đż Les PoĂšmes du Jour LevĂ©
Chaque matin, à la premiÚre minute, les mots anciens sortent de leur sommeil, portés par le souffle léger du souvenir.
Ici sâĂ©veillent les poĂšmes publiĂ©s ce mĂȘme jour, parfois un an, parfois dix ans plus tĂŽt, mais toujours vibrants, toujours vivants.
Ils surgissent comme des reflets dans lâeau, des fragments dâĂ©ternitĂ© posĂ©s sur la date du jour, offrant Ă nos cĆurs un miroir et Ă nos vies⊠une mĂ©moire.
đ Aujourdâhui, ce ne sont pas nos annĂ©es que lâon fĂȘte, mais celles des vers, des images, des cris, des Ă©treintes, des silences, car chaque poĂšme est un anniversaire du cĆur.
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Blanche-Neige 2025

Aujourdâhui le miroir magique de la tĂ©lĂ© de Blanche-Neige
Lui renvoie quâelle est la plus belle lorsquâelle sây regarde nue.
La Saint-Valentin fut tragique : pas de prince sur le manĂšge
Et pas de pompon qui rappelle un dernier tour circonvenu.
Sans doute vingt-huit jours Ă peine, câest un peu court pour les amours ;
On se console comme on peut avec un thé et des gùteaux.
On pleure comme une fontaine, on maudit le sens de lâhumour
Dâun Cupidon plus que douteux qui nous a menĂ©s en bateau.
Mais demain pour le premier mars, la chasse au mùle est réouverte ;
TaĂŻaut les biches sont aux abois, le cerf est dans leur lit ce soir !
Dieu que lâamour est une farce ! Mais combien la plaie reste ouverte
JusquâĂ ce que sorte du bois le prince qui ne peut plus surseoir !Illustration dâAdriana Lozano sur https://www.itsnicethat.com/articles/adriana-lozano-illustration-181120
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La faim des lévriers

DĂ©jĂ se ferme fĂ©vrier, dĂ©jĂ lâhiver sent le sapin ;
DĂ©jĂ commencent les prĂ©misses du printemps fou qui sâimpatiente.
Déjà la faim des lévriers pousse leurs maßtresses en escarpins
Ă les sortir non sans malice pour des amours insouciantes.
La Saint-Valentin est passée, les Valentines en retard
Doivent compter sur leurs toutous pour trouver quelquâun Ă leur goĂ»t.
Les chiens qui ont la panacée des rencontres faites sur le tard
Sont les lévriers et surtout ceux qui flairent mieux les bagouts.
Miroir magique de février, demain tu voleras en éclats !
Lâamour sera fĂ©cond en mars pour se trouver un compagnon.
LĂąchez les chiens, les lĂ©vriers et quâils rapportent sans blabla
Un ami, copain ou comparse, nâimporte qui, qui soit mignon !Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux de le crĂ©diter
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Mélancolie du fond des mers

Le fond des mers est frais et les amours rigides
Entre le matelot invité aux abysses
Et la sirÚne hélas qui se montre frigide
Ne fait aucun effort, la passion sâestourbisse.
Heureux comme un poisson dans lâeau ne suffit pas
Et le marin déçu se sent un peu frustré ;
La sirĂšne avait beau promettre ses appas,
Sur son lit de cailloux, elle nâa su sâillustrer.
Leurs amours sont noyées ; le feu de la passion
Ne saura plus vraiment comment les réjouir.
Ayons pour le bonhomme toute la compassion
Quâil est en droit dâattendre dâĂȘtre mort sans jouir.Tableau de Miguelanxo Prado
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Dans son aquarium

Lorsque lâhypothĂ©tique muse sârĂ©gale de la somme des carrĂ©s,
Poissons scalaires des deux cÎtés de son réservoir agencé,
Elle me regarde et elle sâamuse de voir mes plans contrecarrĂ©s
Car jâespĂ©rais la bĂ©coter dĂšs quâelle se serait avancĂ©e.
Elle est joueuse et fait semblant de se sentir ma prisonniĂšre
Dans son petit cube magique quâune eau douceĂątre ravitaille.
Je lui trouve un air ressemblant avec Rita, la poissonniĂšre
Qui me lâa vendue lĂ©thargique et de toute petite taille.
Croyant que câĂ©tait un poisson, je lâai placĂ©e au vivarium
Avec dâautres poissons de roche, rouget-grondin, congre et rascasse
Que je lui donne sans façon en disposant son aquarium
Afin que, lorsque je mâapproche, elle devienne beaucoup plus loquace.
Câest pourquoi chaque vendredi, jâai des histoires Ă raconter
Autant cocasses quâinĂ©dites grĂące Ă notre correspondance.
Comme je nâai jamais contredit ma belle sirĂšne, je peux compter
Sur elle pour Ă©viter redites, rĂ©pĂ©titions et redondance.Tableau dâIvan Lubenikov sur https://www.catherinelarosepoesiaearte.com/2012/06/ivan-loubennikov.html
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Lâapparition subliminale

Sans doute pour renouveler le rĂ©pertoire de mes rĂȘves,
Lâintuition transmet des visions durant mes Ă©vanouissements.
Plus fort est le dénivelé des vues subliminales et brÚves,
Plus fort seront les prévisions sur mon épanouissement.
Dans les paysages dâautomne entre les ombres et la lumiĂšre,
Vont des images fugitives que seul lâinconscient peut capter.
Quand, dans un dĂ©cor monotone, apparaĂźt lâimpression premiĂšre
Dâune femme nue sensitive, saurai-je alors mây adapter ?
Des petites fées croisent ma route pourtant je ne les vois jamais
Mais il mâarrive de les comprendre lorsquâelles me chuchotent Ă lâoreille.
Dommage que lâesprit en dĂ©route nâait pas vu ce que dĂ©clamait
Ma muse que jâaurais pu surprendre nue, dans le plus simple appareil.Photo dâErik Madigan Heck.
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Reines en noir et blanc


Que fait la Reine en son manoir lorsque le Roi part Ă la chasse ?
Au début elle aimait tirer quelques jolis pions alléchés,
Puis, avec son cavalier noir, monter ensemble sur des échasses,
Mais a fini par sâattirer la jalousie de lâĂ©vĂȘchĂ©.
Aujourdâhui elle reste au chĂąteau et organise des salons
OĂč elle reçoit ses prĂ©tendants qui lâaident Ă chasser ses tourments.
Lorsque le roi rentre pataud et lâestomac dans les talons,
Il est plutĂŽt vilipendant envers ses hĂŽtes les plus gourmands.
Que fait la Reine en son castel lorsque le Roi part Ă la guerre ?
Au début elle aimait jouer avec ses dames de compagnie,
Puis, avec ses chevaux pastel et quelques compagnons vulgaires
Mais qui Ă©taient tant dĂ©vouĂ©s quâĂ la fin, elle sây restreignitâŠ
Car le Roi au panache blanc, dotĂ© dâun naturel jaloux,
Craignait quelque anguille sous roche et rentrait inopinément,
Puis demandait sans faux-semblants qui étaient « le » ou « les » filous
Qui dĂ©campaient Ă son approche par les poternes impunĂ©ment.Photos dâAgnieszka Jopkiewicz.
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Enfin fĂ©vrier sâen va !

Il Ă©tait temps, les pâtits amis, que fĂ©vrier largue les voiles,
Sâenvole jusquâĂ lâannĂ©e prochaine et nous souhaite un heureux sĂ©jour.
Au revoir, hiver ennemi, nous coucherons à la belle étoile
DÚs que printemps-été enchaßnent un soleil avec de beaux jours !
Pauvre et vain mois de février ! Cependant, en bien tout honneur,
Avec vingt-huit jours, la froidure nâa pas tellement lâair triomphant.
Alors cessons de dĂ©crier ce mois oĂč parfois le bonheur
Tant que la neige et le froid durent apporte la joie aux enfants.Illustration du calendrier dâOlga Ert sur https://www.behance.net/gallery/186943/calendar
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Mortes saisons

Ă lâinstar du PĂšre NoĂ«l, que fait Valentine au printemps
Et tout le restant de lâannĂ©e sans sâoccuper des amoureux ?
Sans doute avec Marie-NoĂ«lle, elles sâen vont prendre du bon temps
Et ensemble sâen vont glaner quelques gadgets bien vigoureux.
Vantentine dans des films X sâperfectionne au Kamasutra
Et dans des cercles échangistes recherche de nouvelles queues.
Marie-NoĂ«lle, plus prolixe, sâen va prĂȘcher Zarathustra
Dans les milieux écologistes contre leurs propos belliqueux.
Quoi quâil en soit, elles en reviennent avec de nouvelles expĂ©riences ;
Valentine Ă lâhiver prochain saura faire flĂšche de tout bois ;
Marie-NoĂ«lle, quoi quâil advienne, nous ramĂšne une luxuriance
De bidules, de trucs, de machins en braderie, vendus au poids.Illustration de Rian Hughes sur le thÚme « Valentina » de Guido Crepax
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Chaud lapin puceau

Je ne suis pas nĂ© chaud lapin pourtant jâai dĂ» le devenir ;
Lâapprenti-sourcier de lâamour en moi doit rechercher sa source.
AuprĂšs des filles au tapin, jâai laissĂ© la force venir
En progressant, jour aprÚs jour, pour mieux développer mes bourses.
Bien sûr, derriÚre chaque femme se dissimule un labyrinthe
OĂč mon lapin doit sâexercer Ă atteindre le fruit convoitĂ©.
Si jâaime bien ces portes infĂąmes qui demandent efforts et Ă©treintes,
Je me méfie des huis percés, branlants, rouillés et déboßtés.
Je sais ouvrir toutes les lĂšvres et les serrures difficiles ;
On me reconnaĂźt ce talent dâen courir plusieurs Ă la fois.
De lapin, je devins un liĂšvre ; finalement câĂ©tait facile
De composer ces vers galants mais libidineux toutefois.Tableau de Nicoletta Ceccoli sur https://ilmondodimaryantony.blogspot.com/2013/08/gli-incubi-celesti-di-nicoletta-ceccoli.html
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Interconnexions


Lâinterconnexion intĂ©rieure lorsque je me relie Ă toi
Ă travers la littĂ©rature que tu mâĂ©cris au fil du temps,
Atteint la couche supérieure qui crÚve et dépasse les toits
Des limites que ma nature nâaurait pu vaincre, mĂȘme en luttant.
Lâinterconnexion extĂ©rieure lorsque je lis entre tes lignes,
En suivant les pas que tu sĂšmes pour mâinonder de ta prĂ©sence,
Me guide vers lâĂ©tape ultĂ©rieure oĂč je vais dĂ©couvrir un signe
Et bien dâautres dont tu parsĂšmes mon avenir en suffisance.Illustrations de Jean-Pierre Gibrat
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Juste au corps

Mon corps cloisonnĂ© mâa beaucoup donnĂ© :
Dans le poumon droit, lâesprit Ă lâĂ©troit ;
Dans le poumon gauche, des rĂȘves en Ă©bauche ;
Blotti dans le cĆur, un peu de liqueur ;
Calé dans le foie, un manque de foi ;
Clos dans lâestomac, mes petits formats ;
Tassé dans le rein, du gros sel marin ;
Et par lâintestin, sâenfuit mon destin.
Dans un Ćil je loge une grande horloge,
Dans lâautre je range un regard Ă©trange.
Jusquâau rĂątelier monte un escalier
En colimaçon pour mes deux garçons
Qui vont Ă lâĂ©cole entre mes Ă©paules
Faire les fantassins au creux du bassin.
Tandis que mes filles descendent aux chevilles
Pour faire la fĂȘte criant Ă tue-tĂȘte.
Jâai dans mes deux seins, comme mĂ©decin,
La crĂšme du lait, un petit filet
Qui coule Ă lâabri jusquâĂ mon nombril
Et dont le nectar est bu sans retard.
AprĂšs lâĂ©crĂ©mage, jâen fait du fromage ;
Mon petit mari le soir sâen nourrit.
Et puis, dans la chambre, jâĂ©tire mes membres,
Le jour se dĂ©robe, jâenlĂšve ma robe.Illustration Photo Sculpture Tableau de Enrica Campi
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Zéro Zéro Sextuor

Double-zéro-un⊠connais pas ; Double-zéro-deux⊠pas du tout
Et jusquâĂ Double-zĂ©ro-six, je nâen ai aucun souvenir.
Pourtant personne ne sây trompa, Double-zĂ©ro-sept fut partout
IncarnĂ© par tant de sosies que je nâ sais lequel retenir.
Jâai beaucoup aimĂ© le premier, un Ă©cossais de pure souche
Dont « Goldfinger » fit les honneurs qui mâont jusquâĂ ce jour complu.
Lâautre dandy, câest coutumier, voulut en remettre une couche,
Quant aux autres, au petit bonheur, le public aime et moi non plus.Pierce Brosnan, Roger Moore, Sean Connery, George Lazenby, Timothy Dalton et Daniel Craig. Quant aux actrices, une seule table nâaurait pas suffi.
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La fille aux yeux hybrides

Fille de sirĂšne, sans doute, et dâun bel elfe assurĂ©ment,
Un jour mon fils lâa ramenĂ©e ; il lâavait prise en ses filets.
Elle avait lâair dâĂȘtre en dĂ©route et parlait dĂ©mesurĂ©ment
Aux accents de MĂ©diterranĂ©e dâune langue pointue effilĂ©e.
Quoi quâil en soit, ils se mariĂšrent malgrĂ© toutes mes incertitudes
Et partirent ensemble Ă Bordeaux se rapprocher de lâAtlantique.
Je ne sais quelle fut leur carriĂšre mais ils eurent une multitude
Dâenfants tritons assez lourdauds et de sirĂšnes romantiques.Photo de Joaquin Acevedo
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Dans la tĂȘte

Il pourrait paraĂźtre incroyable quâaussi simple soit mon labyrinthe,
Mais mes instincts organisĂ©s ont trouvĂ© leur terrain dâentente.
Mes phobies les plus effroyables, tapies aux impasses succinctes,
Surgissent désorganisées et laissent place à la détente.
Ăvidemment quand vient la nuit, mon cerveau reptilien sâanime ;
Le petit avion dans la tĂȘte brasse lâair dans un tintamarre ;
Tous les vieux démons de minuit courent sous brassard anonyme
Et se rassemblent pour la fĂȘte au festival des cauchemars.
Mais tout cela nâest quâillusion cachĂ©e derriĂšre ce dĂ©dale,
Un peu comme un jeu vidéo conçu pour exploser le score.
Mes neurones, Ă contribution dans les replis de lâencĂ©phale,
Triomphent dans un rodéo dont ils battent tous les recordsIllustration de Meluseena
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La météorologiste

Jâaimais ses cumulonimbus sous son manteau en peau de nuit
Qui épousait les dépressions et les sommets de sa poitrine.
Mais au moindre cunnilingus, qui lapait doucement son huis,
Sa bouche sâouvrait dâune expression semblable Ă un lĂšche-vitrine.
Quand lâamour parsĂšme Ă tout vent, les corps subissent la tempĂȘte
Dans les folles prĂ©cipitations de lâeffervescence des sens.
On y revient le plus souvent dĂšs que lâorage monte Ă la tĂȘte
AussitĂŽt que lâexcitation met les cĆurs en incandescence.Illustration « Ter » de Dubois & Rodolphe
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La chasse aux météores


En ce temps-là , nonchalamment, perchés au sommet de la piste,
Nous dĂ©nombrions les mĂ©tĂ©ores, pluies, grĂȘles, ouragans et tempĂȘtes.
Jây accompagnais galamment ma belle mĂ©tĂ©orologiste
Comme deux anges égrégores assis sans tambour ni trompette.
La nuit venue, secrÚtement, juchés sur un esquif fragile
Nous naviguions sous le prĂ©texte dâamĂ©liorer nos connaissances.
Mais pour parler concrÚtement nous nous échappions des vigiles
Pour nous aimer dans un contexte plus en rapport avec nos sens.Illustrations « Ter » de Dubois & Rodolphe
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Lâamour flou, flou, flou

Screenshot 

Screenshot Lâamour fait chavirer le cĆur et en aveugle la raison
Par interférences avec moires dans les souvenirs partagés.
Jâen veux pour preuve avec rancĆur les errances en toutes saisons
Dont jâai gravĂ© dans ma mĂ©moire les mĂ©saventures outragĂ©es.
Ăve voyait flou, Adam myope, ils nâont pas reconnu la pomme,
Ont croqué le fruit défendu dans un paradis de brouillard.
Sâils avaient Ă©tĂ© nyctalopes ou bien consultĂ© les Prudâhommes,
Ils auraient été entendus par un avocat débrouillard.
VoilĂ pourquoi lâamour est flou voici pourquoi lâamour voit double.
Dieu nous a brouillĂ© lâĆil du cĆur en nous privant de connaissance.
Câest ainsi, lâhomme devient fou ; câest ainsi, sa femme le trouble
Mais peu importe la liqueur pourvu que lâivresse des sens.Tableaux dâEgor Ostrov
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Souveraine matin, midi et soir



Au matin la reine sâĂ©veille encore Ă©perdue dans les songes
Dont les souvenirs disparaissent de sa mémoire vaporeuse.
Il suffit dâun peu de soleil pour faire traiter de mensonge
La nuit aux tĂ©nĂšbres Ă©paisses fors dâune attente langoureuse.
Ă midi, la reine sâhabille encore baignĂ©e de rosĂ©e
Avec des pétales de rose et leurs arÎmes inégalés.
Juste un éclat sur les pupilles sur une joue couperosée
Qui lui efface lâair morose de rester seule en son palais.
Le soir, la reine au crépuscule encore en attente du roi
Dont le retour imprévisible deviendrait presque indispensable.
Sans un seul mot, son cĆur bascule, affolĂ©, en plein dĂ©sarroi
Dâune Ă©motion intraduisible et dâune envie imprononçable.Tableaux de Joshua Burbank
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La fuite de février

FĂ©vrier sâenfuit, fĂ©vrier de glace, les champs sous la neige, les prĂ©s chamboulĂ©s ;
FĂ©vrier se meurt, fĂ©vrier sâendort aprĂšs quatre semaines, vingt-huit jours de froid.
FĂ©vrier sâennuie de laisser la place au mois du printemps et des giboulĂ©es ;
Et Mars sâemparer de la toison dâor et fĂ©vrier fuir sans aucun effroi !
FĂ©vrier de glace descend lâescalier et sâen va rejoindre les annĂ©es passĂ©es.
Des annĂ©es de joie, des annĂ©es dâeffort oĂč lâon vit le fruit de lâamour sâouvrir.
FĂ©vrier descend, atteint le palier dâune humeur maussade, un peu compassĂ©e ;
Elle est Ă lâhonneur des mois les plus forts oĂč tout lâor du monde reste Ă dĂ©couvrir.Tableau de Melinda Cootsona
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Monts et vallées de Vénus

Quâil est tortueux le parcours,      celui de la carte du tendre
Entre les monts et les mamelles,  entre les gorges du bassin !
La vallĂ©e oĂč le ruisseau court,      la plaine oĂč lâon aime sâĂ©tendre,
Le lait au goĂ»t de caramel   qui suinte Ă la pointe dâun sein.
Quâil est chaud le microclimat      entre les touffes et les fougĂšres
OĂč lâon va se dĂ©shabiller     pour profiter de la chaleur.
Les cuisses fraßches au minima,    les fausses couleurs mensongÚres
Et les arĂŽmes vanillĂ©s dâune vulve mise en valeur.Tableau de Christian Vey
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Les poissons quâont gelĂ©
Je sais, jâai Ă©tĂ© maladroit et un chouĂŻa Ă©cervelĂ© ;
Jâai oubliĂ© de saluer dâun toast portĂ© sur la boisson.
Si ça nâa pas jetĂ© lâeffroi câest quâils sont dĂ©jĂ congelĂ©s,
Car je ne puis Ă©valuer le froid ressenti des poissons.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Le pli février
FĂ©vrier va se replier entre les pages de lâannĂ©e
Sous une couverture sombre dâun crĂ©puscule bleu de nuit.
Mais il sera vite oublié, ce petit mois succédané
Qui plongeait nos journĂ©es dans lâombre et dans la froideur de lâennui.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Faut-il faire revenir lâautomne ?
Faute dâun printemps qui rayonne, faut-il faire revenir lâautomne ?
« Vos couleurs, sur nous, rĂ©pandez si ce nâest pas trop demander ! »
« HĂ©las, jâai signĂ© un contrat lorsque lâhiver me rencontra
Et nâai le droit de revenir que dans un lointain avenir⊠»Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Le jour oĂč la Terre parlera
Un jour la Terre parlera, un jour elle ouvrira les yeux,
Un jour elle recrachera les égoistes, les orgueilleux.
Puis il nous faudra lâĂ©couter car nous serons dĂ©sintĂ©grĂ©s
De nos corps humains pour goĂ»ter un .paradis rĂ©intĂ©grĂ©.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Le ballet du silence
Dessous les nénuphars, les mignonnes gambettes
Jouent leur ballet dansant tout au fond de lâĂ©tang.
Ă lâabri des fanfares, Ă lâabri des tempĂȘtes,
Loin des roseaux pensants, loin des soucis du temps.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Le massacre du printemps
Comme le printemps, cet ingrat, sâĂ©tait cassĂ© aux sports dâhiver,
Il a fallu le remplacer par un spécialiste entraßné.
Alors jâai trouvĂ© cet extra, venu du fond de lâunivers,
Pour tenter de nous dĂ©glacer avec son violon dĂ©chaĂźnĂ©.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Petites annonces
Petites fleurs de glace, en dentelle de givre,
Cherchent pensées du jour dans un appartement.
Sâil y a de la place, il ferait bon y vivre
Quitte Ă fondre dâamour mais plutĂŽt lentement.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Ceux qui ont toujours vingt ans
Parfois les yeux demandent au cĆur de lui raconter les couleurs
Que lâamour peint sur les maisons de ceux qui ont toujours vingt ans.
Parce que ce qui nous rend vainqueur de nos chagrins et nos douleurs
Câest de savoir, non sans raison, quâaprĂšs lâhiver, vient le printemps.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Lâoiseau printemps
Aux derniers jours de fĂ©vrier, au parc, m’en allant promener,
J’ai rencontrĂ© l’oiseau bavard, celui qui vient quand on lâappelle.
« Mademoiselle, vous devriez », dit-il dâune voix chevronnĂ©e,
« Aller flĂąner sur les boulevards, on solde lâhiver Ă la pelle ! »Chevronné : qui est dotĂ© d’expĂ©rience et de savoir-faire.
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Lâexpression florale
Dites-le avec des fleurs, c’est une part de bonheur !
Chantez-le avec des chĆurs, c’est un moment de chaleur !
Actez-le avec couleurs, c’est une marque dâhonneur !
Montrez ce qui vient du cĆur, c’est la plus grande valeur !Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Ă contrevent
Quand le soir les champs ondulent sous la caresse des vents
Comme si ça racontait les mémoires de la Terre,
J’oscille comme un pendule en dansant Ă contrevent
Comme si je remontais le temps si rĂšglementaire.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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LâhĂ©lice de la vie
La nature sait si bien reproduire les formes
Quâelle sĂšme Ă lâenvi dâun cri dâamour surtout.
Du petit amphibien Ă lâanimal Ă©norme,
LâhĂ©lice de la vie se retrouve partout.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Ă force de pĂȘcher
Ă force de pĂȘcher tous les petits poissons,
Les poissons ont grandi au son des cannes-Ă -pĂȘche.
Comment les empĂȘcher de dĂ©nier la moisson
AprĂšs avoir brandi une triste cabĂšche !Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Chantons le carnaval
Glissons les doubles croches sous nos masques enchantés,
Plaçons les triolets sur nos lÚvres charmantes !
Un refrain qui accroche que nous puissions chanter
En habits bariolĂ©s de beautĂ©s dĂ©sarmantes !Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Un bonheur couleur orange
Quand l’Ăąme du papillon aussi lĂ©gĂšre quâun ange
Se pose sur la pensée la plus belle, la plus sincÚre,
C’est comme un Ă©chantillon de bonheur couleur orange
Qui vient te rĂ©compenser par un bel anniversaire.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Amoureux matin, midi et soir
Tous les matins il cheminait parmi les bois et les fourrés.
Tous les midis il parcourait le ciel sous les nuages noirs,
Chaque soir quand il revenait, il était fort bien entouré.
Chaque nuit il sâĂ©namourait de sa femme en son manoir.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Douche de feu
Ce matin, foudroyant Ă travers le brouillard,
Un rayon de printemps a surgi du néant.
Jâen ai reçu lâĂ©clat fors un peu vasouillard
Mais sa douche de feu mâa changĂ© en gĂ©ant !Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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La fille aux yeux papillons
Un joli papillon posé sur son visage
Comme un masque placé pour dissimuler ses peurs.
Qui saura quelles fins dĂ©terminent lâusage
De ce voile fébrile insolite et trompeur ?
Quand les craintes animent un doux visage ardent
Pour recouvrir ses yeux de deux ailes troublées,
Il faut croire Ă lâaudace perçue en regardant
La vision timorée mais pourtant redoublée.
Mais le masque nâest quâune beautĂ© Ă©phĂ©mĂšre
Qui sâenvolera bientĂŽt pour dâautres fleurs sauvages,
Laissant la fille en fleur un jour devenir mĂšre
Et quitter sa jeunesse pour un autre esclavage.
Je lâai connue enfant, insouciante et rebelle,
Courant dans le soleil et poursuivre ses rĂȘves.
Aujourdâhui elle vit, la frĂȘle colombelle,
Dans la saison confuse, adolescente et brĂšve.
Seul le temps nous dira quâa fait le papillonâŠ
Est-il resté gardien fidÚle et implacable ?
Ou bien lâa-t-il laissĂ©e franchir le portillon
Pour vivre ses amours et sa vie immanquables ?Tableau de Fabienne Barbier
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CONTE DE FĂVRIER

Le conquérant marche au zénith sous le soleil point culminant
Il a appris Ă observer, comprendre, entendre et entreprendre.
Câest dans la lumiĂšre bĂ©nite, Ă lâaise dans son Ă©lĂ©ment,
Quâil a su toujours prĂ©server toute son existence Ă apprendre.
Il est le temps qui accélÚre et qui impose ses limites
Qui indique la persistance du moindre atome qui demeure.
Il est le temps qui décélÚre, qui mesure et qui délimite
La durée de tout existence, de ce qui naßt, grandit et meurt.Le voyageur
Le voyageur contemplait le coucher de soleil sur la mer. Les somptueuses couleurs habillaient lâocĂ©an de pourpre. Le vent sâĂ©tait mis Ă souffler. Il avait, au dĂ©but, chassĂ© les nuages aux confins de lâhorizon. Il avait, ensuite, fait trembler la face des eaux. Il avait, par la suite, provoquĂ© lâagitation parmi les flots. La tempĂȘte sâannonçait. Elle sâĂ©veillĂąt, montĂąt de lâhorizon et sâabattit tel un ennemi magique sur la mer. Pendant des heures le navire fut ballottĂ©, soulevĂ©, rabattu, conduit comme un fĂ©tu de paille par les Ă©lĂ©ments dĂ©chaĂźnĂ©s. Chaque membre de lâĂ©quipage, des hommes de mĂ©tier, tantĂŽt priait, tantĂŽt bravait le LĂ©viathan des mers, tantĂŽt cherchait Ă sauvegarder sa vie.
« Jâen ai connu des tempĂȘtes, des folles furieuses, des mortelles et des extrĂȘmes. Je crois que celle-ci est la fille de toutes ces furies rĂ©unies ! » Lança le capitaine comme un dĂ©fi ou comme un constat. « Quelle route suivez-vous, capitaine ? » demanda le voyageur. « Une nouvelle route que mâa indiquĂ©e un guide maritime qui, bien quâinhabituelle, me permettait de rattraper notre retard. Mais maintenant, bien que jâaurais aimĂ© lâavoir avec nous, je prĂ©fĂšrerais le savoir rĂŽti dans tous les enfers ! JâespĂšre bien que ⊠»
Le capitaine fut pĂ©trifiĂ© en mĂȘme temps que lâĂ©quipage comme sâils Ă©taient en prĂ©sence de Neptune. Un mur dâeau, dâune hauteur inimaginable, dâune largeur impossible Ă discerner, se dressait devant eux, les dominait et allait, dans quelques secondes, sâabattre sur les aventuriers de la mer. Plus le contact Ă©tait imminent, plus les vents sâagitaient.
Le mur bascula puis, subitement, il disparut.
Dans le creux de la vague, la nef ressemblait à un pÚlerin agenouillé devant Dieu.
« Mais quâest-ce qui sâest passĂ© ? Le mur dâeau ? Plus rien ! ». La tempĂȘte sâamenuisait maintenant, petit Ă petit. La nuit noire, glaciale lui succĂ©da.
Aux premiĂšres lueurs du matin, au moment oĂč commençaient Ă pĂąlir les Ă©toiles, le timonier rugissait « DamnĂ© compas de malheur ! Le voilĂ qui sâest complĂštement affolĂ© ! Le voilĂ qui regarde le sud Ă prĂ©sent ! ». Tous les marins sâempressĂšrent et accoururent autour de la boussole et constatĂšrent, consternĂ©s, lâĂ©trange fatalitĂ©.
Le voyageur regarda de tribord et bĂąbord et, en sâadressant Ă ses compagnons, « Avez-vous remarquĂ©, si la boussole nous indique non pas le sud mais le nord, oĂč se lĂšve le soleil en ce moment ? ». « Dieu des mers, rugit le capitaine, il se lĂšve Ă lâouest ! ».
Les marins croisÚrent leur regard. à la fois éberlués et consternés. La terreur était sous-jacente.
Le voyageur restait calme. Au contraire de tous ses compagnons qui voulaient revenir en arriĂšre, il prĂ©fĂ©rait reconnaĂźtre sa nouvelle situation et lâaccepter. Il ne revenait jamais en arriĂšre et bien souvent lâimpossible devenait pas Ă pas possible ; comme un espoir surgi du nĂ©ant Ă chaque avancĂ©e.
« Avez-vous fait le point ? » sâenquit le voyageur auprĂšs du capitaine.
« Eh bien ça a lâair complĂštement loufoque. Si on admet que lâest et lâouest sont inversĂ©s, alors tout concorde. Nous sommes bien sur notre route, le cap est bon, tout va bien. Ă condition, bien sĂ»r, dâaccepter que le ciel est Ă prĂ©sent transposĂ©, comme Ă travers un miroir. »
« Ăle droit devant, capitaine ! » hurla lâhomme de vigie. Agrandie par les lentilles de la longue-vue de marine un petit morceau de terre se dĂ©tachait de lâhorizon. La vision en Ă©tait irrĂ©fragable.
« Nous y serons ce soir, jâestime. Droit devant les gars ! Nous avons besoin de faire une halte ! ». Le capitaine se tourna vers le voyageur. « De tout lâĂ©quipage, tu restes Ă©trangement calme. Comme si tout ce qui se passe autour de nous nâexistait pas. Soit tu es fou, sois tu es lâhomme le plus courageux que je connaisse ! ».
Le voyageur sourit : « Voici le nouveau monde ! ».
Il se tourna vers le capitaine : « Câest bien ce que vous Ă©tiez venu chercher, nâest-ce pas ? ».
Au coucher du soleil, le navire accosta. LâĂźle Ă©tait bien rĂ©elle. CâĂ©tait la parfaite reproduction de toutes les Ăźles que lâon voit dans les livres dâimage. Une longue bande de plage ceinturait le pourtour. Une crique sâouvrait et offrait Ă lâĆil la beautĂ© dâune lagune. Une jungle touffue faisait office de manteau. Un volcan endormi Ă©mergeait du milieu de lâĂźle.
Lâancre fut jetĂ©e, les tours de garde furent distribuĂ©s. On attendrait le lendemain pour dĂ©barquer. La nuit serait longue.
Au plus profond des ténÚbres, le voyageur était de garde. Il composa une chanson.
Dâabord lâobscuritĂ© bleuit, la ligne dâhorizon pĂąlit. Lâaube se rapprochait. Au moment oĂč le soleil se leva Ă lâouest, un oiseau lança un cri. Dans la clartĂ© naissante du jour, chacun observait lâĂźle. Elle avait lâair beaucoup plus grande que la veille. Immense, mĂȘme.
Le capitaine, le voyageur et deux matelots descendirent dans la chaloupe et lentement, voguĂšrent vers le rivage. Lâeau Ă©tait transparente, pure et chaude Ă leurs pieds. Ils avaient lâimpression dâatteindre un paradis. La lagune semblait du bleu le plus pur qui puisse exister.
LâĂ©tonnement de chacun augmentait de seconde en seconde.
« A premiĂšre vue, lâĂźle devrait faire entre 15 et 20 kilomĂštres de rayon environ, si nous supposons que le pic se trouve au centre. Ce qui nous donne une circonfĂ©rence dâune centaine de kilomĂštres de circonfĂ©rence si notre Ăźle est de forme arrondie. Si vous voulez mon avis, une simple reconnaissance ne sera pas suffisante. Je vais faire dĂ©barquer les hommes. Trois resteront Ă bord Ă tour de rĂŽle pour former la garde. Nous allons installer le campement ici, au bord de la lagune, provisoirement. » Le capitaine donna ses ordres brefs et prĂ©cis. Il sâagissait pour lui, avant toute chose, de prĂ©server le moral de ses hommes et de tout faire pour ne risquer aucune vie.
« As-tu une idĂ©e de lâendroit oĂč nous sommes, voyageur ? » questionna le capitaine.
« Ma premiĂšre impression est que nous avons basculĂ© dans un repli du monde. Je ne peux pas, pour lâinstant, expliquer comment cela sâest produit. Nous sommes passĂ©s par une sorte de porte et nous sommes Ă prĂ©sent de lâautre cĂŽtĂ© du monde. Il y a deux possibilitĂ©s : la premiĂšre, la plus simple, que ce soit le fruit du hasard et dans ce cas, il est impossible de prĂ©voir si nous allons en sortir ; la deuxiĂšme et, Ă mon avis, la plus probable, est que nous naviguions au bon endroit et au bon moment et que quelque chose ou quelquâun nous a attirĂ© ici dans un but bien prĂ©cis. MĂȘme si le premier choix est le bon, il ne servirait Ă rien de saper le moral des hommes. Je propose alors de suivre mon intuition et dĂ©couvrir ce qui nous a attirĂ© dans ce monde. Je suis persuadĂ© que lorsque nous lâaurons dĂ©couvert, nous pourrons librement repartir. »
Le capitaine ne rĂ©pondit pas. Le voyageur avait raison. Il prenait autant de soin pour la sĂ©curitĂ© de tous que pour lui-mĂȘme. Ensemble, ils allaient devoir dĂ©couvrir leur destinĂ©e et le rĂŽle quâils devaient jouer.
Lorsque lâĂ©quipage eut dĂ©barquĂ©, chacun entreprit de monter un campement de fortune. Les eaux Ă©taient trĂšs poissonneuses. Tandis que tous sâaffairaient, le voyageur se confectionna un harpon et se mit Ă pĂ©cher. Ă midi, la pĂȘche Ă©tait fructueuse. Sur un lit de braise, tous firent dorer leurs poissons et mangĂšrent tout en commentant leurs aventures et en se questionnant sur leur devenir. Ils sâenquirent auprĂšs du capitaine de ce quâil convenait de faire. Celui-ci sâentretint avec le voyageur.
« Il est inutile de nous risquer tous en mĂȘme temps. Que les hommes continuent de dresser le bivouac pour la nuit. Je vous propose, vous, deux de vos hommes et moi-mĂȘme, dâaller en reconnaissance vers lâintĂ©rieur. Ă heure fixe, nous enverrons un signal visible de la plage afin, quâen cas dâattaque, nous puissions ĂȘtre secourus ou, au contraire, que lâĂ©quipage puisse nous rejoindre sâils sont menacĂ©s. Il serait sage de faire plusieurs groupes, mais nous ignorons encore la topologie de lâĂźle. Nous sommes, donc, contraint dâagir ainsi ».
Le capitaine acquiesça. Leur repas terminĂ©, les quatre Ă©claireurs partirent vers lâintĂ©rieur des terres. Ils marchĂšrent Ă pas de loup. Une heure, puis deux, trois, quatre. Ă intervalle rĂ©gulier, ils lançaient une fusĂ©e de signalisation tout en faisant une pause. Ils nâavaient, malgrĂ© tout, guĂšre avancĂ©. La forĂȘt Ă©tait dense et le sol incertain. Chacun Ă©tait aux aguets. Au quatriĂšme arrĂȘt, le voyageur averti ses compagnons.
« Jâai vu des ombres derriĂšre les arbres. Je crois quâon nous Ă©pie depuis un bon moment, maintenant. Ne paraissez pas effrayĂ©s. Continuons Ă avancer. Sâils Ă©taient hostiles, ils nous auraient dĂ©jĂ attaquĂ©s. »
Inquiets et sur leur garde, ils atteignirent, enfin, lâorĂ©e du bois. DĂšs quâils furent dans la clairiĂšre, comme surgies de nulle part, une douzaine de guerriers leur barrĂšrent la route. CâĂ©taient des guerriĂšres. Elles Ă©taient magnifiques. Elles arboraient un air farouche et dĂ©cidĂ©.
« Bien ! » dit le voyageur. « Notre rencontre commence. »Le conquérant
Le conquĂ©rant observait les collines Ă lâhorizon. La nuit allait bientĂŽt tomber. Une ombre rougeoyante les dominait et annonçait les vents du lendemain.
Lorsque le convoi atteignit la premiĂšre Ă©tape, ils eurent tout juste le temps de sâengouffrer dans lâauberge lorsque les mĂ©tĂ©ores rugissants dĂ©versĂšrent leur fougue parmi les arbres et les prĂ©s en soulevant des nuages de poussiĂšres aveuglants.
Ils restĂšrent un moment sans dire un mot jusquâĂ ce que le conquĂ©rant brise le silence.
« Madame, messieurs, comme vous le savez, nous devons rencontrer demain les habitants du dĂ©sert et, surtout, leurs chefs. Notre mission est dâobserver et noter les points faibles comme les points forts puis, il nous faudra nĂ©gocier. La tĂąche de chacun sera de la plus haute importance. Vous, lâhomme de science vous aurez Ă expĂ©rimenter les sols et les minĂ©raux. Madame, en tant que botaniste et Ă©cologiste, vous devrez livrer votre diagnostic quant Ă la possibilitĂ© dâensemencements et de cultures. Vous, commandant, votre rĂŽle est dâestimer sâil existe des dangers et dâexplorer les contrĂ©es. Quant Ă moi, en possession de vos rapports je devrai nĂ©gocier au mieux les nouvelles terres. Nous avons trĂšs peu de temps et surtout ne devons pas montrer un trop grand intĂ©rĂȘt pour eux et surtout encore ne pas montrer la moindre faiblesse de notre part. Ces gens nous ont choisis comme Ă©tant dignes de confiance, nous devons faire en sorte quâils en soient fiers. Sâil y a encore des questions non rĂ©solues, je vous conseille de les exposer maintenant. Je tĂącherai dây rĂ©pondre dâaprĂšs mes connaissances.
– Croyez-vous quâils se montreront coopĂ©ratifs ?
– Ce sont eux qui nous ont contactĂ©s, nous pouvons en dĂ©duire quâils sont pacifiques.
– Savez-vous sâil existe parmi eux des hommes de science, des Ă©rudits ?
– Il existe des sortes de chaman chez eux. Ils enseignent les jeunes et font office dâhommes mĂ©decine. Mais ils sont trĂšs discrets et semblent peu enclins Ă communiquer leur savoir. En revanche, ils ne sont pas belliqueux. Libre Ă vous dâentrer en contact avec eux. AprĂšs tout, câest aussi votre rĂŽle.
– Quelles armes possĂšdent-ils ?
– Eh bien, ils se servent essentiellement dâarmes de jet. Arcs et javelots, dâaprĂšs ce que jâai pu apercevoir. NĂ©anmoins, Ă©tant donnĂ© quâils ne subissent jamais dâattaque dâennemis, il est possible quâils aient autre chose dâefficace. De trĂšs efficace. Je ne vous conseille pas dâessayer de dĂ©couvrir de quoi il sâagit. Laissez-leur leurs secrets. AprĂšs tout, nous ne sommes pas lĂ pour les convertir. Dieu merci, nos gouvernements nous ont Ă©pargnĂ© la prĂ©sence dâun prĂȘtre. Ă moins que, au contraire, le clergĂ© ne fomente quelques idĂ©es en secret. Enfin, pour lâinstant nous nâavons pas Ă nous prĂ©occuper de politique ni de religion. Eh bien madame, messieurs, si jâai rĂ©pondu Ă vos questions, je vous propose dâaller tous nous coucher. DĂ©part Ă 5h avant lâaube. Bonne nuit. »
La nuit fut-elle semĂ©e de rĂȘves et de suppositions, elle recouvrit chacun et leur permis de recouvrer leurs forces.
Une brise lĂ©gĂšre et le froid du matin. Quatre compagnons sâaffairaient. Lâun triait ses livres, documentations, matĂ©riel dâĂ©chantillonnage. Une autre prĂ©parait son matĂ©riel dâobservation, microscopes et matĂ©riel de chimie portables. Le troisiĂšme passait ses armes en revue, son matĂ©riel de communication. Le conquĂ©rant Ă©tait dĂ©jĂ dehors. Il sâoccupait des chevaux. Il avait prĂ©fĂ©rĂ© les utiliser plutĂŽt que des machines qui auraient pu souffrir des vents du dĂ©sert. Dâautant plus que les ressources en carburant Ă©taient trĂšs limitĂ©es. Les chevaux, eux, avaient lâavantage de se dĂ©placer plus facilement quel que soit le relief du terrain. Ils pouvaient, Ă©ventuellement, devenir aussi une monnaie dâĂ©change. CâĂ©tait peut-ĂȘtre faire peu de cas de leurs montures mais il fallait faire des choix.
Ils partirent. Quatre cavaliers et quatre montures de bĂąt. Personne ne parlait. Chacun observait le paysage qui dĂ©filait lentement comme les aiguilles dâune horloge. Ils devaient franchir la barriĂšre des collines avant de pĂ©nĂ©trer dans la contrĂ©e dâinvestigations.
ArrivĂ©s au sommet, ils firent une halte pour dĂ©jeuner et pour sâoccuper des chevaux. Ă prĂ©sent, la plaine sâoffrait Ă leurs regards.
Le conquérant sourit : « Voici le nouveau monde ! ».
Les deux scientifiques et le commandant avaient dĂ©jĂ endossĂ© leurs jumelles et chacun scrutaient, guettaient, dĂ©taillaient la contrĂ©e sauvage. Chacun cherchait selon ses motivations. Le conquĂ©rant, quant Ă lui, examinait la route Ă suivre jusquâau village oĂč ils Ă©taient attendus. Ils y seraient au soir estima-t-il.
CâĂ©tait le dĂ©but de lâaprĂšs-midi. Le conquĂ©rant donna lâordre du dĂ©part. Pendant toute la chevauchĂ©e jusquâĂ leur destination, lâhomme de science notait toutes ses observations dans son carnet de voyage. La botaniste faisait de mĂȘme mais, par moment, elle mettait pied Ă terre pour prĂ©lever un Ă©chantillon soit de terre, soit vĂ©gĂ©tal. Le commandant, de son cĂŽtĂ©, vĂ©rifiait ses cartes et faisait constamment le point. Mis Ă part le conquĂ©rant qui demeurait calme et serein, les activitĂ©s intenses de ses trois autres compagnons rĂ©vĂ©laient une nervositĂ© qui trahissait leurs inquiĂ©tudes.
Lorsquâils arrivĂšrent enfin aux abords du village, le soleil Ă©tait commencĂ© Ă se rapprocher de lâhorizon. Sa lumiĂšre tamisĂ©e peignait les maisons dâune couleur dorĂ©e. La citadelle apparaissait aux cavaliers comme revĂȘtue dâor. Sur la place principale, un groupe dâhommes et de femmes les attendait.
Le conquĂ©rant mit pied Ă terre et sâavança vers le personnage le plus important quâil connaissait comme leur chef. Les habitants portaient un air sĂ©vĂšre, dĂ©terminĂ© et farouche. Ils Ă©taient chez eux. Le conquĂ©rant salua le chef du village et ses guerriers, se prĂ©senta lui-mĂȘme puis, prĂ©senta Ă©galement ses compagnons. Le chef parla briĂšvement Ă lâune de ses villageoises. Celle-ci invita les quatre Ă©trangers Ă la suivre et les emmena dans une grande habitation qui, apparemment, leur Ă©tait attribuĂ©e. Des serviteurs transportaient leurs bagages tandis que dâautres emmenaient leurs chevaux aux Ă©curies.
LâhĂŽtesse leur montra leurs quartiers et fixa avec le conquĂ©rant le rendez-vous pour le repas du soir.
Quand tout fut prĂȘt, ils arrivĂšrent, tous ensemble vers le banquet. On plaça le conquĂ©rant Ă cĂŽtĂ© du chef du village. Sa fille sâinstalla Ă la gauche du conquĂ©rant. Les trois autres compagnons sâattablĂšrent de lâautre cĂŽtĂ©. AussitĂŽt, la fĂȘte commença.
Les cuissots de gibier, accompagnĂ©s de lĂ©gumes sauvages et acidulĂ©s rĂ©vĂ©lĂšrent les sens de tous les convives. Les coupes sâemplirent de vins Ă©clatants. Des plateaux pourvus de mets Ă©tranges quant aux couleurs, quant Ă leur substance sâĂ©changeaient de place en place. Ils Ă©taient accueillis. Le conquĂ©rant, alors, se leva et, tout en brandissant sa coupe, prĂ©senta ses hommages Ă ses hĂŽtes. Il leur fit part de ses dĂ©sirs de concrĂ©tiser, tous ensemble, des Ă©changes constructifs. Avec autoritĂ©, il sâadressa Ă lâassemblĂ©e et parla dâĂ©changes, de communications, dâavenir et dâamour.
Des danseuses entrĂšrent en scĂšne. Elles ravirent chacun des invitĂ©s. Au milieu, la fille du chef, parĂ©e dâhabits aussi somptueux que lĂ©gers, fixait de son corps et de ses ondulations les quatre Ă©trangers. Son regard sâattachait au conquĂ©rant.
Le repas somptueux se termina. Chacun se retira. Les quatre compagnons regagnĂšrent leurs quartiers. Lorsque le conquĂ©rant regagna sa chambre. La fille du chef Ă©tait lĂ . Elle se leva. Fit glisser sa tunique. Le conquĂ©rant la toucha. Il Ă©tait sensible Ă lâoffrande, il Ă©tait sensible Ă la femme, il Ă©tait sensible Ă cette femme qui offrait le plus profond des messages de son peuple. Il caressa sa nuque, enlaça ses Ă©paules et lâinvita Ă se coucher avec lui.Le maĂźtre
Le maßtre embrassa du regard ses invités. Ils étaient tous arrivés à présent.
« Bienvenu et merci Ă tous dâĂȘtre venus. Je me rĂ©jouis dâavance de la soirĂ©e que nous allons passer ensemble ! ». Chacun des invitĂ©s salua son hĂŽte. Tous sâunirent et se congratulĂšrent avec un respect, une admiration et un amour fraternel profondĂ©ment empreint.
Le maĂźtre de la maison invita ses hĂŽtes Ă le suivre dans la salle Ă manger oĂč le couvert Ă©tait mis. La piĂšce Ă©tait haute de plafond. CâĂ©tait une place de rencontres et de serments. Chaque invitĂ© retrouvait sa place, son siĂšge et son emblĂšme. Silencieusement, comme pour une cĂ©rĂ©monie, comme pour une sĂ©ance théùtrale, les acteurs se mirent Ă leur place. Nul besoin de mots ni de phrases. Seule la communion de chaque regard dĂ©crivait la scĂšne.
Le repas, alors, commença. Les sourires dĂ©tendirent les traits des convives. On parla un peu de tout dâabord ; des nouvelles ; des enrichissements ; des ajustements ; des rĂ©conciliations. Les salades de fruits exotiques conquirent maints palais, les poissons enrichis de saveurs apportĂšrent leurs goĂ»ts de voyage, les cuissots marinĂ©s concrĂ©tisĂšrent leurs richesses de bouquets et de fumets, les vins couronnaient chaque plat par leur mariage subtil et harmonieux. Un festin pour honorer les hĂŽtes ; des hĂŽtes pour honorer un festin.
Lorsque tout fut consommĂ©, lorsque les serviteurs eurent dĂ©barrassĂ© lâimmense table dodĂ©cagonale, lorsque tous furent rassasiĂ©s, les lampes diminuĂšrent lentement leur clartĂ©, les volets tamisĂšrent la froideur de la nuit, les cheminĂ©es tempĂ©rĂšrent la chaleur de la salle de rĂ©union.
Le maĂźtre se leva et parla.
« Mes amis, comme je vous lâai indiquĂ© dans mes prĂ©cĂ©dents messages, certains Ă©vĂšnements mâont contraint Ă agir et Ă vous demander votre aide ».
De lâautre cĂŽtĂ© de la table le baron rĂ©pliqua aussitĂŽt « Si tu nous as convoquĂ©, câest certainement dâune trĂšs haute importance ! Jamais tu ne nous aurais rĂ©unis sans raison ! Et si nous sommes tous venus Ă ton appel, tu te doutes bien que nous avons compris, Ă la valeur de ta requĂȘte, son importance. ».
Le maßtre leva aussitÎt ses mains « Avant que chacun ne pose de questions, laissez-moi vous exposer les faits ».
« Ces derniers temps, jâai longuement parcouru les contrĂ©es de la terre. Jây ai trouvĂ© quatre faits marquants qui mâont fait rĂ©agir plutĂŽt quâagir. Câest dire Ă quel point je nây Ă©tais pas prĂ©parĂ© alors que jâaurais dĂ» rester vigilant. Je suis au regret dâavouer que jâaurais mieux fait de suivre mes intuitions il y a quelques annĂ©es ; jâaurais perdu moins de temps. Mais quâimporte ! Le rĂ©veil, tant douloureux soit-il, est notre meilleur alliĂ©, mĂȘme sâil doit ĂȘtre cinglant.
PremiĂšrement. Il est rĂ©apparu une stĂšle. Cette stĂšle avait Ă©tĂ© dĂ©couverte lors dâune campagne en Ăgypte par un gĂ©nĂ©ral conquĂ©rant il y a de cela plusieurs siĂšcles. Dâautres stĂšles avaient Ă©tĂ© dĂ©couvertes dont lâune a permis de dĂ©crypter la signification des textes anciens. Pour dissimuler sa prĂ©sence, on se mit Ă rapporter beaucoup de souvenirs, plus importants les uns que les autres jusquâĂ mentionner lâimportance des pyramides et ramener en occident un obĂ©lisque. Plus hautes Ă©taient ces dĂ©couvertes, plus profonde Ă©tait dissimulĂ©e la stĂšle.
DeuxiĂšmement. Beaucoup dâalchimistes, dâĂ©crivains et dâaventuriers ont parlĂ© dâune table dâĂ©meraude enfouie et cachĂ©e, selon les lĂ©gendes. Des lĂ©gendes qui ont Ă©tĂ© volontairement brouillĂ©es pour semer les pistes et permettre lâoubli. Pourtant, des rumeurs certaines (je rĂ©pĂšte bien : certaines) me laissent Ă penser que cette table nâest pas seulement dâune importance symbolique mais marque bien une frontiĂšre entre deux mondes.
TroisiĂšmement. Plusieurs Ă©vĂšnements non relevĂ©s par les autoritĂ©s sur la planĂšte mais observĂ©s par plusieurs mĂ©diums, que jâai recrutĂ©s et isolĂ©s les uns des autres pour Ă©viter toute supposition hĂątive et inconsidĂ©rĂ©e, mâont orientĂ© vers une certitude. Des voyageurs Ă©trangers Ă notre monde sont en train de venir Ă notre rencontre.
QuatriĂšmement. Au risque de mettre en doute notre science, il est apparu que le temps ne sâĂ©coule pas tout Ă fait de la mĂȘme maniĂšre sur lâensemble de notre planĂšte. Il y a des scissions, des ruptures, des ralentissements. Comme si une main dĂ©terminĂ©e prenait le contrĂŽle du monde.
Jâai, bien entendu, moi-mĂȘme, examinĂ© et observĂ© chacun de ces phĂ©nomĂšnes. Comme vous me connaissez tous, je vous aurais fait part de chaque dĂ©couverte par des messages Ă chacun. Mais lĂ , la simultanĂ©itĂ© de ces quatre Ă©vĂšnements, vous en conviendrez, est telle que jâai organisĂ© cette rĂ©union car je crois que chacun dâentre nous, par son expĂ©rience, peut nous aider Ă comprendre. Et chacun dâentre nous doit possĂ©der des informations pertinentes. Jâen appelle Ă chacun. ».
LâinitiĂ©e prit alors la parole. « La stĂšle nâexiste pas. MĂȘme pas officiellement. Tout a Ă©tĂ© accompli pour taire son existence. Je ne sais pas par quel moyen ni par quelles circonstances son existence a Ă©mergĂ© de lâoubli. Tout ce que je peux en dire, câest que le secret a Ă©tĂ© scellĂ©. Seuls quelques gardiens choisis en ont pris la garde. NĂ©anmoins, et malgrĂ© les prĂ©cautions entreprises, dâautres initiĂ©s ont offert leurs vies pour en transmettre la trace. Au fil des gĂ©nĂ©rations, jâen suis, aujourdâhui, la derniĂšre dĂ©tentrice. Cela mâa Ă©tĂ© transmis comme une lĂ©gende, une histoire lointaine. Je dois, je lâavoue, faire un effort de mĂ©moire pour en faire ressurgir tous les dĂ©tails, mais je sais de source sĂ»re quâelle a Ă©tĂ© Ă©crite, en grec ancien, par le christ, lui-mĂȘme, bien avant de revenir en GalilĂ©e. ».
« Et le plus Ă©trange, » intervint celle que tous connaissaient comme la magicienne « câest quâassurĂ©ment, lâĂ©criture est celle dâune femme. ».
« En effet, câest lâune des raisons, parmi dâautres, qui ont plongĂ© le clergĂ© dans le plus grand dĂ©sarroi si ce nâest le plus grand schisme de lâĂšre chrĂ©tienne. ».
Lâermite prit la parole : « Il existe une ancienne croyance oubliĂ©e qui affirmerait que chaque ĂȘtre, lors de son passage sur terre, possĂšde son Ă©quivalent masculin ou fĂ©minin, selon son sexe, mais qui ne peut coexister en mĂȘme temps de son existence. Ătre incarnĂ© homme et femme simultanĂ©ment ne saurait ĂȘtre ; sinon ĂȘtre lâĂ©gal de Dieu. ».
LâinitiĂ©e reprit : « Et nous savons que ni sa mĂšre, ni sa future compagne nâont pu graver la stĂšle. Elle est bel et bien de la main du christ. »
Un long silence accompagna lâĂ©coute de ce premier Ă©change.
Le maĂźtre rompit le silence et demanda : « Qui donc, parmi vous, peut maintenant nous Ă©clairer sur la Table dâĂmeraude ? »
La magicienne parla : « La table dâĂ©meraude est Ă la fois un dĂ©part et un aboutissement. Un dĂ©part parce quâelle donne la connaissance et le pouvoir Ă celui qui arrive Ă y accĂ©der. Un aboutissement parce que son rĂŽle est de terminer un cycle. Celui qui lâapproche devra Ă la fois Ă©voluer et changer de monde. On peut aussi la voir comme une porte, un seuil. On entre par la porte dâĂ©meraude mais on sort Ă©galement de son monde. Certains Ă©crits affirment aussi quâelle a Ă©tĂ© dissimulĂ©e jusquâĂ ce que lâhomme atteigne le degrĂ© de sagesse nĂ©cessaire et dâautres Ă©crits signalent sa dĂ©couverte comme le dĂ©clenchement de lâapocalypse. Jâai eu connaissance, derniĂšrement, quâon lâaurait localisĂ©e Ă lâintĂ©rieur dâune montagne. »
« Qui sont à présent ces voyageurs ? »
Le mage rĂ©pondit : « Certains Ă©crits mentionnent des ĂȘtres de lumiĂšre qui auraient créé le monde. Un peu comme les dieux et demi-dieux de la mythologie. Cependant, vu le nombre de civilisations qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ©es, il est possible Ă©galement que certains ĂȘtres humains aient atteint la puretĂ© de lâesprit. Ce qui les aurait fait passer dans un plan supĂ©rieur et donc invisible Ă notre monde. Dâautres sources, Ă©galement, et quâon ne peut pas Ă©carter parlent de vies et dâintelligences extra-terrestres. Quoiquâil en soit, ou bien nous demeurons incrĂ©dules et avons Ă faire de plus en plus dâeffort pour refuser chaque nouvel argument, ou alors il faut accepter que tous ces ĂȘtres lĂ©gendaires ou fabuleux sont bel et bien la reprĂ©sentation dâune intelligence parallĂšle Ă la nĂŽtre. De plus des connexions de plus en plus nombreuses sâĂ©tablissent venant de leur part. »
« Quâen est-il de lâĂ©coulement apparemment incohĂ©rent de notre temps ? »
Lâastronome, alors, se leva. « Pour bien comprendre le cycle Ă©trange du temps, je vais devoir utiliser des chemins parallĂšles. Comme nous le savons ou, du moins, le comprenons, la crĂ©ation du monde sâest accomplie par une formidable Ă©nergie. Dieu venait de crĂ©er le monde. Et cette crĂ©ation fut accompagnĂ©e dâĂ©vĂšnements tout Ă fait paradoxaux. Ă titre dâexemple, avez-vous remarquĂ©, bien que nous soyons au cĆur de lâhiver et bien que nous traversions une tempĂȘte ce soir combien lâair est pourtant doux comme un soir dâĂ©tĂ© Ă lâintĂ©rieur ? Lorsque Dieu crĂ©a le monde, lâĂ©nergie primitive fut fantastique, Ă©pouvantable. La diffĂ©rence entre lâamour qui Ă©tait insufflĂ© et lâĂ©nergie dâexpansion Ă©tait, je dirais, semblable aux diffĂ©rents points dâun trou noir. Tellement dissemblable que nous pouvons dire, Ă prĂ©sent, que cette Ă©nergie symbolisait le mal. Quel paradoxe ! Quelle folie divine ! Un amour de crĂ©ation tellement puissant que sa crĂȘte, ses extrĂ©mitĂ©s en Ă©taient le mal ! LâĂ©nergie dâamour crĂ©ait sans cesse des paradoxes semblables. Ă chaque entitĂ© de matiĂšre créée, une antimatiĂšre apparaissait pour lâannihiler. Ă chaque nouvel atome sorti de la forge, des groupes tentaient de les emprisonner dans un Ă©tat stable et inerte. Ă chaque molĂ©cule organisĂ©e, une organisation stable et inerte. Ă chaque cellule naissante, une organisation de vie dans le but de manger et dâĂȘtre mangĂ©. Ă chaque intelligence rĂ©vĂ©lĂ©e, un dĂ©sir belliqueux de compĂ©tition. En dĂ©finitive, chaque nouveau pas vers lâĂ©volution est prĂ©cĂ©dĂ© par le mal. Mais il faut voir le mal, non pas comme une malĂ©diction, mais comme la trace sinon comme lâimpulsion nĂ©cessaire de lâamour. Lorsque lâhomme a commencĂ© Ă peupler la terre, le mal ne pouvait diriger lâamour. ImmatĂ©riel et dissemblable, il nâavait aucune prise. Alors, comme le mal Ă©tait instigateur, il a concrĂ©tisĂ© lâamour dans le cĆur de lâhomme par lâĂ©conomie. Aujourdâhui, les richesses du monde circulent non pas dans tous les ĂȘtres, harmonieusement comme lâamour, mais comme un manque. Au contraire de lâamour qui se donne, la richesse se retient. Au contraire de lâamour qui ne se stocke pas, lâargent sâaccumule. Le mal pousse cette contradiction jusquâĂ ce que le rideau se dĂ©chire. Le mal est actuellement en train de pousser les limites de lâhomme jusquâĂ se rendre compte de sa propre dĂ©chĂ©ance. En rĂ©sumĂ©, le mal est en train de botter le cul des hommes Ă coup dâargent de plus en plus fort jusquâĂ ce que celui-ci soit annihilĂ©.
Un autre Ă©lĂ©ment de la crĂ©ation divine est le temps. Le temps est la main de Dieu qui guide, en parallĂšle, sa crĂ©ation. Et tout comme le mal Ă©prouve le cĆur de lâhomme, tout comme le mal arrive au point limite de la rĂ©sistance de lâĂȘtre de lumiĂšre, ainsi de la mĂȘme maniĂšre, la main de Dieu devient creuset dâĂ©preuve. Elle se distend par endroit, se retourne sur elle-mĂȘme, se dĂ©chire et se dissout. ».
Le maßtre sourit : « Voici le nouveau monde ! ».Le sage
Le sage dĂ©couvrit des lignes fuyantes, de plus en plus rapides. Dâabord blanches puis, colorĂ©es, puis irradiantes. Le scintillement fantastique Ă©tait, pour lui, le prologue merveilleux de sa nouvelle expĂ©rience de vie.
Lorsque ses sens sâĂ©veillĂšrent, lentement, il ouvrit son nouveau regard.
Un univers sâouvrait Ă lui. Dâabord en tout point semblable Ă ses connaissances puis, il sâaperçut quâil avait acquis une autre direction. Si au dĂ©but lâunivers lui ouvrait un horizon, si aprĂšs lâespace sâĂ©tendait Ă la hauteur de ses perceptions, si aprĂšs il discernait la profondeur du cosmos qui lâentourait, soudainement, comme une trouĂ©e, comme un dĂ©chirement, comme une aspiration crĂ©ative, il participait dĂ©sormais Ă la quatriĂšme direction de cet univers dans lequel il se trouvait impliquĂ©. Ă la fois point, Ă la fois droite, Ă la fois espace, Ă la fois transformĂ©, cet espace oĂč il venait de sâĂ©veiller lâĂ©merveillait.
Puis, comme une musique cĂ©leste, lâespace sâharmonisa.
Fontaine de LumiĂšre.
Le changement fut soudain. Il ne flottait plus dans lâespace. Il nâerrait plus dans lâobscuritĂ©. Il se prĂ©sentait devant une cathĂ©drale de lumiĂšre. Une cathĂ©drale dont les tours se perdaient dans les nues hors de la portĂ©e de son regard. Une blancheur immaculĂ©e noyait toute autre couleur. Il pĂ©nĂ©tra dans la nef. Toujours la blancheur. Douze piliers imposants dĂ©limitaient le hall.
Au fur et Ă mesure quâil marchait, il regardait ses mains et ses pieds, se touchait le visage. Son vieux corps ridĂ© nâĂ©tait plus, il avait une nouvelle enveloppe qui lui seyait comme un nouveau vĂȘtement. Il Ă©tait serein et une douce Ă©nergie le portait. Il flottait presque. Il allait en confiance.
Le sage sourit : « Voici le nouveau monde ! ».
Trois petits enfants riaient et jouaient ensemble. Trois petits ĂȘtres dynamiques. Trois petits ĂȘtres qui manifestaient leur joie. Le premier Ă©tait blond comme un soleil. Le deuxiĂšme Ă©tait brun comme une lune noire. Le troisiĂšme avait des cheveux roux tel un brasier ardent. DĂšs quâils aperçurent le sage, ils sâapprochĂšrent de lui. Ils nâavaient ni crainte ni ressenti quant Ă sa prĂ©sence. Ils semblaient mĂȘme heureux de son arrivĂ©e parmi eux.
« Bonjour, homme nouveau, tu viens jouer avec nous ? » dit le petit ĂȘtre blond avec enthousiasme.
– Oui, bien sĂ»r ! RĂ©pondit le sage. Je sais mĂȘme chanter et danser !
– Bravo, bravo, bravo ! ApprouvĂšrent chacun des enfants.
Ils se donnĂšrent la main et commencĂšrent Ă former une ronde rythmĂ©e par des chansons gaies et entraĂźnantes. La danse fut exĂ©cutĂ©e magistralement et suivie avec attention. CâĂ©taient de bons danseurs. Sa nouvelle enveloppe physique Ă©tait emplie de bonheur. Quelle joie de bouger !
« Bravo, bravo, bravo ! » applaudirent les enfants. « Viens goûter avec nous maintenant ! »
Ils entrĂšrent dans une immense piĂšce oĂč trĂŽnait une table accueillante chargĂ©e de plateaux de fruits trĂšs variĂ©s et de boissons colorĂ©s dans des tons trĂšs vifs. Une nature vivante. Ils sâapprochĂšrent. Les enfants mangeaient goulĂ»ment. Le sage sâapprocha Ă son tour et mordit dans un beau fruit rouge. Aucun goĂ»t aussi exquis ne semblait exister dans lâunivers. Il en dĂ©gusta un autre pour faire une autre dĂ©couverte aussi agrĂ©able. Chaque fruit aiguisait ses sens gustatifs. Chaque fruit paraissait parler Ă son ĂȘtre dans son langage de saveur.
Lorsquâil fut rassasiĂ©, il remarqua alors une musique trĂšs douce qui semblait venir de toutes parts.
« Viens avec nous, tu dois te reposer maintenant car demain, tu devras partir pour suivre ta voie. »
Ils lâemmenĂšrent alors vers une chambre Ă la lumiĂšre chaude et tamisĂ©e. La musique quâil avait entendue auparavant semblait encore plus douce, plus berçante. Ă peine allongĂ© sur la couche, il sâendormit aussitĂŽt.
Ses rĂȘves furent agrĂ©ables. Dâabord, un ballet de lignes sâĂ©tirant vers lâinfini qui se courbaient et se recourbaient. Puis, qui explosaient en une infinitĂ© de petits rayons lumineux. Puis des formes, des souvenirs se prĂ©cisaient. Sa vie terrestre lui revenait. Il se revoyait enfant. Il revoyait sa mĂšre, son pĂšre, lâunivers de sa petite enfance. Son adolescence. Ses premiĂšres amours. Son premier amour. Sa vie dâhomme et lâĂ©volution de sa carriĂšre. Il revivait tout son univers avec ravissement. Comme sâil Ă©tait heureux dâavoir vĂ©cu, comme sâil devait remercier quelquâun pour avoir connu tout cela.
Lorsquâil se rĂ©veilla, il Ă©tait parfaitement reposĂ©. Il sortit de sa chambre et se dirigea vers la salle Ă manger oĂč il retrouva ses trois petits amis.
« Bonjour! » dirent en chĆur les trois enfants. « Viens dĂ©jeuner avec nous ! Il y a de la crĂšme, câest trĂšs bon ! ». CâĂ©tait, en effet, aussi dĂ©licieux que la veille. Meilleur, mĂȘme. Plus raffinĂ©.
Il Ă©tait en train de terminer son repas lorsquâun personnage de trĂšs haute stature fit son entrĂ©e.
« Au revoir ! » sourirent ensemble les enfants. « Nous avons passĂ© un trĂšs agrĂ©able moment en ta compagnie. Merci pour tes chants et tes danses ; nous les garderons toujours dans nos cĆurs. »
Le sage les salua de la main et se tourna vers le nouvel arrivant qui lui sourit :
« Viens avec moi. Tu es prĂȘt ! »
LâĂȘtre surdimensionnĂ© ne parlait pas ; il guidait. Il emmena le sage dans sa voie. Il marquait le pas. Le sage Ă son cĂŽtĂ© suivait cet Ă©trange compagnon. Lorsquâils arrivĂšrent au seuil de la maison, il lui montra le chemin. « Va maintenant, elles tâattendent ». Le sage lui adressa son salut, comme un adieu et se retourna et quitta la citadelle.
Il marcha longtemps. Longtemps. Pourtant les pas quâil mettait lâun derriĂšre lâautre ne lui causait aucune fatigue, aucune souffrance. Comme si le nouveau corps impalpable qui lui avait Ă©tĂ© prĂȘtĂ© Ă©tait programmĂ© pour lâaccompagner.
Ă lâorĂ©e des forĂȘts, quatre femmes lâattendaient.
Toutes Ă©taient magnifiques. Comme si leur fĂ©minitĂ© surpassait leur ĂȘtre. CâĂ©taient des femmes accomplies.
La premiĂšre prit la main du sage et lâentraĂźna en lui souriant. Elle lui prĂ©senta une coupe. Il la but et, aussitĂŽt, il sentit son corps devenir eau. Tout en lui prenant sa main, elle lâattira. Il la suivit. Le lac, devant eux, Ă©tait majestueux. Le lac dâun Roi, pensait le sage. Elle se tourna vers lui. Son sourire illuminait sa vision. Le sage, alors, sâavança et, ensemble, ils pĂ©nĂ©trĂšrent dans le lac. Le contact de lâeau. Froide. Les jambes ensuite. Le corps puis, la tĂȘte. Ă prĂ©sent, ils Ă©taient, tous les deux, submergĂ©s. Le sage dĂ©couvrit alors que leurs corps devenaient transparents. Devenaient eau. Chaque pas, chaque dĂ©couverte se fondait dans cet Ă©lĂ©ment. Leur progression se concrĂ©tisait cependant. BientĂŽt ils atteignirent une grotte immergĂ©e. La sirĂšne lui fit progresser des marches de pierre, comme lâinvite dâun passage vers lâinconnu. Leurs yeux Ă©taient devenus bleu foncĂ© ; le bleu du plus profond des ocĂ©ans. Elle lâembrassa tendrement et sâen fut.
La deuxiĂšme femme lui prit la main. Sa main Ă©tait chaude. BrĂ»lante. Le sage Ă©tait fascinĂ© par son aura de feu. Ils sortirent de lâeau et, dans un flamboiement, les flammes de la terre firent un barrage. La pression dans sa main devint plus forte. Il suivit alors la fille du feu. Lorsquâils traversĂšrent la barriĂšre du feu, leurs corps devinrent incandescents. Pourtant, sans se consumer, ils transcendaient lâessence mĂȘme du feu. Leurs cĆurs, alors, se mirent Ă battre, un sang rayonnant parcourait leurs corps. La frontiĂšre franchie, la troisiĂšme femme le prit en charge.
Elle Ă©tait noire de cheveux. Noire des yeux. Noire comme le plus profond des abĂźmes de la terre. Autant profonde Ă©tait-elle, autant elle resplendissait comme la mĂšre universelle. Le sage Ă©tait trĂšs Ă©mu de la rencontrer. Elle le guida alors au travers des entrailles des cavernes de la terre. Grottes et souterrains. Chemins enfouis et gouffres sans fond se succĂ©daient. Tout au long du chemin, leurs corps se densifiĂšrent. Ils traversĂšrent le labyrinthe oubliĂ© de la terre mĂšre. Leurs corps prirent une teinte orangĂ©e ; leurs peaux sâĂ©taient minĂ©ralisĂ©es. Lorsquâils Ă©mergĂšrent Ă la surface, vers le ciel, la quatriĂšme femme Ă©tait lĂ .
Le vent sauvage surprit le sage. Elle le harnacha rapidement et, ensemble, sâenvolĂšrent au-delĂ des abĂźmes. Dâabord la pression du vent. Ătourdissant. Une chute vertigineuse. Puis, dans un soubresaut, comme un ressac, la remontĂ©e. La quatriĂšme femme Ă©tait fille du vent. Tandis quâils remontaient, elle lui souriait comme pour faire passer un message dâamour. Tandis quâils remontaient, leur poumons se remplirent dâair, leur esprit fut agitĂ© par le souffle. Lorsquâils atteignirent la crĂȘte des montagnes, ils Ă©taient vivants.
Le personnage de haute stature Ă©tait lĂ . Il lâattendait.Tableau de Laureline Lechat

