dans la mer. Par phase, s’y dĂ©roulent des ouragans contrĂŽlĂ©s mais nĂ©cessaires. »

    Les quatre terriens Ă©taient admiratifs devant la dĂ©monstration de la science de leurs hĂŽtes. Et quelle puissance ! L’homme de science Ă©tait avide de questions ; la princesse rĂ©pondait patiemment Ă  chacune d’elles. Pour finir, le conquĂ©rant lui demanda, Ă  nouveau, quelle Ă©tait la signification de sa tĂąche et celle de ses compagnons.

    « Nous avons un problĂšme ! Nous pouvons ouvrir Ă  volontĂ© les portes de cet entre mondes. En revanche, une fois Ă  l’intĂ©rieur, il nous est impossible d’en sortir. Nous avons fait des essais trĂšs nombreux, nos meilleurs savants s’y sont attelĂ©s. Nous n’avons pas rĂ©ussis. Bien sĂ»r, nous pouvons intervenir de l’extĂ©rieur. Mais pas de l’intĂ©rieur. Ce que nous vous demandons, c’est de nous aider. Votre science est peut-ĂȘtre plus rudimentaire que la nĂŽtre mais votre civilisation est trĂšs riche, trĂšs diverse et trĂšs adaptative. C’est pourquoi nous avons demandĂ© un Ă©chantillon des grandes races terrestres. Vous ! VoilĂ . Maintenant vous avez la rĂ©ponse que vous attendiez de nous. Et la question qui va avec : pouvez-vous nous aider ? »

    Le conquĂ©rant fit un signe rapide Ă  ses compagnons : chacun, par retour de signe, accorda au conquĂ©rant sa volontĂ© de continuer l’initiation et son dĂ©sir d’aider leurs hĂŽtes.

    « C’est entendu ! Nous commençons dĂšs Ă  prĂ©sent notre mission. J’ai les pleins commandements pour agir Ă  ma guise je suppose ? » Questionna le conquĂ©rant.

    « EntiÚrement ! Pour cela, je vais vous faire visiter votre terrain. »

    Les dimensions de l’üle semblaient infinies. Pourtant celles-ci Ă©taient bel et bien limitĂ©es. La courbure surnaturelle prolongeait la mer au-delĂ  de l’infini ; c’est-Ă -dire au-dessus de l’horizon. L’effet en Ă©tait saisissant. Un observateur qui n’aurait pas Ă©tĂ© au courant aurait cru apercevoir une mer univers. La montagne, un autre dĂ©fi Ă  la nature. Un sommet apparemment peu Ă©levĂ© mais qui semblait monter sans cesse vers la cime. Un sommet hyperbolique. Un monde créé par un Dieu mathĂ©maticien qui aurait poussĂ© les lois mathĂ©magiques Ă  l’extrĂȘme.

    « Comment comptes-tu accomplir ta tùche, conquérant ? » Lui demanda la princesse.

    « Pour cela, il faut construire une sociĂ©tĂ© stable dans l’üle. L’expĂ©rience peut prendre du temps. Nous allons utiliser le temps. Nous allons mettre en place une sociĂ©tĂ© autonome. Mes amis vont m’ĂȘtre d’un grand appui. L’écologiste va travailler pour l’équilibre gĂ©o planĂ©taire de l’üle. Le scientifique devra concevoir les outils et la technologie que l’on peut produire sur l’üle. Le commandant devra constituer une Ă©lite de guerriers qui seront les dĂ©fenseurs et les chasseurs. De mon cĂŽtĂ© je vais devoir construire le pont entre cette enclave de la Terre et votre monde Ă©voluĂ©. Tu devras rester avec moi afin que nous puissions, Ă  nous deux, aller d’un monde Ă  l’autre. L’un voyagera, l’autre le fera revenir. Écoutez-moi tous ! Chacun Ă  son poste. Étudiez votre tĂąche de la meilleure des façons. Retrouvons-nous demain pour faire le point de notre situation. »

    Ainsi fut décidée la méthodologie. Chacun partit étudier son terrain.

    L’écologiste se mit rapidement au travail. Elle Ă©tudia quelle devait ĂȘtre la proportion mer/terre ; quel Ă©quilibre Ă©cologique devait rĂ©gner sous la mer et sur la terre ; quel cycle rĂ©gulariserait la vie.

    Le scientifique chercha Ă  modeler l’enveloppe de ce monde afin de permettre le passage dans les deux sens. À premiĂšre vue, c’était impossible. Pourtant il devait trouver le moyen mĂȘme s’il s’agissait de passer par le chas d’une aiguille !

    Le commandant Ă©tait une femme. Elle dĂ©cida donc d’entraĂźner des femmes pour assurer la sĂ©curitĂ© et l’intendance de la sociĂ©tĂ©. Quel serait leur Ă©quipement, quelles seraient leurs armes.

    Le conquĂ©rant, assistĂ© de sa princesse, restait Ă  l’extĂ©rieur. Ils observaient le dĂ©roulement des opĂ©rations. Il pensait Ă  la table d’émeraude. Cet instrument surpuissant qui permettait d’atteindre les mondes. Pourquoi ne pouvait-il pas ĂȘtre utilisĂ© dans ce cas ? La princesse lui rĂ©pondit : « La table d’émeraude est trop puissante. L’employer Ă  l’intĂ©rieur de ce monde l’anĂ©antirait, comprends-tu mon bien aimĂ© ? Ce serait, je suppose, comme si toute la puissance de Dieu se condensait sur Terre. Cela formerait le plus gigantesque des trous noirs qui aspirerait l’Univers tout entier dans son infinitĂ©. »

    Le conquĂ©rant saisit la balle au bond : « À moins que nous ne soyons, dĂ©jĂ , dans ce trou noir divin ! Le Big Bang crĂ©ateur pourrait, aussi bien, ĂȘtre le glas de Dieu qui annonce la fin du monde. Quoi qu’il en soit, ce qui est important c’est que c’est une seule et unique impulsion qui a créé le devenir de l’Univers. C’est peut-ĂȘtre la clef. Une seule impulsion doit crĂ©er le passage et le retour. Comme un Ă©cho. Ce qui permet le passage, permet le retour comme une sorte d’écho. Comment s’adresse-t-on Ă  nos compagnons ? »

    « Tu envoies des ondes par l’eau. L’eau permet de communiquer entre les mondes. Tu peux Ă©mettre vers tes compagnons et ceux-ci peuvent te rĂ©pondre. C’est par ce moyen, et c’est le seul, qu’ils peuvent te demander de les faire revenir. »

    « Comment ça marche, exactement ? » Le conquérant était curieux de connaßtre le mécanisme de ce procédé.

    « De l’endroit oĂč nous sommes, si tu veux envoyer un message, tu charges l’eau qui est Ă  la frontiĂšre du monde. Cette eau, chargĂ©e, va se diluer et se rĂ©pandre comme une onde dans les eaux du monde intĂ©rieur. Tes compagnons vont absorber de l’eau pour leurs cycles de vie. Lorsque l’eau se sera Ă  son tour diluĂ©e dans leurs corps, ils entendront alors ton message. »

    « Et pour y répondre ? » répondit le conquérant du tac au tac.

    « De la mĂȘme maniĂšre, ils doivent se concentrer et conscientiser leurs demandes. Ce faisant, ils vont charger l’eau de leurs corps de leur propre message. Par leurs cycles de vie, ils vont restituer de l’eau qui va, Ă  son tour, se diluer dans les eaux internes. Il existe un cycle de l’eau planĂ©taire dans ce monde interne. L’eau interne communique avec l’eau externe comme une sorte de ruban de Moebius ou une bouteille de Klein ou encore une surface de Boy, si tu prĂ©fĂšres. Lorsque l’eau atteint l’extĂ©rieur, tu n’as plus qu’à la recueillir et rĂ©cupĂ©rer ton message. Des milliers de messages diffĂ©rents peuvent transiter indĂ©pendamment par l’eau. C’est ainsi que fonctionnent les priĂšres. »

    Le conquĂ©rant observa la princesse. Si belle Ă  l’extĂ©rieur comme Ă  l’intĂ©rieur. Elle dĂ©montrait par elle-mĂȘme le miracle du cycle de l’amour.

    « Fort bien. » Dit celui-ci. « J’ai l’intuition que nous avons la solution. »

    Ravie, la princesse l’embrassa passionnĂ©ment.

    Le maĂźtre

    Le maĂźtre vit des lumiĂšres. Dans la nuit de l’espace, une lueur grandissait progressivement. Ce n’était pas une Ă©toile. L’objet grandissait trop vite. Il Ă©tait donc beaucoup plus petit et tout proche. Un phare ? InterrogĂ©s, les quatre vieillards rĂ©pondirent qu’ils n’en savaient rien.

    « Regardez les cristaux ! » Lança la magicienne. Tous accoururent pour remarquer le nouvel arrangement des pierres. Celles-ci flottaient, alignĂ©es, dans l’espace. Des rayons convergeaient vers le centre et crĂ©aient une petite sphĂšre trĂšs brillante.

    Par les hublots, l’objet grossissait toujours. On commençait maintenant Ă  apercevoir le dĂ©tail des constructions. L’ensemble ressemblait Ă  la fois Ă  une ville, une cathĂ©drale, une sculpture fantastique.

    « Bravo ! Vous avez rĂ©ussi ! » S’exclamĂšrent en chƓur les quatre vieillards. « Vous ĂȘtes de grands navigateurs ! »

    « Navigateurs ? Mais quel est le rÎle des navigateurs ? » Questionna la jeune femme médecin.

    « Les navigateurs relient les mondes. Il existe des portes, il existe des tunnels, il existe des raccourcis. Cependant, seul un navigateur initiĂ© peut les emprunter. Pour certains passages, un seul navigateur suffit. Pour des passages plus importants comme celui-ci, il faut le concours de plusieurs. Je sais que plus le nombre de navigateurs est grand et plus les inters relations entre eux provoquent un don de passage plus important. D’aprĂšs l’expĂ©rience qu’ont acquise nos ancĂȘtres, le nombre de douze navigateurs apporte une propriĂ©tĂ© remarquablement stable et puissante ; capable de relier les deux extrĂ©mitĂ©s de l’Univers. » Le vieillard avait les yeux humectĂ©s par les larmes du souvenir.

    « Regardez cela ! » Tous les grands hublots s’étaient ouverts permettant aux navigateurs d’observer un spectacle imposant. Une ville flottait dans l’espace. Une ruche.

    Le vaisseau fit son approche. Des bras titanesque issus de la ville cĂ©leste se dĂ©ployĂšrent pour accueillir les arrivants. Le vaisseau s’ancra ; les bras se refermĂšrent ; ils Ă©taient arrivĂ©s Ă  destination.

    « Je vois que nous sommes attendus. » Dit le maßtre en observant les hublots de communication.

    « Attendez ! » Intervint l’ermite. « Jusqu’à prĂ©sent nous avons Ă©tĂ© contactĂ©s par des ĂȘtres de lumiĂšre qui sont venus vers nous dans un but trĂšs prĂ©cis. Ils nous ont fait traverser la barriĂšre des mondes ainsi que la barriĂšre du temps. Ils ne sont pas restĂ©s avec nous. Ils nous ont confiĂ©s Ă  ces quatre vieillards Ă  qui nous ressemblions, pour la plupart d’entre nous, avant d’accomplir ce voyage. Mais ces ĂȘtres de lumiĂšre ne sont plus lĂ . Comme s’ils nous avaient donnĂ© carte blanche alors qu’ils sont venus nous trouver pour Ă©veiller notre planĂšte. S’ils n’ont Ă©tĂ© qu’intermĂ©diaires, nous devrions, alors, rencontrer les vĂ©ritables responsables de notre mission. Je suis prĂȘte et dĂ©vouĂ©e Ă  celle-ci, mais je dĂ©sire rencontrer les initiateurs de notre fonction. »

    « Je crois que tu vas ĂȘtre satisfaite, mon amie. » Lui rĂ©pondit le maĂźtre. « Regarde devant toi ! »

    Par le hublot principal, ils distinguĂšrent une vaste plate-forme. Debout sur celle-ci, en retrait du point d’arrivĂ©e, douze personnages attendaient. Le vaisseau, lentement, mais avec une prĂ©cision d’horloge se posa sur le sol sans un bruit. Le vaisseau s’ouvrit, le maĂźtre et ses compagnons Ă©taient arrivĂ©s Ă  destination.

    « Bienvenus Ă  vous tous, navigateurs ! » Annonça une voix trĂšs forte. « Ce premier voyage initiatique s’est dĂ©roulĂ© parfaitement. Vous ĂȘtes tous trĂšs douĂ©s. Suivez-nous, nous allons maintenant entreprendre les voyages infinis. »

    « Qui ĂȘtes-vous ? » questionna le maĂźtre. « Pouvez-vous nous expliquer qui vous ĂȘtes et ce que vous attendez de nous ? »

    « Suivez-nous ! » RĂ©pĂ©ta imperturbablement le haut personnage sans une trace d’agacement dans sa voix. PlutĂŽt de la compassion. Comme un pĂšre qui s’adresserait avec amour Ă  son fils un peu trop impĂ©tueux.

    Leurs pas Ă©taient mal assurĂ©s. Il y avait une pesanteur semblable Ă  celle de la terre mais, ce qui Ă©tait dĂ©routant et qui leur donnait le vertige, c’était que de nombreux couloirs partaient dans tous les sens et qu’ils voyaient des gens marcher inclinĂ©s, Ă  la verticale, Ă  l’envers. Lorsqu’ils atteignirent un carrefour, ils ne savaient plus s’ils allaient tomber vers le bas ou vers le haut.

    « Fixez-vous uniquement lĂ  oĂč vont vos pas ! Ne regardez pas les autres couloirs tant que vous n’y serez pas habituĂ©s. Cela peut vous occasionner des troubles de l’équilibre. » Leur conseilla l’un des personnages.

    « Il a raison. » Intervint le mĂ©decin. « C’est comme le vertige et l’appel du vide. Tout comme il ne faut pas regarder en bas dans ce cas, il faut que nous nous concentrions sur nos pas. »

    Ainsi, d’une marche un peu plus assurĂ©e, ils arrivĂšrent dans une vaste salle de rĂ©union oĂč ils furent invitĂ©s Ă  s’asseoir. Les siĂšges Ă©taient munis de ceintures ; on leur demanda de les ajuster Ă  leur taille et de les verrouiller. Lorsque tous furent installĂ©s, un phĂ©nomĂšne spectaculaire commença. Les douze hauts personnages fusionnĂšrent en un seul puis, ce dernier s’amplifia jusqu’à remplir toute la salle. Les siĂšges qu’occupaient les compagnons se dĂ©placĂšrent pour s’organiser dans l’espace de la salle selon une figure polyĂ©drique.

    Une voix puissante se fit entendre : « L’espace, le temps, la vie, le cycle de Dieu ! » Comment le cycle se dĂ©roule-t-il ? Par un phĂ©nomĂšne de crĂ©ation. » Des formes lumineuses surgirent du centre de la piĂšce dans une explosion. « La crĂ©ation produit l’espace, le temps, la vie. L’instant de crĂ©ation est unique dans le cycle. Aussi grand qu’est l’univers et aussi longtemps que dure le temps, la vie se dĂ©veloppe dans une Ă©troite collaboration : la vie est le temps ; le temps est l’espace ; l’espace est la vie. Ces trois piliers de l’univers sont liĂ©s les uns aux autres et chacun n’existe que parce que les deux autres existent. L’énergie fabuleuse de la crĂ©ation provoque un Ă©cho. Cet Ă©cho va de l’extrĂ©mitĂ© de l’espace et de l’extrĂ©mitĂ© du temps vers la vie pour initier le deuxiĂšme cycle. La vie s’organise. La fusion de la vie, de l’espace et du temps devient consciente. L’homme Ă©volue et se transforme et va vivre dans une nouvelle dimension. Vous atteignez, aujourd’hui, la fin du premier cycle. Votre destinĂ©e est de recevoir l’écho de la crĂ©ation qui va ouvrir votre cƓur et l’espace et le temps. Ceux qui atteignent ce stade sont appelĂ©s navigateurs en souvenir des grandes dĂ©couvertes de votre passĂ©. Pour cela, il faut un apprentissage que vous avez commencĂ© tous depuis votre enfance. Depuis les premiers instants de votre propre conception oĂč vous n’étiez que fƓtus, vous avez ressenti l’écho. L’écho a empreint vos premiĂšres cellules, votre premier sang. Vous avez grandis et, tout au long de votre vie, vous vous ĂȘtes retrouvĂ©s parce que vous avez ressentis les uns envers les autres le mĂȘme Ă©cho secret qui anime votre corps de chair. Lorsque nous avons pris contact avec vous, sans vous en rendre compte, toutes vos cellules nous ont reconnus et ont commencĂ© Ă  se transformer. C’est pourquoi, trĂšs vite, nous vous avons endormis et dĂ©posĂ©s dans une aire de repos. La transmutation de vos cellules s’est rapidement propagĂ©e et vous a redonnĂ© les corps jeunes qui sont, tout simplement, vos vĂ©ritables corps qui se sont rĂ©veillĂ©s. Votre premier voyage n’était qu’une simple vĂ©rification. Vous avez vraiment pilotĂ© le vaisseau par vous-mĂȘmes. À prĂ©sent, nous allons rĂ©veiller en vous le pouvoir de replier l’espace, le temps et votre propre vie. J’ai bien dit rĂ©veiller et non pas apprendre. »

    Le maĂźtre, ainsi que ses compagnons, avait ressenti le souvenir dans son corps. Il avait compris ce qu’était l’écho.

    Le sage

    Le sage goĂ»ta le suc de l’univers. Cette sensation aurait pu, dans un autre monde, ĂȘtre discutĂ©e. Mais, ici, elle possĂ©dait un nouveau sens.

    Et puisque de nombreux pas dans de nombreuses directions leur Ă©taient offerts, les douze sages dĂ©cidĂšrent de se promener afin d’assurer leurs pas.

    Pour lui, c’était, encore une fois, une nouvelle naissance. Quitter un monde pour un autre ; Ă©voluer dans une nouvelle dimension ; il n’y Ă©tait pas habituĂ© : il s’y Ă©tait prĂ©parĂ© depuis le dĂ©but. Mais surtout, malgrĂ© tous ces changements, tous ces reniements, toutes ces rĂ©volutions par rapport Ă  ce qu’il avait connu Ă  chaque Ă©tape, il restait sereinement confiant. « La sagesse se construit dans l’équilibre entre l’esprit et les expĂ©riences acquises » pensait le sage. « Et mĂȘme si l’homme failli dans l’épreuve, ce n’est pas l’épreuve qui vit mais l’homme qui la traverse. Il n’y a pas d’échec. Seuls les doutes et les incertitudes qui font prendre un autre chemin. Et si le temps doit se prolonger pour acquĂ©rir de nouvelles forces, c’est que le temps est nĂ©cessaire. Ce n’est qu’une question de choix. »

    Le sage entra en communication avec les onze autres piliers qui formaient sa nouvelle structure. « Avez-vous un enseignement particulier ? Y a-t-il, Ă  cette Ă©tape, une nouvelle initiation ? » Le sage attendit la rĂ©ponse. Finalement, l’un des leurs prit la parole : « Enseignement ? C’est ce que, au contraire, nous attendions de toi ! Nous faisons partie d’une tribu de douze membres qui depuis des millĂ©naires se rassemble. À chaque mort de l’un d’entre nous, nous mourons tous les uns aprĂšs les autres. Longtemps aprĂšs, nous nous retrouvons. Nous formons un clan indissociable. Lorsque tu es mort, tu Ă©tais le dernier reprĂ©sentant. Nous t’attendions. Nous avons les uns aprĂšs les autres traversĂ© les mondes, dĂ©couvert l’évolution de l’homme nouveau. Nous t’avons tous observĂ©. Nous attendions ta venue pour comprendre et entreprendre notre nouvelle tĂąche. Maintenant que tu es avec nous, tu n’es plus le sage, nous sommes une tribu. Nous n’avons rien Ă  t’apprendre de plus. Nous avons tous Ă  apprendre nous-mĂȘmes. »

    Le sage regardait ses compagnons. Il se souvenait maintenant. Il reconnaissait chacun de ses partenaires. Il se remĂ©morait les combats accomplis avec l’un et l’autre de ses compagnons. Il ressentait ses amours passionnels avec ses compagnes. Il retrouvait dans tous les sens de son corps ce qu’il avait goĂ»tĂ© parmi des milliers d’existences. Ils Ă©changĂšrent tous un regard plongeant et rĂ©vĂ©lateur : ils Ă©taient tous rĂ©veillĂ©s. Leurs consciences Ă©taient devenues une seule et mĂȘme conscience.

    Ils n’avaient plus rien Ă  apprendre. Ils apprenaient eux-mĂȘmes. Les douze sages Ă©taient Ă©veillĂ©s.

    « Qu’avons-nous Ă  accomplir dĂ©sormais ? Avons-nous un guide ? » Dit l’un des douze sages. « Guide ? RĂ©ponse ? Accompagnement ? Nous n’en avons plus besoin ! Avez-vous remarquĂ© notre nouvelle condition ? Nous sommes Ă©veillĂ©s. Nous sommes en harmonie. Nous ne sommes plus des humains. Nous sommes plus qu’humains. Nous sommes conscients et nous dĂ©cidons aujourd’hui, nous-mĂȘmes, notre destinĂ©e, la destinĂ©e de l’humanitĂ© ! »

    « Que veux-tu dire par lĂ  ? Sommes-nous des dieux ? » Intervint l’un des sages.

    « Nous ne sommes pas Dieu. Nous ne sommes d’ailleurs pas plus avancĂ©s devant Dieu qu’auparavant. Autant essayer de raccourcir l’infini de quelques mĂštres, kilomĂštres ou annĂ©es-lumiĂšre. En revanche, nous avons acquis une maturitĂ©, un stade d’adulte. Nous avons compris une chose : nous sommes Ă©veillĂ©s et nous sommes plus proches de Dieu dans le sens que nous ressentons son empreinte en nous. Nous avons Ă©tĂ© initiĂ©s et nous sommes plus proches de Dieu. L’infini Ă  parcourir s’est transformĂ© en zĂ©ro distance. Et pourtant nous en sommes tellement Ă©loignĂ©s que l’infinitĂ© de temps nĂ©cessaire pour s’en rapprocher nous est inaccessible. Cependant, nous avons un discernement car nous connaissons nos faiblesses. Également un discernement quant Ă  nos forces. Nous avons acquis un stade supĂ©rieur merveilleux. Dieu est partout. Il est en nous comme nous sommes en lui. Nous avons cet enseignement Ă  partager. Notre rĂŽle, dĂ©sormais, est d’apporter notre expĂ©rience Ă  ceux que nous avons laissĂ©s derniĂšre nous : nos semblables. C’est pour cela qu’il n’y a plus de guide, plus d’accompagnateur, plus d’initiateur. Ils n’ont plus rien Ă  nous apprendre. C’est Ă  nous de faire perdurer cet enseignement. C’est Ă  nous que revient le rĂŽle d’enseignant. À prĂ©sent, nous allons retourner sur la terre et choisir des personnes que nous allons initier et qui en initieront d’autres. Nous, les douze plus qu’humains, nous allons entrer en communication avec douze terriens. Nous les initierons pour que chacun en initie d’autres jusqu’à ce que tous aient reçu l’enseignement. » Les douze sages Ă©taient d’un commun accord. La prochaine mission serait de trouver un terrain favorable sur l’ancienne Terre.

    Les paroles inter échangées, tous se réunirent pour méditer et ressentir leurs forces à cheval sur les deux mondes.

    « Nous allons nous disperser Ă  la surface de la terre. Nous allons commencer Ă  chercher les douze personnes avec lesquelles nous allons commencer l’enseignement pour tous les peuples de la Terre. »

    « Comment ferons-nous pour dĂ©celer les personnes suffisamment prĂȘtes ? » Interrogea l’une des douze parties.

    « Nous allons leur envoyer des signaux. Pas des signaux radio ou de quelle technologie que ce soit. Des signaux cognitifs. Seuls ceux qui rĂ©alisent des travaux de recherches spirituels ou ceux qui sont prĂ©destinĂ©s Ă  la communication extra sensorielle entendront notre message. Ce message sera un rendez-vous. Lorsqu’il aura Ă©tĂ© captĂ©, nous irons Ă  leur rencontre. »

    Il en fut dĂ©cidĂ© ainsi. Les douze se concentrĂšrent et envoyĂšrent un message d’amour. Ce message Ă©tait un message univers ; il contenait en soi toutes les rĂ©ponses Ă  toutes les questions ; il contenait en soi l’infini de la connaissance ; il Ă©tait une conscience.

    « En attendant, qu’allons-nous faire ? » se demanda l’une des parties. « En attendant, nous allons nous prĂ©parer Ă  les accueillir ! »

    Les sages se mirent donc en quĂȘte afin de se mettre en relation avec les autres membres de l’Univers. Ce qui n’était pas difficile puisqu’ils Ă©taient autour d’eux depuis leur naissance dans ce nouveau monde.

    Un groupe, comme le sien, Ă©tait Ă  proximitĂ©. D’allure trĂšs agrĂ©able. D’ailleurs, Ă  leur approche, il les accueillit d’un million de sourires. « Bonjour Ă  toi, homme nouveau, et bienvenue dans ton nouveau cycle de vie. »

    « C’est exactement cela ! » Dirent les sages.


    Il Ă©tait Ă  nouveau animĂ©. Il aimait cela. Se replonger Ă  nouveau dans le monde des hommes. Il Ă©tait dĂ©jĂ  auparavant intervenu dans la communautĂ© des humains. Mais, Ă  chaque fois, cela avait Ă©tĂ© provoquĂ© par son essence car il Ă©tait le messager de l’architecte de l’Univers. Mais cette fois-ci, c’était diffĂ©rent. Des Ă©vĂšnements humains avaient provoquĂ© sa nouvelle existence matĂ©rielle.

    D’abord, revĂȘtir une enveloppe matĂ©rielle. Son rĂ©veil devait ĂȘtre appropriĂ©. OĂč allait-il intervenir cette fois ? Dans un lointain passĂ©, il avait ouvert et refermĂ© une mer ; dans un autre passĂ©, il avait assistĂ© et protĂ©gĂ© un ĂȘtre qui aimait trop l’humanitĂ© jusqu’à lui donner sa vie ; une autre fois, il avait Ă©tĂ© enchanteur dans un pays peuplĂ© de rois, de chevaliers, de paysans.

    Son corps flottait trĂšs haut au-dessus du sol. Il Ă©tait encore trĂšs diluĂ© dans l’air. Il survolait les montagnes les plus hautes du monde. Le froid lui permis de se densifier. Il commençait petit Ă  petit Ă  devenir observable de maniĂšre infinitĂ©simale. Il se dirigea alors vers les mers les plus profondes. Il plongea au cƓur le plus fort de l’ocĂ©an. L’eau glaciale continua Ă  le densifier. Il poursuivit sa descente jusqu’aux volcans des fosses marines et pĂ©nĂ©tra dans le feu de la terre en fusion.

    À ce moment-lĂ , il se propagea. Son corps Ă©thĂ©rique s’amplifia et commença Ă  se diluer dans toute la substance de la lave. Au bout d’un temps, son corps avait revĂȘtu entiĂšrement le manteau interne de la Terre. Il se mit, alors, en relation avec le noyau comme il l’avait fait Ă  chaque fois. Il Ă©prouvait beaucoup de plaisir Ă  le retrouver. Lorsque le contact fut Ă©tabli, la Terre tout entiĂšre s’illumina. Il ne restait plus qu’à rechercher ceux qui avaient des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un cƓur pour aimer. Facile.

    Il n’eut pas beaucoup de temps Ă  attendre. Ce ne fut pas vraiment un embrasement, mais il discerna distinctement les premiers Ă©chos. Il pouvait se mettre au travail immĂ©diatement. Il se vĂȘtit d’un corps et d’un vĂȘtement bleu puis, il regagna la surface de la terre. D’abord, marcher pieds nus dans l’herbe, regarder les Ă©toiles et attendre le lever du soleil. Pour rien au monde il n’aurait Ă©changĂ© cette joie.

    Redevenu humain, en apparence, il se dirigea vers la ville.

    Tableau de Laureline Lechat