Auteur/autrice : Maryvon Riboulet

  • CONTE DE JUIN

    Le Maître consigne et structure ; le Sage respire et comprend.
    L’un fait grandir, l’autre relie ce qui dépasse l’entendement.
    Ils s’écoutent, s’ajustent, s’éprouvent dans un silence bienveillant
    Et gardent ensemble le seuil où commence l’éveil permanent.

    L’un enregistre et archive, l’autre est déjà reparti ailleurs ;
    L’un gère pour le bien de tous, l’autre rêve à l’avenir de tous ;
    L’un pèse et soupèse ses mots, l’autre prépare un chant nouveau ;
    Avec l’un tout est accompli, avec l’autre tout s’épanouit.

    Le voyageur

    Le voyageur s’était réveillé aux premières lueurs de l’aube et déjeuna rapidement. La brume recouvrait complètement la contrée. Après la tempête de la veille, l’air était chargé d’humidité. Par bonheur, la température était clémente. Lorsque les premiers rayons de soleil apparurent, les oiseaux commencèrent à s’exciter dans les arbres. Le voyageur était pensif. Il profita de ce bref instant pour faire le point avec lui-même. D’abord rechercher quels étaient les objectifs pour lui et pour ses compagnons. Ensuite comprendre ceux de l’étrange communauté qui les avait accueillis. Enfin, découvrir les véritables maîtres du jeu dans lequel il évoluait avec ses compagnons. Il procéda, alors, méthodiquement. Il chercha dans ses affaires son carnet de route. Il l’ouvrit sur une page vierge et dessina un tableau dans lequel étaient rapportés tous les intervenants de cette aventure et inscrivit dans le journal ses propres questions quant aux buts de chacun, les relations ainsi que les phénomènes observés depuis leur arrivée. Ils partaient en expédition, il devait tenir son carnet de bord à jour ; c’était primordial. Le voyageur commença, alors, à organiser son équipe. Il composa la liste de ceux qui l’accompagneraient ; les guerrières, les hommes, les enfants, ses compagnons ainsi que lui-même. Puis, le matériel nécessaire. Enfin, envisager une procédure de repli en cas d’inattendu. Le voyageur quittait provisoirement son statut d’indépendant pour endosser celui d’organisateur et de responsable.

    Il commença par la maison des enfants. Les adolescents avaient déjà leurs sacs à dos ; ils le suivirent vers la plage où il avait donné rendez-vous à sa compagne. Un groupe de guerrières et d’hommes attendait sur le sable ainsi que le capitaine et deux marins. Tous étaient prêts. Le voyageur donna le signal du départ : « Nous allons suivre la rivière. L’eau est sans doute une clé ; nous allons remonter à son origine. »

    Ils se mirent en marche. Les guerrières partirent en éclaireuses, puis le groupe suivit. Personne ne parlait au début. Le voyageur et le capitaine tentaient de dessiner leur itinéraire sur une carte grossière de fortune. Avec leur boussole – servait-elle à quelque chose ? – ils se hasardaient à indiquer leurs positions. Ils faisaient cela un peu parce que c’était dans leur nature mais aussi parce qu’ils espéraient bien trouver la clé de leurs problèmes. Et en tracer le parcours se révèlerait alors une arme puissante dans leurs mains. Ils avaient besoin d’atouts.

    Plusieurs heures de marche se succédèrent. Le soleil s’élevait lentement dans le ciel tel une horloge cosmique. Les marcheurs voyant leur ombre respective diminuer en déduisaient la durée de leur progression. Si, au début, il était aisé de remonter la rivière, à présent il leur fallait faire de plus en plus de détours afin d’éviter les obstacles naturels infranchissables. Maintenant, ils longeaient des falaises. Le parcours était très escarpé. Le voyageur espérait qu’ils pourraient s’approcher à nouveau de la rivière. La présence de l’eau lui manquait. Heureusement, personne ne se plaignait ; personne ne remettait en question l’itinéraire suivi. Ils auraient tous eu envie de s’arrêter un moment, un instant mais, inexorablement, ils continuaient à mettre un pied devant l’autre. Ils s’arrêtèrent, pourtant pour déjeuner d’un repas frugal et rapide ; ce n’était pas un pique-nique de plaisance. Aussitôt restaurés, ils repartirent. Déjà, leurs muscles leur semblaient mieux adaptés à la marche.

    L’après-midi ne fut pas plus un moment de détente. Le parcours devenait tellement difficile qu’il leur fallut à plusieurs reprises monter à pic sur des centaines de mètres des pentes escarpées et caillouteuses. Mais, même lorsqu’ils gravissaient des versants arborés et tapis de mousse, les efforts devenaient de plus en plus insoutenables. Cela dura des heures interminables ou les conversations s’étaient tues pour donner à leur muscle les cent pour cent d’énergie qui leur était fondamentale. Leurs membres étaient en plomb et, lorsqu’ils découvrirent une étendue relativement plate à partir de laquelle continuait une piste à montée modérée, chacun poussa un soulagement et s’assit, incapable d’aller plus loin. Ils organisèrent alors leur premier campement. La fatigue les dominait tous. Après avoir mangé ils s’endormirent aussitôt dans leur bivouac, vaincus par l’épuisement.

    Le voyageur rêva toute la nuit d’eau. La mer, la rivière, l’eau l’entourait, elle l’empêchait d’avancer ; puis, il découvrait que l’eau était une énergie, un flux qui communiquait à tous les points du monde des messages ; alors, il se mettait à remonter le courant et plus il remontait et plus les distances s’allongeaient et il n’atteignait jamais l’origine. Ce sentiment d’impuissance le réveilla. Il faisait encore nuit et il sentait ses muscles encore endoloris. Il se leva sans bruit, s’éloigna du groupe afin d’effectuer quelques mouvements de souplesse. Il avait besoin de réfléchir. Les bribes de son rêve lui revenaient en mémoire comme un puzzle. Mais il avait l’essentiel : l’eau était la clé pour comprendre ce monde mais, il fallait trouver quelle serrure elle ouvrait. Et la serrure n’était peut-être pas si facile à déceler. Maintenant, entre les femmes, les hommes et les enfants, étaient-ils alliés, gardiens, amis ou ennemis ? Pourquoi eux-mêmes n’avaient jamais entrepris cette mission ? Ou peut-être aussi l’avaient-ils effectuée et gardaient leurs secrets. Décidément, l’humanité aime transporter les contradictions partout où elle s’étend. Les paradoxes sont-ils ressentis uniquement au travers des sens humains ou sont-ils naturels ?

    Une fois qu’il eut fait le tour de toutes ces questions, le voyageur se détendit. Il avait tracé tous les éléments qui méritaient de retenir son attention ; il arrêta de s’interroger comme on ferme un dossier. Il avait toutes les hypothèses en lui, il savait qu’il devait, tout simplement, suivre son intuition au fur et à mesure du chemin. Ses observations seraient exhaustivement consignées dans son journal, il en avait fermement l’intention.

    Il entendit un bruit presque imperceptible derrière lui. Sa guerrière favorite l’avait rejoint. Malgré ses questions et ses tensions, il fut heureux de la voir s’approcher. Il n’était ni méfiant, ni inquiet. Il l’accueillit et, ensemble, ils partagèrent, dans la période naissante du matin, l’amour qui entretient le cœur et le corps.

    Lorsque les premiers rayons de soleil leur titillèrent les yeux, ils furent tous amusés de voir passer çà et là de petits animaux qui s’activaient sans avoir l’air d’être importunés par la présence des randonneurs. Apparemment, pensa le voyageur, ils n’ont pas dû rencontrer beaucoup d’êtres humains ; ou bien, les êtres humains qui vivent ici, s’il y en a, sont très pacifiques. Dès qu’ils eurent tous préparé leurs affaires, ils s’élancèrent pour suivre la piste.

    Le chemin, bien que montant régulièrement, était beaucoup plus agréable que celui de la veille. Les marcheurs se détendirent et commencèrent à parler. Les enfants étaient très intéressés par les récits du capitaine, surtout quand cela se passait en mer. Les guerrières étaient, une fois de plus, parties en éclaireuses tandis que le groupe des hommes suivaient silencieusement. Le voyageur resta avec le capitaine et les enfants, il prenait plaisir à les écouter. Vers midi, ils virent la montagne. Il y avait encore une grande distance de végétation avant d’y parvenir. Ils estimèrent qu’ils l’atteindraient le soir s’il n’y avait pas d’obstacle naturel pour freiner leur avancée. Ils partagèrent leurs provisions afin d’absorber un repas énergétique. Le voyageur, diététicien naturel, avait veillé à l’intendance. Sans dire un mot cependant, chacun des convives en appréciait la composition. Rapidement, le signal fut donné et le groupe s’engouffra dans la dernière partie de la forêt.

    La progression était lente. Le parcours n’était pourtant pas trop ardu mais le voyageur ralentit son pas. « Capitaine, à votre avis, si, comme au bon vieux temps des châteaux forts vous deviez défendre votre position et organiser une place forte, que feriez-vous ? » Le marin interpellé répondit : « Eh bien, je suppose que j’aurais construit ma forteresse sur un site naturel infranchissable, une défense passive, mais que je coordonnerais au pied des murailles une défense active. » Le voyageur continuait d’avancer tout en observant autour de lui. « Précisément ! Avez-vous remarqué les animaux que nous avons croisés avant de reprendre notre route ? Ils n’avaient aucune peur envers nous comme si nous n’avions aucune importance en comparaison d’autre chose bien plus redoutable. Avez-vous observé d’autres animaux depuis que nous sommes rentrés dans la forêt ? Aucun ! Je ne le réalise qu’à présent mais, je crois que nous sommes dans un piège. Il est trop tard pour reculer ; nous n’avons d’autre issue que d’avancer. Mais nous n’atteindrons les montagnes que si nous sortons indemnes de ce leurre. » Inquiets et avertis, ses compagnons commencèrent à comprendre que le premier danger était réel.

    Instinctivement, le voyageur se rapprocha des enfants. « Vous avez, j’en suis sûr, une idée précise sur ce que nous allons affronter. Pouvez-vous nous faire partager vos intuitions ? » Ils se concertèrent furtivement puis acquiescèrent : « Ce sont des entités. La barrière naturelle que nous avons franchie est un espace neutre qu’elles ne peuvent traverser. De même que les montagnes au-devant de nous. Elles errent dans cette vallée. Nous devons redoubler d’attentions. À partir de maintenant, chacun peut devenir l’ennemi de l’autre. »

    Le voyageur invita tous les membres du groupe à se rassembler y compris les guerrières. S’il fallait se surveiller les uns et les autres, inutile de courir le risque d’une embuscade. Ils devaient être tous ensemble. « À quels signes reconnaît-on une entité ? » demanda le voyageur aux enfants. « Aux yeux, essentiellement. Le regard devient noir, haineux. Le comportement change aussi, bien sûr, celui qui est possédé devient agressif, peut-être même meurtrier. En revanche, nous ne savons pas comment s’en débarrasser, nous n’avons pas d’expérience sur ce terrain. Nos connaissances se limitent à quelques expériences que certains de nous ont faites mais qui leur ont été fatales. »

    Le voyageur posa, alors, la même question au groupe des hommes et à celui des guerrières mais sans davantage de succès. « Expliquez-moi dans ce cas pourquoi ne pas nous avoir avertis de l’importance ce danger ? » implora-t-il. Après un temps de silence, ce furent les hommes qui répondirent : « Nous t’avons estimé digne de confiance et nous croyons en toi. La foi que nous avons placée en toi a surmonté toutes nos craintes. De plus, comme nous connaissons assez mal la nature de la menace, nous avons préféré ignorer la peur. Entretenir la crainte du danger l’amplifie comme au travers d’une loupe. Entreprendre de le connaître le diminue. Mais cela ne peut se faire qu’étape après étape. L’effort, l’épreuve et les obstacles sont nécessaires au cheminement de la vie. Notre cheminement est difficile mais, sans les épreuves que nous rencontrons, nous serions limités, nous ne deviendrions pas forts et nous n’arriverions pas à évoluer. Savoir que le parcours était physiquement pénible et qu’un danger réel nous guette ne doit pas nous impressionner ni nous faire reculer. »

    Le capitaine eut un rire nerveux : « Finalement, si nous ne demandons plus ce que nous sommes venus faire, et si nous ignorons le fait d’avoir été manipulés, il ne nous reste plus qu’à être objectifs, optimistes et aller de l’avant ! » dit-il au voyageur. « En effet, notre avenir est devant nous même si ça semble être un pléonasme ! » rétorqua le voyageur. Il fut décidé par sécurité que chacun se surveillerait groupe par groupe. On repartit. Lentement sans rien dire au début puis, tout en guettant les alentours, la marche prit une cadence plus accélérée.

    Vers le milieu de la forêt, ils furent tous étonnés de n’entendre aucun son. Plus de cris d’oiseaux, même pas le vent dans les arbres. La forêt semblait être pétrifiée. Ils ralentirent tous leur pas par précaution, ne sachant pas, de toutes manières, ce qui était adroit ou maladroit de faire. Mais bientôt, les guerrières décelèrent un avertissement ; ils n’étaient pas seuls. Des ombres furtives, entre les arbres, jouaient avec l’ombre et la lumière. Il y en avait de part et d’autre de leur direction. Ils étaient épiés mais ceux qui les suivaient ne se montraient pas. Ce n’était pas du tout rassurant, au contraire ! Tout portait à croire que les mystérieuses sentinelles attendaient leur moment. Pour attaquer ? Pour les attirer dans un piège ? Malheureusement pour les explorateurs, ils n’avaient ni la maîtrise du terrain, ni la connaissance sur la sortie.

    « Je crois que nous avons fait une erreur ! » chuchotèrent la jeune fille brune et le garçon blond. « Nous pensions que les entités tenteraient de prendre possession de nos corps, mais elles sont plus évoluées que cela, nous en sommes arrivés à envisager qu’elles sont en train d’essayer de nous reproduire. C’est pour cela qu’elles n’attaquent pas. Elles nous observent, elles nous copient. J’ai bien peur que nous ne soyons bientôt réduits à nous affronter nous-mêmes. »

    Le voyageur estima que si l’information était suffisamment alarmante, elle les poussait néanmoins positivement à avancer le plus rapidement possible. La main posée sur la crosse de son épée, comme pour se rasséréner, il donna l’ordre de continuer à vive allure. À présent, ils avançaient méthodiquement. Leurs pisteurs restaient toujours visibles mais à distance constante. Ce n’était ni bon ni mauvais signe mais, au moins, ils savaient que pour l’heure, aucune agression n’était à redouter. Du moins c’est ce qu’ils estimaient. Cette fuite à distance se poursuivit jusqu’à ce que le terrain commençât à monter modérément en un premier temps puis, plus franchement. Les arbres s’espacèrent petit à petit puis, ce fut la clairière, les rochers, la montagne. Ils étaient sortis de la forêt. Leurs suiveurs énigmatiques ne se montraient plus. Apparemment ils étaient restés tapis dans les arbres. Le soir tombant, ils débouchèrent dans un cirque naturel fait de hauts blocs de rochers granitiques. Ils décidèrent d’un commun accord d’installer leur campement pour la nuit. Ils partagèrent leurs provisions autour d’un feu improvisé. Tout en mangeant, ils s’interrogèrent sur les présences insolites et invisibles. Bien qu’ils aient aperçu leurs contours, il n’en demeurait pas moins que personne n’avait pu examiner leurs traits ; ni leurs accoutrements. Ni les guerrières, ni les hommes n’en connaissaient l’existence. Seuls les enfants en avaient une notion malheureusement incomplète. Ceux qui auraient pu les aider n’étaient pas là. En conséquence, on décida d’établir une double garde. Le voyageur et le capitaine prirent leur premier quart sous la nuit étoilée.

    Ce fut le matin, rien n’était arrivé durant la nuit. À tour de rôle ils avaient veillé. Après sa garde, le voyageur avait dormi profondément. Avant l’aube, comme à son habitude, il s’était réveillé et avait observé la région aux premières lueurs. Apparemment, il n’avait décelé aucune présence aux alentours. Peu à peu, les premiers rayons de soleil commençaient à dessiner le contour des montagnes. Insensiblement, le sommet avait émergé des ténèbres et se dressait petit à petit tel un Léviathan. Les premiers cris d’oiseaux l’avaient un peu rassuré ; comme si la vie était le témoin d’une sécurité. Il s’était adossé à un rocher qui surplombait la forêt qu’ils avaient traversée et qui se montrait timidement devant la montagne. Dans cette période matutinale, il réfléchissait. Il repensait à tous ces hasards qui s’étaient enchaînés jusqu’à maintenant. Qu’est-ce que le hasard ? Existe-t-il et est-il régi par des lois ? Mais, à ce moment-là, si des lois interviennent, alors il n’y a plus de hasard. On n’aime pas voir sa vie gouvernée par le hasard, on préfère lui donner d’autres noms, d’autres responsabilités. Mais accepter l’existence du hasard, c’est aussi accepter qu’il échappe non seulement à toutes connaissances mais aussi qu’il peut être autonome et doté d’une existence réelle. Le hasard n’est pas le néant. Croire qu’il existe est aussi important que croire en Dieu. Le hasard est bien vivant.

    Maintenant, ils étaient au pied de la montagne. La route en suivait les flancs. Tout en donnant un dernier coup d’œil à la forêt qu’ils avaient traversée, tout en s’interrogeant encore une fois sur l’étrange menace qui l’habitait, il donna le signal et tous s’élancèrent à l’assaut de la montagne.

    Le conquérant

    Le conquérant observa attentivement le phénomène. En s’effaçant, le temple avait non seulement révélé la table d’émeraude, mais il l’avait placée au milieu de la cité comme s’il s’agissait de son cœur mystérieux. De celle-ci, on apercevait parfaitement chaque habitation, chaque construction. Il ne s’en était pas rendu compte depuis le début mais la cité était construite comme un immense amphithéâtre, comme une coupole inversée. Ainsi où que l’on soit dans la ville, on est en relation directe avec le centre. Tandis qu’il notait mentalement ces nouveaux renseignements, il tenta de mettre de l’ordre et de faire une synthèse sur ce qui venait d’arriver durant ces dernières heures. Il devait maîtriser la situation. En conséquence, il analysa rapidement la situation en question. Ils étaient quatre. Quatre représentants de leur civilisation. En face, un groupe, accueillant au premier abord, qui les entraînait vers de nouvelles perspectives. Situation paradoxale puisque, lui-même avec son propre groupe, était chargé à l’origine d’apporter leur savoir-faire, inspecter et découvrir les échanges potentiels. À ce moment de la mission, la mission elle-même était remise en question. Fallait-il faire machine arrière et se recentrer sur les objectifs élémentaires ou prendre le risque d’aller de l’avant ; ce qui signifiait vers l’aventure ?

    Alors, il s’avança et apostropha avec diplomatie ses hôtes : « Pouvez-vous entendre notre embarras ? Jusqu’à présent, nous agissions d’après nos propres règles et nos propres objectifs. Maintenant, nous sommes confrontés à un choix important. Autant pour nous que pour les gouvernements qui nous ont commandités. En résumé, nous avons besoin d’aide avant de nous engager avec vous. »

    Personne ne fut surpris de ses paroles. Au contraire, même, ils paraissaient détendus, soulagés peut-être. Le chef échangea quelques mots, ou quelques ordres, avec les membres de son clan. Puis, d’un air à la fois serein et assuré déclara à ses invités : « Vous avez non seulement raison, mais votre intervention est très pertinente. En effet, avant de continuer, je vais faire une proposition à chacun de vous, et sans danger. Je mets la distinction de chef de clan qui m’a été conférée dans mes promesses. Je vous offre ceci : Présentez-vous, chacun individuellement, à la table d’émeraude. C’est un cristal qui a la propriété de communiquer non seulement avec les différents mondes mais avec les mondes immatériels qui sont au-delà de l’univers matériel. Je m’expliquerai plus en détail après votre expérience. Vous pouvez me croire. Vos vies ne sont pas en danger. Vous pourrez, à tout moment, interrompre l’expérience et revenir au point de départ. Je veux dire, au point de départ de notre première rencontre. En revanche, vous comprenez, à présent, que cette initiation est la clé de notre future collaboration. Nous vous léguons, en quelque sorte, notre héritage. L’acceptez-vous ? »

    Le conquérant rassembla rapidement ses compagnons. « Chacun de vous est libre. Chacun de vous doit donner entièrement son accord, sans atermoiement, pour continuer. Présenté différemment, je dirais que chaque partie étale son jeu ; un jeu ouvert. Chacun montre ses cartes clairement, chacun s’expose. La seule garantie est la parole de notre hôte. Mais, étant donné que nous sommes tous ensemble unis dans cette entreprise, je vous demande de voter à main levée. »

    L’homme de science fut le premier à s’engager pour apprendre. L’écologiste suivit aussitôt après une réflexion très légère. Le soldat réfléchissait beaucoup, guettant le conquérant pour puiser dans son conseil une décision. Le conquérant voulait l’unanimité, il ne laissait rien transparaître de ses propres pensées. Finalement, le commandant leva une main ferme et résolue. Le conquérant termina le vote en déclarant : « Nous sommes tous solidaires, résolus et en accord. Nous suivons nos hôtes. »

    Le chef les invita à se rapprocher de la table. « Comme je vous l’ai dit précédemment, nous sommes les représentants sur Terre des anciennes civilisations. Civilisations qui ont atteint une nouvelle dimension inaccessible pour les êtres humains matériels. Elles ont appris à s’ouvrir et à effectuer le transfert vers le méta monde. Individuellement et collectivement. Afin de pouvoir simplifier et accélérer ces transferts, ils ont conçu une porte. Cette porte devait être constituée d’un cristal pur car, seul, le réseau atomique cristallin permet la programmation des déplacements sans mouvement. Cette porte possède deux sortes de propriétés : son reflet et sa vibration. Par son reflet vous pouvez vous déplacer instantanément dans une même dimension. Par la vibration du cristal, vous pouvez vous transposer dans d’autres dimensions. Ceci nous est utile pour les objets inanimés mais aussi pour les êtres humains qui ne possèdent pas l’ouverture. La table d’émeraude est une porte ouverte sur l’épanouissement et les multiples faces cachées de l’univers. »

    « Mais pourquoi nous dévoiler tout cela » interrogea le conquérant. « Vous avez vécu incognito durant des siècles et, brusquement, vous vous montrez et vous nous exposez ouvertement votre science. Pardonnez mon insistance, mais pourquoi faites-vous cela ? »

    « Parce que la terre s’éveille ! » répondit le chef. « Nous avons aidé l’humanité lorsqu’elle était fœtale, nous l’avons aidé à se nourrir, à vivre et à se développer. Notre rôle est de l’aider aujourd’hui encore à s’éveiller. Voyez-vous, nous aimons l’humanité. Nous sommes amoureux de tous les peuples de la terre. Ce que nous allons vous apprendre, c’est pour vous venir en aide. »

    « Très bien, nous vous faisons confiance ! » approuva le conquérant.

    La princesse lui prit la main. Ses autres compagnons étaient également guidés. Ils étaient à présent devant la table. Elle paraissait gigantesque. Comment ce cristal avait-il pu être taillé et amené en ce lieu ? D’abord, il perçut une légère vibration. Il regarda ses amis qui lui renvoyaient son regard. Le décor changeait comme si la caverne s’ouvrait au ciel. Puis, des picotements. Comme si un courant le traversait. Il se sentait relié à la table comme s’il était l’élément d’un réseau que servait le cristal. Puis le cristal devint univers, il sentit son corps aspiré sur une distance infinie durant un instant imperceptible. Le conquérant eut à peine la sensation de la mort, il avait abandonné la sensation de lutter, il acceptait.

    Comment se sent-on lorsqu’on a senti une fois dans sa vie son corps et son esprit imploser ? Sentiment déjà suffisamment étrange en lui-même. Mais alors là ! Une fois recouvré ses esprits, quand le conquérant regarda autour de lui, ce fut le choc ! Plus de caverne, plus de cité antique. Autour d’eux, une gigantesque métropole ; des engins volants ; des constructions qui défiaient le ciel et les lois de la gravitation ; et puis surtout les habitants ! D’abord les êtres étrangers qu’il apercevait puis, après s’être retourné vers les siens, ses propres compagnons ; enfin, lui-même lorsqu’il observa ses mains, ses bras et ses jambes. Toute l’échelle des couleurs qui lui était familière était transcendée. Les êtres humains dont il faisait partie irradiaient d’une aura qui échappait à tout ce qu’il connaissait. Il était hagard, désorienté de la même manière que ses compagnons. Voyant son désarroi, la princesse lui prit les deux mains dans les siennes ; par le contact lui transmit tout son amour et lui annonça d’une voix rassurante : « Bienvenue en Atlantide ! »

    Le conquérant était perplexe. Non pas qu’il refusait l’invitation, mais il devait faire le choix entre rester sur ses positions – et rester observateur et négociateur – ou alors, accepter l’ouverture et renoncer à ses premières motivations.

    « Par quoi commençons-nous ? » demanda-t-il au chef. Ce fut la princesse qui répondit : « Une visite-découverte vous sied-elle ? » dit-elle en souriant. Les quatre compagnons émirent très volontiers le désir de faire un peu de tourisme. Ils prirent place dans une large et confortable navette. Celle-ci ne comportait pas de toit et, cependant, restait parfaitement isolée pendant les déplacements ; ou, plus exactement, l’étanchéité augmentait avec la vitesse. Cela leur permettait une vision quasi intégrale car même le fond de la barge était transparent.

    Ils s’élevèrent pour quitter la ville et furent emmenés loin vers l’horizon. La visite fut, au commencement, silencieuse. Comme si un guide muet dirigeait la nef au son d’une musique inaudible. Le temps était arrêté, les paroles s’étaient tues, seul l’espace trônait. Des défilements de paysages. Au premier abord, surnaturels, irisés comme de fausses couleurs. Au début, on se croit dans un désert. Terres après terres, couches après couches, ciels après ciels. On commence à distinguer des traces brillantes. L’eau. Une eau rouge bordée de contrées vertes. La lumière change. Dans le silence insolite, les changements de couleurs forment une musique de lumière. Aussitôt, on comprend. Ici, le son n’est pas le son que l’on connaît, la lumière n’est pas celle que l’on voit depuis sa naissance, le temps ne s’écoule pas de la même manière. Mais, comment peut-on, alors, s’immiscer dans ce nouvel univers. Comme dans un rêve, le conquérant regarde ses guides. Il n’y a pas de guide. Il ne les voit plus et pourtant il sait qu’ils sont là. Le monde dans lequel ils ont débarqué n’est pas régi par les mêmes lois que son monde natal. Il n’a pas peur. Il sait que la visite représente sa naissance dans ce nouveau monde. À leur arrivée, ils étaient protégés par une barrière invisible. Insensiblement, pendant l’excursion, la barrière s’est dissipée. Ils doivent s’habituer à ce nouvel univers. Bien qu’étourdis, ils fixent tous les quatre les chaînes de montagnes bleues qui déchirent le ciel orange. Dans les profondes vallées pourpres, des ruisseaux dorés paraissent enraciner la lumière rouge du soleil dans la terre. Le paysage continue à défiler. Les couleurs abandonnent leurs teintes pour revêtir de nouvelles nuances. Ils sont comme dans un rêve. Ils luttent pour échapper à la léthargie qui les suce et les attire. Le souffle leur manque, l’air se fait rare, le ciel s’assombrit, la nuit est noire. Alors qu’ils n’ont plus d’oxygène dans les poumons, à la limite de la suffocation, à l’extrémité de la vie, une étoile s’élève. Un point dans l’espace. La nef s’y dirige. Et lorsque chacun s’abandonne, la lumière resplendit.

    « Veuillez nous pardonner pour cet entrée douloureuse dans notre monde, mais il était nécessaire que vous soyez baptisés afin de naître dans l’autre univers. » Le conquérant et ses compagnons, un peu déroutés, entendirent ces paroles tout en rassemblant leurs souvenirs. Mais où étaient-ils ? Ils se souvenaient de leur arrivée dans cette « Atlantide », puis cette excursion qui leur avait semblé si proche de la mort. Là, à proximité, la table d’émeraude semblait silencieuse. Silencieuse comme si elle avait pu parler puis s’était tue. Ils avaient, encore, un léger vertige résiduel. Comme après un long voyage. Mais déjà, ils respiraient à plein poumon un air qui leur paraissait d’une pureté remarquable. Après être descendu dans des profondeurs extraordinaires sous la terre, ils avaient maintenant l’impression d’en être sur les plus hauts sommets connus.

    « C’est donc ici que s’est réfugiée l’antique civilisation disparue ? » questionna le scientifique en parcourant du regard le paysage environnant.

    « Ah non ! Pas du tout ! » Répondit le chef. « Les atlantes ont franchi la frontière matérielle et sont bien au-delà de nous. Ici, nous nous trouvons bel et bien dans les lieux qu’ils nous ont cédés. Nous, les gardiens, en avons la jouissance. Mais ils ne sont plus là. Mais, ne vous impatientez pas, nous vous révèlerons leur destinée ainsi que leur enseignement. Nous les rencontrerons plus tard. Mais pour l’instant, après toutes les épreuves de votre voyage, nous vous invitons à vous restaurer et à vous reposer. »

    La proposition tombait à pic sur les quatre compagnons qui découvrirent qu’ils avaient une très grande faim ainsi qu’une réelle fatigue. Mais le conquérant demeurait, malgré toutes les dernières expériences, conquérant. Il avait, bien sûr, accepté l’invitation. Il avait, sans hésiter, choisi de suivre ceux à qui il avait accordé sa confiance et qui lui avaient accordé la leur. Néanmoins, pour ce qu’il représentait et aussi pour l’image qu’ils avaient de lui, il attendait quelque chose ; il ne savait quoi mais, c’était son mode de fonctionnement. Il ne cherchait pas à maîtriser la situation. Cela, il le laissait à son évolution future et lointaine. Pour le moment, il n’était que conquérant et, par sa nature, il avait besoin de faire le point. Le commandant qui faisait partie de l’expédition depuis le début aurait pu lui venir en aide mais tout s’était passé si vite qu’il se rendait compte qu’il n’avait pas su établir le lien. Une voix, cependant, lui permit de remettre à plus tard ses réflexions. « Viens, mon amour, je vais t’offrir ton nouveau monde ! » murmura la princesse à son oreille en lui prenant la main. L’amour, bien sûr ! L’amour, lui aussi, était conquérant. C’était, dès lors, la force dont il avait besoin. Le conquérant resserra sa main et, regardant sa promise dans les yeux, sourit à son tour et l’embrassa. Tous avaient besoin de détente, de repos et de se ressourcer.

    Le maître

    Le maître remarqua que le décor avait changé autour d’eux. L’air s’était assombri peu à peu jusqu’à devenir totalement obscur. Dans les ténèbres, l’être de lumière semblait un phare dans la nuit. Celui-ci les rassura : « Soyez sans crainte. Pour votre enseignement, nous allons entreprendre un voyage. La lumière devient noire car nous régressons dans votre passé. Vos racines sont réelles. Vous savez que tout être humain ne peut survivre sans nourriture ; tout au plus quelques jours. Ni sans eau ; quelques heures. Ni sans air ; quelques minutes. Ni sans terre, ni sans soleil, ni sans tout l’univers autour de lui. Il est libre de ses mouvements mais ce n’est qu’une illusion. Pour mieux comprendre ses racines, il faut remonter jusqu’à elles. C’est cette régression consciente que nous accomplissons actuellement. »

    L’obscurité s’opacifiait de seconde en seconde. Maintenant, il faisait tellement sombre que même la lumière qui irradiait de l’être ne suffisait plus pour éclairer le maître et ses compagnons. Comme si la lumière fuyait ou n’avait plus de prise. Le maître observa ce phénomène d’inversion de la lumière. Au lieu de les atteindre, la lumière semblait sortir de leurs corps, irrésistiblement attirée. Comme si un trou noir était niché au milieu du groupe, à l’intérieur de leur hôte.

    Et puis, le trou noir de l’oubli. Comme si cela avait été un besoin nécessaire, une nouvelle naissance en somme. Comme après un sommeil profond, douze personnes s’éveillèrent dans une contrée sauvage, sans habitation ni repère. Une contrée accueillante à première vue.

    « Où sommes-nous et qui êtes-vous ? » interrogea une voix. « Que faisons-nous ensemble, nous nous connaissons ? » demanda une autre personne. « J’ai beau chercher dans ma tête, je n’ai aucun souvenir ! » déclara quelqu’un d’autre. Ils se regardèrent tous, se dévisagèrent. Hagards, interrogatifs, chacun tentant, en vain, de rassembler ses souvenirs. Mais après quelques minutes, il fallait se résoudre à l’évidence : personne ne savait qui il était, personne ne reconnaissait personne et personne ne savait quoi faire. « Puisque nous ne savons qui nous sommes et ce que nous faisons ici, le mieux serait, peut-être, d’attendre » dit l’un. « Ou de bouger ? » dit l’autre. « Ah ! Nous ignorons qui nous sommes et ce pour quoi nous sommes ici mais, déjà, une question se pose : devons-nous patienter en ce lieu ou aller à la rencontre d’autre chose ? » Déclara une jeune fille. A ces mots, ils réalisèrent qu’ils étaient tous, très jeunes, vers la fin de l’adolescence. Les filles étaient plutôt jolies ; les garçons plein d’entrain et avenants. « Venez voir ! » dit l’une d’entre elles. « Il me semble apercevoir une rivière là-bas ! »

    Le petit groupe descendit la colline verdoyante pour atteindre la rivière. « J’ai faim ! On dirait des fruits ! » En effet, la rive était plantée d’arbres fruitiers très appétissants. Bientôt, tous s’affairèrent autour des arbres et mangèrent goulûment avec entrain. Les filles riaient, les garçons montraient leur adresse et leur audace en grimpant dans les arbres pour cueillir les meilleurs fruits. Les filles qui ne voulaient pas en être de reste les suivirent rapidement et, dans la joie et la bonne humeur, ils jouèrent ensemble comme si cela avait été un besoin encore plus pressant que d’assouvir leur faim.

    « Attendez ! Il me semble … Comme si j’avais rêvé … Je crois me souvenir que j’étais une reine. » Déclara intrépidement l’une des jeunes et jolies filles. « Moi aussi ! » Renvoya un garçon. « C’est encore brumeux dans ma tête, mais je crois que j’étais vieux jusqu’à maintenant » réfléchissait-il à haute voix. « Moi aussi, j’étais vieille, très vieille, je m’étais retirée du monde et je vivais en ermite. » réalisa une autre. « Oui ! Ça me revient, moi aussi ! Je me souviens qui j’étais avant » intervint un dernier. Il apparaissait que leur repas leur avait ouvert les yeux et réveillé leurs souvenirs. Au début, ils devaient fournir des efforts pour rassembler leurs souvenirs, réaliser qui ils étaient et s’apercevoir puis, accepter, qu’ils étaient redevenus jeunes.

    « Je ne comprends pas ! » avoua la jeune astronome. « Nous étions avec des êtres surnaturels qui devaient nous enseigner pour le bien de la terre. Et nous voilà seuls, rajeunis et plongés dans un jardin paradisiaque. Si cela fait partie de notre enseignement, c’est assez déroutant ! »

    Ils réfléchirent et débattirent ensemble. Fallait-il rester ici et attendre, fallait-il explorer la contrée ou leur fallait-il trouver eux-mêmes la direction de leur enseignement ? Mais, malgré les incertitudes, tous furent d’accord pour la troisième solution. Encore fallait-il déterminer dans quelle direction aller. De nouveau la question entre se séparer ou rester ensemble se présenta. Mais, cette fois, tous décidèrent instantanément de rester groupés. En effet, ils se connaissaient tous depuis très longtemps aussi paradoxalement qu’ils étaient jeunes ; d’autre part, les facultés de chacun rassemblées donnaient à la confrérie un pouvoir incontestable. D’ailleurs, pourquoi se poser des questions ? Si on les avait conduits ici, ce n’était certainement pas pour les égarer. Ils avaient donc, parmi eux, toutes les capacités requises à chaque pas. Ils s’assirent en cercle et se concentrèrent. Aussitôt, ils ressentirent, tous les douze, la direction à suivre. Il fallait suivre la rivière en direction des montagnes. « C’est étrange, » dit le guerrier, « j’ai l’impression d’avoir déjà vécu ce moment ! » À peine avait-il prononcé ces mots que tous les autres ressentaient la même observation. « Raison de plus pour continuer ! » trancha le maître.

    Le paysage qu’ils traversaient était magnifique, on se serait cru au paradis. C’en était même plus étrange que rassurant. Les prairies étaient immenses, l’herbe courte, les arbres qui leur permettaient de s’alimenter étaient très bien entretenus et pourtant il n’y avait nulle trace d’habitation, aucune empreinte humaine sinon la leur.

    Ils arrivèrent bientôt aux premières montagnes. L’une d’elle au lointain semblait les dominer toutes. Sans se concerter, ils s’y dirigèrent tous ensemble. Étrangement, ils atteignirent celle-ci assez rapidement alors qu’à première vue, elle paraissait à des journées de marche. Son sommet dominait la contrée tout entière. Les paysages lointains se confondaient et donnaient une impression d’infini. À la cime, une étrange construction de pierre en cercle. Douze sièges de pierre. Ils s’y installèrent. Aussitôt le vaisseau de pierre s’ébranla. Ils étaient repartis.

    Le sage

    Le sage déjeunait paisiblement avec les enfants. Il faisait frais ; le matin était brumeux ; tout semblait figé comme dans une attente. « Dans quel monde sommes-nous ici ? » Demanda le sage à son entourage. Le passeur le regarda droit dans les yeux et lui répondit : « Nous faisons partie de ton monde, ton être, ton âme ! »

    « Vous voulez dire que vous faites partie de moi-même ? » demanda le sage.

    « Faire partie de ton monde intérieur ne signifie pas que nous sommes toi. Nous sommes les racines qui sont au plus profond de ton être. C’est par nous que tu possèdes une existence. Nous avons l’apparence physique que tu vois comme un mirage. Certains individus voient des animaux, des chats, des oiseaux, d’autres des anges. Chacun y met une apparence personnelle. Chaque monde est relié aux autres comme les maillons d’une chaîne. Le monde qui t’a créé t’a apporté ses racines. Lorsque tu crées un monde, tu y transportes tes racines avec toi. Ainsi de suite, les racines s’allongent, se transportent et se transforment et, tout au long du processus, forment les cordes cosmiques. »

    « Il y en a plusieurs ? » interrogea le sage.

    « Énormément. Lorsque plusieurs cordes sont en relation, elles forment, alors, un réseau, une nouvelle organisation. Les nœuds qui forment les intersections permettent d’aller d’un monde vers un autre. Bien entendu, ceci n’est possible que si les cordes sont harmonisées. »

    « Et quel est le chemin à parcourir pour suivre ces cordes ? » s’empressa le sage.

    « Oh ! Pour ainsi dire, il n’y a pas de chemin puisque nous y sommes déjà dedans. Quelle que soit la direction que tu prendras, tu t’en rapprocheras davantage. Plus tu avances ton pas et plus tu te rapproches des nœuds. Chaque nœud donne une rencontre. Tu peux le passer rapidement ou t’y attarder. Tu peux aussi les mettre en relation les uns avec les autres. Tu peux aussi considérer que ce sont les points d’énergie qui représentent la matière cosmique. Tu peux aussi t’imaginer que tu n’es qu’un point d’existence, sans dimension, qui voyage de nœud en nœud. Comme un électron autour d’un noyau. La vie cosmique est la relation entre toi et les nœuds dans le réseau astral. Lorsque tu crées des mondes, tu découvres en réalité – enfin, façon de parler – de nouveaux nœuds dans une nouvelle dimension et tu crées, alors, un réseau maillé de plus en plus complexe qui va représenter un nouvel univers. Et, bien sûr, c’est à toi, l’électron magique d’aller et venir sur chaque nœuds afin de faire vivre ton monde. Si tu n’es pas assez expérimenté, ton monde s’effondre. Si tu n’as pas assez de force, il grandit puis, culmine et enfin, s’effondre. Si tu es fort, il vit avec toi. Et fort, tu l’es ! Regarde-nous ! Nous sommes toujours là, avec toi, depuis que tu es arrivé dans ton monde intérieur. Il n’y en a pas beaucoup qui ont ce don ; enfin, qui le maîtrise aussi bien ! »

    Le sage les observa un par un. Chaque enfant, le passeur, la maison, la terre sur laquelle ils se tenaient. Il comprit dès lors, qu’il n’avait pas à comprendre ni même à obtenir d’autres renseignements. Il devait accepter. Tout simplement. Alors, des larmes de joie montèrent à ses yeux.

    Il se concentra, alors, sur le nœud dans lequel il se situait à l’instant présent de sa pensée. Ensuite, comme il avait appris, il rechercha le passage. C’était à la fois simple et complexe. Simple parce qu’il avait appris comme on apprend à marcher et à nager. Complexe parce qu’il fallait fournir des efforts comme grimper une côte ou nager à contrecourant. Il fallait une énergie créatrice. Lorsqu’il refit l’expérience de création, cette fois, il prit son temps. Il éprouva le lien magique qui existait entre son nouveau monde et son point de départ. D’abord, il découvrit que ce qu’il visualisait comme un passage était bel et bien une corde tendue entre le départ et l’arrivée. Mais une corde qui ne suivait pas les lois de l’univers. Le temps et l’espace lui semblaient indifférents. Avaient-elles leurs propres lois ? Étaient-elles les messagères actives d’un architecte divin ? Mais peu lui importait les questions et les réponses. Maintenant, le sage découvrait sa première corde et en était tellement émerveillé qu’il l’acceptait et était rempli de joie devant l’offrande qui lui était faite.

    Alors, sans exagération ni ivresse, il apporta de nouveaux piliers à sa création et, après un maillage élémentaire mais cohérent, il lui fallut se résoudre à l’évidence. Son monde était non seulement stable mais animé d’une énergie astrale. Il vivait mais, qu’est-ce que la vie ?

    Il s’aperçut, alors, qu’il était seul. Si les amis qui l’avaient accompagné étaient issus de lui-même, bien que reconnaissant de leur présence et de leurs enseignements, il aspirait à rencontrer d’autres êtres égaux à lui-même. Il était en train de se demander si, après la mort, chaque être qui avait vécu se retrouvait dans l’immensité avec pour seul but de bâtir un univers et rester interminablement seul avec ses souvenirs. Aussitôt, il balaya cette pensée. Il était dans une période d’attente qu’il connaissait pour l’avoir longtemps pratiquée lors de son existence. Dans ces moments-là, les pires craintes et les pires découragements peuvent perturber voire corrompre les êtres humains. La seule et unique solution consiste à patienter librement, à accepter l’attente, lâcher tous les fardeaux et créer dans son cœur la foi en toutes les relations de l’univers dans lesquelles son âme fait partie.

    Il se dit aussi que, en attendant, il pouvait continuer son expérimentation de création. Il avait envie de beauté, alors il s’entraîna à concevoir des mondes de plus en plus beaux, magnifiques, remarquables. D’abord l’architecture ; ensuite, le support ; enfin, le développement de la vie. Il commençait à avoir une certaine maîtrise. Dans un premier temps, l’énergie de création était un enrichissement fantastique. Dans l’explosion énergétique initiale, tout était contenu. Dans un deuxième temps, beaucoup plus long, il y avait une période d’assemblage, de combinaison, d’échecs et de réussites ; un temps d’ajustement. Puis, insensiblement, le temps accélérait et le monde entrait dans une période de réconciliation. Une période de lumière.

    Chaque fois qu’un univers s’illuminait, il commençait sans atermoiement, la gestation d’un autre. Puis, il les maillait ensemble, formant une chaîne longue, très longue. Lorsque cette chaîne fut suffisamment longue, elle s’organisa. Il se passa alors quelque chose de nouveau. Il découvrit que la chaîne était beaucoup plus longue et dépassait ses propres capacités. C’était visible et évident. Les mondes primaires qu’il avait organisés s’étaient développés et la vie qui s’était étendue reproduisait le schéma. En résumé, la chaîne était vivante et croissait à une vitesse vertigineuse. Elle formait de gigantesques arcs qui eux-mêmes formaient une super chaîne qui formait des métas arcs et ainsi de suite. Le sage écoutait la musique cosmique produite par l’ensemble. Au fur et à mesure de la progression, il se sentait aspiré. Attiré à travers un tunnel magique qui l’amplifiait en même temps. Au début, il grandissait mais pas autant que le tunnel. Mais cela ne dura pas. Bientôt, sa croissance fut égale à celle du tunnel. Mais cela ne dura pas. Sa propre amplification dépassa celle du tunnel. Ce fut la déchirure. Une lumière aveuglante mais réelle. Il ne fut pas seul longtemps. Il fut vite entouré d’êtres semblables à lui. Enfin, presque, pas tout à fait, mais, dans l’ensemble, ils paraissaient tous issus de la même famille. Puis, il découvrit que tous formaient des reflets de lui-même. Ce n’étaient pas des personnages distincts mais plutôt son propre corps reproduit à l’infini comme dans un réseau cristallin.

    « Bienvenue dans ton nouveau monde ! » résonna une voix douce et familière qui faisait vibrer chaque cellule, chaque personnage du réseau. « Tu peux ouvrir les yeux à présent ! » Les yeux ? Quels yeux ? Les siens étaient pourtant bien ouverts. Comme tous ceux des gens qui l’entouraient et qui se dévisageaient tous l’air interrogateur. De quels yeux lui parlait-on ? Il pensa qu’il allait forcément avoir la réponse et il attendit. Ce fut l’effet produit par une grande secousse qui fit trembler le réseau tout entier qui, par réflexe, le fit bouger. Bouger ? Oui ! Le soubresaut lui fit sentir qu’il commandait à la structure du réseau. Alors, un voile s’abattit et, à travers le réseau, à travers chaque personnage qui lui ressemblait, apparut un monde gigantesque, démesuré, inimaginable ! Tellement inconcevable, que par rapport à cette nouvelle réalité, il lui semblait former un point infiniment petit où se logeait la conscience. Enfin, pas tout à fait un point puisqu’ils représentaient tous, là, avec lui, l’ensemble infini de points qu’ils formaient. La surprise fut telle qu’il poussa un cri amplifié par une infinité de voix.

    « N’aies pas peur ! Ne crains rien ! Tu dois être complètement perdu ! C’est normal la première fois. Ne résiste pas ! Aies confiance ! Je vais te guider. »

    Comme une projection holographique surgie du néant au milieu de son réseau intime, une créature plurielle comme lui tendait dans sa direction une main aux mille doigts. La créature avait un regard d’un million d’yeux de feu. Elle souriait d’un milliard de cœurs de soleil. La surprise était de taille. Le sage sentit alors un mouvement d’ensemble et, de ses mille voix, prononça ses premiers mots : « Merci ! Je suis très heureux de vous rencontrer ! »

    Tableau de Laureline Lechat

  • CONTE DE MAI

    L’un marche vers l’inconnu, l’autre bâtit ce qu’il découvre.
    L’un s’émerveille des sentiers, l’autre s’impose sur les routes.
    Ils avancent sans se confondre, mais leurs forces se recouvrent :
    L’élan et la volonté unis sous les astres qui s’ajoutent.

    Ils sont le miroir l’un de l’autre ; l’un au passé, l’autre au futur.
    L’un anticipe par ses voyages, l’autre concrétise de sa main.
    L’un part toujours en éclaireur, l’autre revient en grand vainqueur
    Ils ont ensemble un même cœur, un même corps, une même âme.

    Le voyageur

    Le voyageur se leva tôt le matin. La nuit avait commencé tourmentée puis, lui-même, par la force de l’amour, s’était régénéré. La mer était calme, les vagues frappaient les dunes encore endormies comme pour les réveiller. Il plongea dans l’eau fraîche matinale avec sa compagne pour se laver de tous les conflits passés. Lorsque l’aube commença à diluer le ciel sombre, il ne prêta pas attention à la direction de l’astre naissant par lassitude ; en revanche, il émergea avec sa compagne sur la plage pour contempler l’aurore matutinale. Les premiers instants du jour étaient ce qui lui faisait le plus de bien. Il avait eu besoin de la nuit pour apaiser en lui tous les conflits ; c’était la période de décantation. L’aube, au contraire, le nettoyait. C’était comme une douche qui évacuait toutes ses tensions. L’aurore marquait un renouveau, une nouvelle journée pour l’homme nouveau qu’il était. C’était, à chaque fois, une renaissance. Tout en observant le spectacle d’amour de l’union de la mer et du soleil, il aperçut une crique qu’il n’avait pas encore remarquée. Il questionna son amie à ce sujet. Tout en souriant, elle se leva, lui prit la main et lui glissa à l’oreille : « Viens, allons voir les enfants ! »

    Les enfants ! Les enfants étaient réveillés ! Au fur et à mesure qu’ils avançaient sur la plage, des cris de joie et de gaîté rythmaient et emplissaient le rivage du matin. D’abord de tout petits enfants qui courraient joyeusement puis, çà et là, des groupes qui riaient. Ils arrivèrent auprès d’un grand édifice qui surplombait la mer. Encore et toujours, la sensation du renouveau, de l’inattendu et du spontané émanait du site. Lorsqu’ils montèrent les marches du hall, c’était comme si le voyageur parcourait les escaliers de sa petite enfance enfouie très, très loin, dans son être. Chaque marche lui rappelait un souvenir. Là, le souvenir de ses parents, ici, la communion avec ses frères et sœurs, plus loin, les mémoires de ses craintes, de ses aspirations. Plus il montait, plus il revoyait en lui l’innocence de son enfance. Il n’entendait plus aucun bruit. Non pas que l’espace était silencieux mais le cheminement l’emmenait tellement au plus profond de lui-même qu’il ne percevait plus aucun son sinon sa plus lointaine réminiscence. Au niveau supérieur, rien d’autre qu’un couloir à suivre. Puis, franchi la porte, un foyer. D’abord, à droite, deux enfants, deux jeunes adolescents, un garçon et une fille, face à face, les yeux fermés, entre eux, un objet, un ballon semblait immobilisé dans l’espace. Non. Il bougeait ! Imperceptiblement vers l’un puis vers l’autre comme une joute, un jeu. Quand il atterrit dans les genoux de l’un, l’autre éclata de rire. « J’ai gagné ! J’ai gagné ! ». Plus loin, un autre groupe. Assis en tailleurs six garçons et six filles lévitaient à un mètre du sol en dépit de la gravitation. Ils semblaient tous sereins et reposés. Un autre, là-bas dans le coin, flottait à la verticale et à l’envers. Que faisait-il ? Le voyageur se le demandait quand, soudainement, l’enfant déploya ses membres et revint au sol. Pendant cet instant, le voyageur s’était senti basculé lui-même. « Tiens ! » pensa-t-il. « La même impression que lorsque nous avons, nous aussi, basculé sur notre bateau. ». Au fond de la pièce, des jeunes gens discutaient autour d’une table. Le voyageur pressenti la possibilité d’une communication. Il les rejoignit.

    « Bonjour » annonça-t-il. « Salut ! » répondirent-ils en regardant dans sa direction. « Tu es celui qui est arrivé par le bateau, n’est-ce pas ? » demanda l’un d’eux. « Exactement » répliqua le voyageur. « Nous t’avons vu lorsque tu as débarqué avec les marins. Faire passer un bateau entier avec son équipage, c’est extrêmement difficile. Moi, j’y arrive avec de petits objets ! » Expliqua un adolescent blond. « C’est surtout lorsqu’il y a des êtres vivants que c’est délicat ! » intervint une jeune fille très brune aux grands yeux noirs. « Tu devais être important pour qu’ils accomplissent cet exploit ! » lui dit-elle.

    « Ils » pensa le voyageur. Il y a donc bien quelqu’un qui nous a attiré. Quelqu’un qui mène le jeu et qui n’a encore dévoilé ni sa présence ni ses desseins. Il s’assit à leur table. La fille aux cheveux noirs lui proposa quelque chose qui ressemblait à un jus de fruit laiteux ainsi qu’un plat de gâteaux. « Tiens ! Ils sont frais de ce matin ». Lorsque sa compagne le rejoignit, la fille lui demanda : « il les a vus ? » tout en détaillant le voyageur. « Non. Pas encore. Jusqu’à présent, il n’a rencontré que les anciens. Ils lui ont accordé d’aller au sommet de la montagne. Nous devons préparer l’expédition c’est pourquoi j’ai pensé vous l’amener. » Les jeunes gens échangèrent, entre eux, des regards furtifs. La fille brune et le garçon blond discutèrent à voix basse. Puis, ils se concertèrent tous ensemble. Enfin ils lui dirent « Si tu le veux, nous t’accompagnerons ! »

    Un éclair irradia la plage. Les nuages sombres s’étaient amoncelés, la pluie commença à tomber drue. C’était l’orage. Tout en regardant la pluie, le voyageur était pensif. « L’eau. Nous sommes arrivés par la mer, Celui qui arrive par l’eau repart par l’eau, l’eau est certainement l’une des clés de ce monde mais comment l’utiliser ? ». Il s’adressa aux jeunes gens : « Que pouvez-vous me dire concernant l’eau ? »

    Les enfants se levèrent ensemble d’un signe de tête. Le jeune homme blond lança au voyageur : « Lorsque la pluie sera terminée, rejoins-nous, nous t’emmènerons. »

    La pluie dura toute la matinée. Des éclairs zébraient brièvement le ciel. La mer était très agitée et la tempête bravait le ciel et l’océan. Tandis que tous les habitants s’étaient réfugiés dans l’abri que leur offraient les huttes, le voyageur se couvrit et courut vers le navire rejoindre les marins. Lorsqu’il arriva, une odeur de café chaud lui emplit les narines. Ce fut avec grand plaisir qu’il accepta une tasse du breuvage magique. Il était heureux de retrouver ses compagnons. Il pensait à cet instant déjà loin derrière lui où il avait été accosté par le capitaine.

    « Avez-vous remarqué que cette tempête ressemble comme une sœur à celle qui nous a amenés ici ? » s’enquit le voyageur.

    « Nous l’avons remarqué » dit le capitaine. « Crois-tu que nous pourrions essayer de revenir chez nous ? »

    « Ce serait trop dangereux ! Trop risqué ! Qui sait si le bateau y résisterait ? N’oublions pas que nous avons été guidés pendant l’arrivée. Qu’arriverait-il si nous tentions la sortie par nos propres moyens ? Aucune vie ne vaut d’être risquée pour tenter l’expérience. Je ne suis pas un lâche, simplement je suis d’accord pour prendre des risques lorsque j’aperçois une possibilité, une ouverture. Dans ce cas, rien, absolument rien ne peut nous apprendre comment se déroulerait le retour ; si retour il y a. Non. Si la sortie existe, elle est quelque part dans l’île. En revanche, rien ne nous empêche d’observer. Pourrions-nous lever l’ancre et nous rapprocher de la tourmente sans risquer le bateau ? »

    « La réponse est non, bien sûr ! » trancha le capitaine. « Cependant, tu as raison ; si nous voulons sortir de ce trou un jour ou l’autre il nous faut chercher là où est la solution. Nous allons nous rapprocher au plus près sans risquer la vie du bateau. Mais au premier danger, que Dieu nous garde ! »

    Au fur et à mesure que la côte s’éloignait, les vents devenaient plus forts et les vagues plus hautes. La vision était complètement assombrie par les éléments déchaînés mais, paradoxalement, lorsqu’un éclair illuminait le ciel, tout devenait clair une fraction de secondes.

    « Capitaine, lorsque vous avez tenté la traversée de ce monde insolite, vous avez dû en évaluer les distances. Naviguez tout droit jusqu’au quart de la mesure puis, mettez la barre à 90 degrés et voguez toujours en maintenant le cap. »

    « Compris. » Approuva le capitaine. « Nous allons nous mettre en orbite sur l’équateur imaginaire ! »

    Il leur fallu des heures avant d’atteindre le point de bifurcation. Ce qui était étrange, c’est que, plus ils se rapprochaient de l’équateur, moins les eaux étaient agitées. Comme s’ils parvenaient dans l’œil du cyclone. Curieusement, les marins apercevaient les effets de la tempête à bâbord et à tribord alors que, droit devant eux et en arrière, ils voguaient dans un couloir tempéré. À l’aide de puissantes jumelles et de longues-vues de marine, le voyageur et le capitaine observaient les deux horizons. La foudre lacérait le ciel ; son flash donnait un bref aperçu à chaque déflagration. Scrutant les deux pôles opposés, ils entraperçurent une gigantesque trombe d’eau tournoyante tandis que, de l’autre côté en direction de l’île, d’énormes nuages noirs impénétrables coiffaient le paysage et montaient au plus haut des cieux. Le monde semblait pris dans un étau et frappé des deux côtés à la fois. Puis, subitement, comme si un ordre fantasmagorique avait été donné, la tempête se calma, la mer s’apaisa, le ciel bleu déchira les nuages.

    « Rentrons ! » Dit le voyageur. « Il est temps d’aller explorer le cœur de la montagne de l’île. »

    Dès l’accostage, il laissa ses compagnons et courut tout droit à la maison des enfants. Il trouva rapidement les adolescents. Il ne prêta pas attention à ce qu’ils faisaient. Il alla tout droit vers le garçon blond et la fille brune. « Soyez prêts. Nous partirons demain à l’aube si vous êtes toujours d’accord. » Ils acquiescèrent. Il sortit. Sur la plage, il retrouva sa compagne. « Viens avec moi » lui dit-il en la prenant par la main. Arrivé devant la hutte de la cheftaine, il entra, elle était là. « Je pars, demain matin, pour le centre de l’île. Les enfants m’accompagnent. Peux-tu m’accorder quelques guerrières ? ». « Ma fille s’en occupera » répondit la vieille. « Les hommes ? » s’enquit le voyageur. « Ils te suivront et interviendront si nécessaire » termina-t-elle.

    C’était le soir. Une brise courrait sur la mer et sur le rivage comme pour effacer les traces de la tempête qui avait secoué la journée. En accostant, il avait aperçu une forge. Lieu singulier mais rassurant ; un terrain connu. Il s’y dirigea. Le maître des céans était un homme de haute stature. « Bonsoir, forgeron ! » salua le voyageur. « Puis-je me servir de tes outils ? J’ai une épée à forger. » L’homme, sans dire un mot, l’invita dans son atelier. La chaleur était étouffante. Le voyageur se mit une chemise de travail et choisit parmi les métaux. Il travailla toute la nuit. Il frappa, martela, trempa, éprouva maintes et mainte fois le métal. Il sortit de la masse une épée longue et légère. Il se confectionna également une dague courte. Le forgeron l’avait aidé tout en admirant l’art et la technique du voyageur. L’aube n’était pas encore naissante ; le voyageur se dirigea vers sa hutte pour dormir quelques heures dans les bras de sa promise.

    Pendant la nuit, il s’éveilla. Sans un bruit, il sorti et s’assit sur la terrasse. Il se prépara mentalement à sa journée du lendemain. Il se détendit dans la brise douce des ténèbres. Il en avait besoin. C’était presque un luxe qu’il s’accordait. Il avait besoin de faire respirer son corps et son esprit.

    Le conquérant

    Le conquérant regardait en haut. Il n’y avait plus personne dans la clarté dominante. Ce n’était pas le soleil habituel mais il devait trouver, dans la lumière, sa force. Ces gens n’avaient rien d’une armée ; rien de belliqueux n’habitait leurs regards. Il s’avançât vers les hommes volants. Sa princesse était parmi eux ; elle l’éclaira d’un grand sourire. Alors, il s’adressa au chef de groupe : « Qui êtes-vous, quel est cet étrange pouvoir de voler ? »

    Le chef des hommes volants échangea un sourire avec la princesse. Il répondit. « Bienvenue à toi et à tes compagnons, conquérant ! Lorsque tu es arrivé la première fois, nous avons préféré t’accueillir selon nos rites nomades et observer quelles étaient tes possibilités. J’étais assez indécis lorsque ma fille s’est épris de toi et a suivi son intuition car elle était persuadée que tu étais un être humain évolué. Elle t’a montré le chemin sans rien te dévoiler. Par ton expérience évidente, tu as monté ton expédition et tu n’as pas hésité. Tandis que tu descendais, nous t’observions suffisamment loin pour que tu ne nous aperçoives pas. Bravo ! J’avoue être conquis par ton esprit d’initiative. Toi, le terrien, tu t’es lancé dans la voie des airs et tu n’as pas eu peur de braver les flammes. »

    Le conquérant écouta son interlocuteur. Il l’estimait à son image. C’était un honneur. La princesse lui prit la main et l’embrassa. Le chef reprit la parole :

    « Nous sommes une civilisation très ancienne et nous avons préféré nous retirer des cultures barbares. Oh ! Je sais très bien qu’aujourd’hui beaucoup de peuplades se réclament évoluées ou divinement éclairées. À nos yeux et à nos cœurs, vous êtes toujours des barbares. Aussi, nous avons enfouis nos lieux d’habitations très profondément sous terre tout en étant observateurs à la surface de la terre comme nomades dans des territoires reculés. Je constate toutefois et avec grand plaisir, qu’il existe des hommes vrais. Viens ! Nous t’invitons dans notre cité. »

    La cité ? L’endroit où ils étaient ne semblait pas très accueillant. Plutôt même assez désolé. Pourtant, lorsqu’il se retourna à l’invite de ses hôtes, il découvrit une ville d’une grande richesse parée de décorations mêlées de technologies stupéfiantes. Les maisons étaient désormais enrichies de couleurs chaudes et différentes tout en créant un dessin gigantesque sur l’ensemble de la cité. Des objets flottaient et suivaient des rails invisibles. Des hommes et des femmes se déplaçaient sur plusieurs niveaux. L’ensemble produisait une sorte de musique fantastique. Le ciel ! Un ciel bleu, parfait recouvrait ce nouveau monde.

    Chacun des quatre compagnons de fortune fut entouré de deux hommes volants. Le conquérant était accompagné de la princesse et de son père. Ils les saisirent par les bras. Tous ensemble, ils s’élevèrent et se dirigèrent vers la plus haute tour de la ville. Tandis qu’ils montaient, chacun essayait de satisfaire sa curiosité. « Comment faites-vous cela » demandait le scientifique pendant que l’écologiste examinait les corps de ses guides tout en guettant leurs fonctions cachées. Le commandant ne disait mot ; il observait et évaluait ses possibilités. Le conquérant ne cherchait ni à comprendre ni à se défendre ; il tâchait à être présent dans ce moment incroyable. Des gens volaient autour de lui et l’emmenaient. C’était à la fois simple et extraordinaire.

    Ils parvinrent sur la terrasse surélevée de la tour. Le groupe se dirigea vers la grande loggia. Spacieuse, elle permettait à chacun de trouver sa place, ils s’assirent. La conversation reprit ou, plutôt les questions. La plus importante revint en priorité : « Qui êtes-vous ? ».

    Ce fut la princesse qui répondit : « Comme nous vous l’avons dit, nous sommes d’une antique civilisation. Très ancienne. La plupart des nôtres ont atteint le degré d’évolution méta terrestre. Ils sont passés dans un autre plan ou une autre dimension. C’est-à-dire qu’ils sont à la fois proches et inaccessibles pour ceux qui ne possèdent pas l’ouverture sur leur nouvelle dimension. Quelques-uns, toutefois, sont restés en arrière pour établir des liens avec les civilisations suivantes. Nous servons de relais et sommes restés cachés pendant des siècles dans les profondeurs de la terre. Aujourd’hui, nous avons décidé d’établir un contact avec le monde actuel. Mais pour cela, il nous fallait trouver des hommes de cœur. Lorsque tu as répondu à notre invitation et que tu es venu, nous avons apprécié le fait que tu nous respectais tous avec beaucoup de noblesse. J’ai été conquise par ton charisme et je t’ai mis à l’épreuve. Je devais savoir si tu répondrais spontanément à l’appel de la table d’émeraude. Maintenant je sais. »

    « Et en ce qui concerne mes compagnons ? » demanda le conquérant.

    « Ils sont avec toi ; tu t’es associé avec eux ; nous les traiterons comme toi. » Répondit le chef.

    Le scientifique était impatient de savoir, se comprendre, il ne put se retenir de demander : « Comment ce lieu, qui était inhabité à notre arrivée, est-il revenu à la vie ? Et comment faites-vous pour voler ? »

    Le chef sourit en répondant. « En ce qui concerne notre cité, c’est tout simplement un transfert d’une dimension vers une autre ; un déménagement instantané si vous voulez. Nous faisons exister deux cités dans deux dimensions différentes et nous effectuons un simple déplacement. Quant à notre faculté à voler, voulez-vous essayer ? »

    « Vous voulez dire que nous avons le pouvoir de voler ? » postula l’homme de science.

    « Le pouvoir, non. Pour s’élever, il faut vaincre l’énergie de l’attraction ; ou l’équilibrer. Nous lévitons parce que nous recevons une énergie complémentaire à la gravitation. Mais ce n’est pas nous qui créons l’énergie, nous sommes récepteurs. Si l’énergie ne nous atteints pas, nous sommes incapables de quoi que ce soit. Il faut d’abord recevoir. Ensuite, créer en nous un nouveau sens qui va répondre à l’offrande et développer celui-ci, l’éduquer et en faire une partie de nous-mêmes à part entière. Nous allons vous envoyer cette énergie. Concentrez-vous, ne résistez pas, sentez au plus profond de vous-même comme un éveil. Acceptez sans contester. »

    Les quatre compagnons s’assirent, fermèrent les yeux et se détendirent. Ils étaient à l’écoute lorsqu’ils sentirent une vibration chaude qui les remplit d’un bien être similaire au plaisir. Lorsqu’ils ouvrirent les yeux, ils flottaient les uns et les autres à 10 mètres au-dessus du sol comme s’ils étaient portés par des ailes. Et ces ailes, ils les sentaient profondément ancrées en eux. Ils testèrent leur assise et, progressivement, redescendirent vers le sol. Après l’atterrissage, ils firent chacun quelques mouvements de décollage afin de mieux sentir et éprouver leurs nouveaux pouvoirs. Ils étaient comme des enfants devant un présent merveilleux. Ils étaient redevenus des enfants.

    Ils s’élevèrent à nouveau pour atteindre le sommet de la tour où ils étaient attendus. À leur arrivée, le chef leur adressa dans un sourire : « Vous êtes, à présent, des hommes nouveaux. Vous êtes des nôtres. Venez vous restaurer ; vous en avez besoin ! »

    On leur présenta des coupes. Ils burent tous ensemble. C’était un vin blanc léger doux et frais. Puis ils prirent place sur de grands coussins autour des tables qui leur étaient présentées. Cela ne ressemblait pas tout à fait aux mets auxquels ils avaient goûtés en surface. Là-haut, la cuisine était composée de chasse et de récolte. En bas, le menu était végétarien mais dont les saveurs et les combinaisons n’avaient rien à envier au banquet précédent. Les couleurs étaient différentes également. Plus douces et plus pastels. Sans doute dû à la lumière ambiante. La lumière ! Tandis qu’ils mangeaient, le conquérant observa à nouveau la lumière. Ce n’était pas la lumière naturelle bien entendu ; ce n’était pas une lumière blanche non plus. Pourtant, autour de lui, il distinguait parfaitement les tons de couleurs tantôt rouges, tantôt bleus, tantôt jaunes ainsi que les autres variations. C’était évident ! À cette profondeur, la lumière ne pouvait être qu’artificielle. Or, elle venait de partout à la fois ; il en eut la confirmation en observant les objets et les personnes autour de lui. Pas d’ombre. C’était comme s’ils étaient engloutis dans une mer de lumière. Aucune technologie terrestre n’était capable d’un tel exploit. Cette lumière ainsi que la manière de la produire était de toute évidence d’un art inconnu. Il discuta à voix basse avec le scientifique du groupe. Il en était arrivé aux mêmes conclusions. En les entendant chuchoter, l’écologiste leur révéla que les plantes et les végétaux n’avaient pas non plus la teinte habituelle que la chlorophylle aurait dû leur donner. L’homme de science leur fit remarquer, toutefois, qu’il pourrait s’agir de mutations occasionnées par des années passées sous lumière artificielle. Mais, de toute façon, rien n’expliquait sa nature et comment elle était produite.

    Pendant qu’ils conversaient, le chef et sa fille les observaient, toujours en souriant. Lorsque les invités levèrent les yeux, leurs regards se croisèrent. Alors, il se leva et déclara : « Maintenant que vous êtes rassasiés et que vous pouvez nous suivre, nous allons vous présenter qui nous sommes. »

    Ils se levèrent tous, se tinrent debout sur la terrasse et commencèrent à s’élever aussitôt suivis par le conquérant, le scientifique, l’écologiste et le commandant comme s’ils avaient toujours pratiqué cet art étrange depuis leur prime jeunesse. Le groupe descendit au cœur de la cité en direction du temple. « La table d’émeraude » pensa le conquérant, « ce doit être la clé ». À leur approche, le temple s’ouvrit comme une fleur éclot au soleil.

    Le maître

    Le maître attendait. Ils avaient été appelés pour leurs personnes ; ils n’avaient pas à être différents d’eux-mêmes. « Nous vous écoutons » dit-il tranquillement.

    L’être de lumière se plaça au milieu du cercle et commença à parler. « Vos nombreuses civilisations sont arrivées à un point de déséquilibre. Elles ont développé un nombre incroyable de choses d’une grande beauté. Leurs arts sont très diversifiés, leurs créations merveilleusement innovatrices. En revanche elles ne sont pas parvenues à chasser la haine de leurs cœurs. Les anciennes rancunes et le pouvoir orgueilleux sont restés ancrés. Nous devons vous aider de plus en plus. Mais plus nous vous aidons et plus nous éveillons les cœurs de vos semblables, plus la haine et l’orgueil se développent. Plus nous augmentons la pression, plus le mal se fortifie. »

    Le maître demanda du tac au tac : « Qu’est-ce que la haine ? »

    « La haine ? Qu’est ce qui nous fait réagir ? Quel est le moteur ? Regardez bien au plus profond de votre cœur. Cherchez dans vos souvenirs ce que vous haïssez. Vous allez, alors, vous rendre compte que ce que vous croyez haïr est ce que vous craignez le plus. La peur. La crainte. Vos sentiments se mettent en alerte. Une alarme ancrée profondément en vous qui n’est rien d’autre qu’un voyant, une alerte. Ce que vous pensez haïr est ce que vous craignez. Vous vous êtes imaginé que ce qui vous fait le plus peur est le plus détestable. La réponse est en vous. C’est à vous – et à vous seul – qu’il appartient de vaincre vos propres peurs. C’est votre barrière émotionnelle – car vous lui avez donné une conscience – qui est votre seule frontière. Allez au-delà de vos peurs et de vos craintes pour être des hommes libres ! La haine est, en comparaison, tout à fait différente. Elle ne peut s’appliquer qu’aux êtres que vous avez aimés. Elle n’est le reflet que de vos souvenirs heureux. Des souvenirs où vous avez échangé de l’amour. À partir du moment où ces souvenirs ont cessé, alors, votre cœur s’est chargé de haine. Non pas pour la personne encore aimée, mais pour les circonstances qui ont changé cet état de bien-être. Et vous nourrissez du mal pour quelque chose d’indéfinissable qui n’existe pas en lui-même. Alors que la personne est toujours aimée quelque part dans votre cœur. Comprenez-vous, à présent, que la haine n’existe pas ? Que l’amour existe toujours ? Que vous nommez ‘haine’ une frontière indéfinissable qui n’a aucune existence, sinon les circonstances qui ont tué l’amour ? »

    Le maître écouta attentivement le message de ses hôtes. Puis il répondit : « Avant que vous nous expliquiez quel sera notre rôle dans votre plan, pouvez-vous nous dire combien de fois vous êtes intervenus dans notre monde et ce qu’elles en ont été les conséquences ? »

    Les êtres se concertèrent avant de répondre puis expliquèrent : « Nous n’allons pas faire l’inventaire exhaustif de toutes nos interventions. Mais nous allons vous dévoiler les plus importantes. La première des plus importantes – qui n’est pas forcément la première chronologique – c’est lorsque nous avons apporté la loi. Quand tous les peuples de la terre se querellait et mettait leur propre civilisation en péril, nous sommes apparus porteurs d’une loi essentielle de sauvegarde. Une loi qui avait été façonnée pour la sauvegarde de l’espèce humaine. Bannir le meurtre, préserver la race, la descendance, la famille et empêcher la propagation d’idolâtries en mettant en place un Dieu unique. Il était unique, en effet, il était leur destinée. À partir de là, beaucoup de religions ont vu le jour. Et, bien que nous ayons été clairs quant au message à suivre, chaque religion a refaçonné la loi de préservation de l’humanité pour en faire une loi de pouvoir. Lorsque nous avons constaté à quel point cette dérivation de la loi était allée, nous avons provoqué une autre intervention conséquente. Nous avons, alors, apporté la loi de l’amour – le terme est incorrect, c’était plutôt un droit humain – pour rétablir dans le cœur des hommes la véritable essence. Encore une fois, le message n’a pas pris au début. Et, insensiblement, de nouvelles religions ont émergé pour profiter et diriger les masses humaines. Quelles que furent les interventions sporadiques qui eurent lieu par la suite, la greffe a donné un rejet. C’est pourquoi, aujourd’hui, nous n’interviendrons plus directement. C’est à partir de votre propre race, à partir de vos fils, de vos filles, de votre cœur que doivent être apportés les messages. La raison pour laquelle nous vous avons convoqués c’est, d’abord, parce que, vous-mêmes, vous nous avez appelés et, ensuite, parce que nous désirons que se crée dans vos cœurs ce qui va donner l’essor de votre civilisation. »

    Le maître demanda : « Permettez-nous de répondre tous ensemble. »

    L’Ermite : « Je vis retirée du monde à cause de la haine, je me suis isolée pour l’amour. »
    Le Guerrier : « J’œuvre dans de nombreuses batailles pour combattre la haine. »
    Le Médecin : « Je guide l’esprit dans la santé pour guérir de la haine. »
    Le Mage : « Je connais les sciences cachées et je sais où se cache la haine. »
    Le Roi et la Reine : « Nous régnons en harmonie pour déloger la haine. »
    La Magicienne : « Je connais la magie d’amour et la magie de haine. »
    L’Astronome : « L’univers entier est un univers d’amour, la haine n’a pas d’univers. »
    L’Initiée : « Je connais les religions et je connais leurs parts d’amour et de haine. »
    Le Juge : « J’établis la justice. Je connais la loi des hommes, la loi de l’amour, la loi de la haine. »
    Le Diplomate : « Je suis médiateur. Ma vie est consacrée à transformer la haine en amour. »
    Le Maître : « Nous sommes unis dans l’amour et aussi contre la haine ! »

    Les êtres prirent la parole : « Écoutez-nous : Vous n’avez pas choisi les choses auxquelles vous croyez. Ce sont elles qui vous ont choisis. »

    « Que voulez-vous dire ? » rétorqua le maître.

    « Eh bien, lorsque vous naissez dans votre monde, vous transportez avec vous des liens. Des racines que vous avez préalablement choisies pour vous raccorder. Ce sont ces liens qui vous rappellent ce que vous croyez du plus profond de votre cœur. Tout ce que vous pensez avoir développé et qui fait votre force au plus profond de vous-mêmes est, en réalité, l’écho de cette force qui a développé un lien avec vous. Ce que vous appelez votre âme ne fait pas partie de vous. Imaginez-vous comme un long tube. Votre âme est l’énergie qui circule dans ce tube. Tube qui a, d’ailleurs deux extrémités ; l’une masculine et l’autre féminine. L’énergie sexuelle est l’une des très nombreuses énergies qui circulent entre ces deux pôles. Au milieu se trouve la fontaine d’amour. Cet état est difficile à retrouver lorsque l’humain a grandi. L’être humain a cependant une possibilité de découvrir et ressentir cette force. Lorsqu’il quitte sa petite enfance, juste avant de devenir adulte, il entre dans une période où son cœur est grand ouvert à toutes ces connaissances. Il ne tient qu’à lui de fixer cette étape dans sa vie et s’y accrocher sans tenir compte de toute l’éducation qui va le transformer. Durant cette période, une connexion s’établit avec ses origines. Cette sensibilité sera progressivement enfouie sous plusieurs couches d’instruction de la vie des hommes. Seuls ceux qui se souviennent de cette période peuvent ressentir ce que je vous apprends aujourd’hui. Si vous désirez dans votre cœur accepter et faire tomber le masque, alors, concentrez-vous et revenez à cette étape de votre vie. »

    « Est-ce pour cette raison que l’adolescence est une étape difficile ? » demanda la femme médecin.

    « Pas complètement car, beaucoup de transformations hormonales se déclenchent à cette période. En revanche, c’est bien à cette période que les jeunes deviennent très sensibles. Il se passe même un moment important lorsqu’ils quittent leur enfance et qu’ils n’ont pas encore accroché leur vie d’adulte. Une période qui peut être imperceptible chez certains mais remarquée chez d’autres. Ils ne veulent plus être un enfant mais ne veulent pas être adultes. Mais dès qu’ils se mettent à combattre le monde, ils abandonnent cette étape pour prendre une autre route. En revanche, selon l’intensité, ils peuvent s’en souvenir toute leur vie. C’est ce souvenir qui est présent en chacun de vous et qu’il faut réveiller. »

    Le maître intervint : « Et lorsque nous serons tous réveillés ? »

    « Alors, vous serez prêts à relier votre monde au notre » répondirent simplement les êtres fabuleux. « C’est vous qui serez les témoins et qui enseignerez vos semblables. »

    « Est-ce que cela concerne tout le monde ? » demanda le juge qui avait l’expérience de la vaste étendue des différences de comportements humains.
    « Et nous faudra-t-il combattre ceux qui s’opposeront ? » interrogea le guerrier, homme habitué aux conflits entre les peuples de la terre.

    « Eh bien, oui et non. Mais vous comprendrez tout cela au fur et à mesure. Ne vous inquiétez pas, pour le moment, de la forme, du fond ou de quoi que ce soit. Ayez confiance ! Tout ce dont vous aurez besoin arrivera en son temps. » Soulignèrent les êtres.

    L’initiée conclut en ces termes : « D’autant que ce que vous nous proposez correspond à notre mode de vie et à nos aspirations. Mais nous renfermons dans nos cœurs l’humilité d’accepter vos nouveaux enseignements. »

    Le sage

    Le sage prit un temps de repos. Il avait demandé au passeur de le ramener auprès des enfants. Il avait envie de communier à nouveau avec leur amour. Lorsqu’ils arrivèrent à la grande maison, ils étaient assis silencieusement dans l’herbe sous les arbres. Quand ils le virent ils se levèrent joyeusement.

    « Viens avec nous ! » crièrent-ils de joie en l’apercevant. « Nous sommes en train de jouer à créer des mondes ! C’est très amusant ! »

    Le sage souriait tant qu’on aurait pu dire qu’il riait aux éclats. Ils le prirent par la main et formèrent une ronde.

    « Tu vas voir ! Le plus important, c’est quand on commence ! »

    Le sage s’assit et écouta attentivement, laissant son corps détendu.

    « D’abord pour commencer, tu fermes les yeux et tu observes le noir dans lequel tu te trouves. Toujours les yeux fermés, tu vas visualiser ce que tu voyais. À la différence de l’aveugle de naissance qui ne peut imaginer le noir, toi, tu connais la nuance. Maintenant, tu réalises que tu n’as jamais créé de monde, cette lacune est le noir de ta conscience. Cependant, contrairement à l’aveugle, si ta capacité créatrice existe, c’est que tu possèdes en toi l’organe. Tu vas apprendre à le réveiller. Souviens-toi, lorsque tu as ouvert le passage entre la vie et la mort, celui-ci te semblait sans espace et sans durée. La manière dont tu as perçu le passage a été accomplie par cet organe caché, ton troisième œil si tu veux. À présent, nous allons faire des expériences et tu vas t’introduire dans la faille pour créer ton propre espace et ton propre temps. C’est ainsi que l’on crée des mondes. »

    Le sage repéra vite le passage, l’expérience était toujours fraîche dans son cœur. Son cœur ? Il découvrit alors son troisième œil auquel il n’avait pas prêté attention tant le passage était la révélation éclatante ! Il tenta son premier pas. C’était chaud ! Ça fit en lui comme une explosion.

    « Attention ! À l’instant de la création tu mets quelque chose là où il n’y a pas d’espace. L’explosion peut être épouvantable. Quand tu crées, l’espace et le temps doivent se créer en parallèle et par conséquence. »

    Le sage renouvela l’expérience. C’était si facile, maintenant, de faire fonctionner son nouvel organe ! Lorsqu’il pénétra dans la brèche, un univers se déploya, ce fut très lumineux une fraction de temps puis, tout s’effondra.

    « Magnifique feu d’artifice ! » éclatèrent de rire les enfants.

    Le sage était prêt à recommencer l’expérience mais il avait besoin, avant tout, de connaissances et d’apprentissage afin de pouvoir continuer.

    « Pour que ton monde soit stable, il faut qu’à l’instant de la création il y ait l’essence de tout ce qui devra exister dans celui-ci. Et tu ne pourras y pénétrer que si l’amour que tu y as semé t’est favorable. » Le passeur levait les bras comme pour embrasser l’espace en prononçant ces mots.

    Le sage réitéra sa création. Cette fois-ci, il mesura tout son amour dans la composition. Au début, ce fut comme dans un kaléidoscope. Des nouveaux atomes s’organisaient en réseau pour former des figures comme dans un jeu. Des combinaisons toujours nouvelles s’arrangeaient et offraient au monde que le sage avait créé un éclat harmonieux. Puis, au bout d’un temps, les étoiles s’éteignirent, le monde perdit sa clarté et s’effondra.

    « Les mondes ont une vie et une mort. Ils s’épanouissent puis reviennent au néant. Si tu veux lui donner la vie éternelle, alors il faut lui insuffler ta propre vie et y demeurer. Tu comprends, bien sûr, que tu dois maîtriser le processus afin que ton monde soit stable. »

    Le sage approuva et accepta les leçons et les conseils de ses quatre guides. Toute la journée fut consacrée aux essais, aux échecs, au travail, à des découvertes, à de nouveaux échecs. Mais l’enrichissement augmentait au fur et à mesure de l’avancée de la journée. Lorsque le soir tomba, ils rentrèrent se restaurer. Tandis qu’ils mangeaient, le garçon aux cheveux de jais annonça au sage : « Ce soir, nous allons pratiquer les songes. Tu verras, c’est très reposant et génial ! Tu te laisses transporter et, si tu es doué, il t’arrive plein de choses merveilleuses. »

    Ils terminèrent leur repas puis, montèrent un escalier majestueux pour arriver dans une grande pièce circulaire dont le plafond était un dôme transparent. Au-dessus des étoiles dessinaient des constellations que le sage n’avait jamais observées.

    « Comment rêve-t-on ? » demanda le sage. Les enfants répondirent : « Il y a deux forces opposées dans le rêve. D’abord, il y a toi, tes questions, tes préoccupations, tes envies, ton esprit. En face, il y a tes origines. Tu peux imaginer cela comme le yin et le yang. Toi l’homme terrestre d’un côté et toi, l’homme des étoiles de l’autre côté. La rencontre de ces deux entités va créer un rêve. Selon les mélanges et les combinaisons, cela peut être très beau, très fort, très créatif. »

    Il était allongé et détendu. Il n’avait pas d’effort de création à faire ; juste se laisser dériver dans le voyage, observer et découvrir. Il se posait des questions. Il était aussi très curieux de cette rencontre avec lui-même ou plutôt son complémentaire. D’abord, il s’imagina un long tunnel. Il était à l’une des extrémités. Il se déplaça à l’intérieur pour atteindre l’autre terminaison. Il y découvrit une femme qui lui ressemblait et avec qui il ressentait une grande communication. Ce n’était pas ce à quoi il s’attendait mais il comprit aussitôt. Il prit alors la main se son moi féminin. Lorsque leurs mains se serrèrent ce fut comme un coup de foudre, comme une grande compassion, comme s’ils avaient vécu et partagé tous leurs souvenirs pendant toute une vie. Alors, ils rentrèrent dans le tourbillon du tunnel afin de trouver le passage. Lorsqu’ils arrivèrent au centre, ils replièrent le tunnel puis, le retournèrent. Ils baignèrent alors dans un espace empli de lumière. Plein de lumière. Comme s’il en venait de partout. Ils virent qu’ils étaient dans une fontaine de lumière et qu’ils en faisaient partie. Quand leurs yeux furent habitués à la clarté ambiante, un paysage fantastique se révéla dans leurs cœurs. Dans leur cœur et non dans leurs yeux car, étrangement, ils voyaient et percevaient le monde qui les entourait sans en discerner les formes comme dans la réalité de leur monde originel. Ils en avaient la perception mais sans la vision. Un œil nouveau venait de naître dans leur cœur. Le sage et la sage trouvèrent donc cela naturel. Non seulement naturel mais beaucoup plus précis et plus riche. Par leurs nouveaux sens, ils se dirigèrent sans difficulté sur la piste qui s’élevait dans le jardin conique. Au sommet de la pyramide arboricole, une clé. Pas une clé qui ouvre les portes mais une clé qui ouvre les mondes et la conscience. Dès qu’ils l’eurent en main, ils s’aperçurent que leurs corps avaient fusionné, que leurs cœurs s’étaient rejoints et qu’ils vivaient dans un monde aux multiples dimensions auxquelles ils avaient droit. En recouvrant le pays de ses origines, l’être nouveau salua ses congénères qui l’accueillaient.

    « Bravo pour ton rêve, tu es doué » lui annonça l’un des garçons. Il venait de se réveiller dans un matin calme. Il avait encore quelques bribes, quelques fragments, quelques souvenirs de son rêve. Il avait un peu de peine de l’avoir quitté mais il était très heureux d’avoir approché d’aussi près sa source de lumière. Il se mit debout. Il avait faim.

    La vie est faite d’expériences et de nourriture s’exclama-t-il !

    Tableau de Laureline Lechat

  • CONTE D’AVRIL

    Le voyageur n’est pas le sage qui sait voyager dans l’espace
    Le conquérant n’est pas le sage qui a construit dans tous les âges.
    Le maître n’est pas plus le sage qui sent la matière qui passe
    La sagesse n’est pas le sage, c’est la sagesse qui fait le sage.

    C’est la raison existentielle de l’écho prononcé par Dieu
    Qui a semé et tout l’espace, et la matière, et le temps.
    C’est ce mouvement essentiel dont on voit le poinçon radieux
    Dans chaque ombre ou rayon qui passe, dans chaque cil papillotant.

    Le voyageur

    Le voyageur entra dans la grande salle. Il y avait des hommes assis, les yeux fermés, silencieux.
    La doyenne l’invitât à s’asseoir ainsi que sa compagne. Une atmosphère d’une étonnante légèreté flottait dans l’atmosphère. Ce lieu inspirait la détente, la paix, le recueillement. C’était comme si tous étaient portés par une musique invisible. Invisible était le mot. Cela se passait ailleurs tout en étant le support de l’entente. Le voyageur était à son aise. Sa vie était peuplée de voyages, de rencontres, d’échanges et d’amour. Cette assemblée singulière était harmonique à son cœur. Il avait l’impression de rentrer chez lui. De rencontrer ses frères et ses sœurs. Il n’eut pas besoin de parler. Il s’assit, se détendit et attendit.

    La doyenne prit la parole : « Nous sommes les gardiens de la vie. Notre existence est liée à l’équilibre du monde. Nous avons établi un accord eurythmique entre nos deux univers. Les hommes et les femmes que tu as rencontrés ont installé une harmonie entre deux réalités. Les hommes s’appuient sur les femmes ; les femmes s’appuient sur les hommes. Les hommes sont consacrés à la prière, à la méditation. Ils ont la charge d’apporter continuellement leur amour pour aider le monde. Les femmes ont la charge de la nature. Elles sont spirituellement physiques ; ils sont physiquement spirituels ; l’échange. Ils apportent aux femmes une source d’amour. Elles apportent aux hommes le reflet de l’amour. »

    Le voyageur approuvait. Il avait ressenti, en effet, une entente parfaite entre les habitants de l’île. Pourtant, ils lui cachaient quelque chose. Il l’avait deviné depuis le début. Il était certain que sa présence n’était pas fortuite. Pourtant, il y avait eu tellement de circonstances nouvelles ces derniers temps qu’il ne voyait pas comment elles auraient pu être manipulées. Alors il les questionna.

    « Pourquoi nous avoir attirés ici ? »

    Ils échangèrent des murmures entre eux. Le voyageur discernait une imperceptible tension. Il patienta en attente de leur réponse. Ils hochèrent la tête.

    « Nous ne t’avons pas attiré ! » expliqua l’un des hommes assis. Il semblait aussi vieux que la cheftaine et, comme elle, conservait pourtant un corps remarquable malgré sa peau parcheminée. « Ou plus exactement, nous n’avons pas désiré t’attirer. Mais nous décelons, qu’entre toi et notre monde, il existe une simultanéité. Si tu as pu découvrir le passage entre nos deux univers, c’est que tu as autant à nous apporter que nous avons à t’apporter. Reste avec nous et partage notre méditation pour l’heure. Après cela, tu viendras avec nous. Nous t’amènerons consulter la table de la vie. »

    Le voyageur accepta l’invitation. Il s’assit avec eux. L’air était mêlé de parfums pendant que les chants s’élevaient. Des chants à l’unisson entre les chanteurs et les chanteuses. Doux et profonds à la foi. Relaxants et reposants. Profondeur et légèreté de l’être. Un fragment d’éternité. Et toujours cette force invisible du chant. Tout semblait vivre au ralenti dans l’instant présent ; un ralenti mesuré. Tiens ! Il ne l’avait pas remarqué au début mais, à présent, au fur et à mesure qu’il laissait son esprit ouvert et détendu, il se dégageait de ces chants des mots, des idées, un message subtil comme une image qui serait cachée dans une fresque sonore. Il serait intéressant, plus tard, d’étudier ces chants, voire d’y participer.

    Lorsqu’ils se levèrent, il faisait nuit. Ils apportèrent des torches puis, se mirent en marche. La procession suivit une route qui partait du village vers le centre de l’île. L’allée qu’ils foulaient était bordée de pierres noires qui pointaient vers les étoiles. Ils parvinrent après des heures de marche dans un promontoire circulaire. Au centre, une dalle irradiait. Tous s’ordonnèrent autour. Le patriarche et la doyenne firent signe au voyageur d’approcher. Au fur et à mesure qu’il avançait sur le passage, il ressentait la profondeur du lieu. Au premier abord la statique des pierres, ensuite leurs vibrations, enfin, la transmission. La stèle noire était gravée d’une écriture que connaissait le voyageur. « Du grec ancien » remarqua-t-il. Il savait la lire mais la transcription lui demandait beaucoup d’énergie. La marche dans l’allée l’avait progressivement marqué. À présent, au milieu de la nef cristalline, il sentait des vibrations intenses comme s’il avait été à proximité d’un magnétisme très prononcé. Alors, il se concentra sur le texte.

    Il est éternel. Il n’a ni début, ni fin, Il est l’infini. De l’infini, Il a découpé et créé un morceau d’éternité, l’a regardé, l’a observé, l’a aimé. Il a délimité une portion de l’éternité du temps, une portion de l’éternité de l’espace, une portion de l’éternité de la vie. Il a expérimenté son échantillon. Il peut le déformer, le compresser et le détendre, le chauffer et le refroidir. Il peut le regarder de près, de loin, l’éloigner, le rapprocher tandis que, faisant partie de lui-même, l’éternité l’enveloppe sempiternellement. Alors qu’il le courbe, son échantillon se met en relation avec chaque point d’éternité. Aussi loin qu’il peut aller dans l’infini, chaque point d’éternité est en relation avec un point de l’échantillon. L’éternité tout entière se retrouve reflétée dans l’échantillon. Lui-même y est présent. Il a transmis la vie à son échantillon et s’est donné en héritage. Il l’aime. Il en désire d’autres. Il a découpé alors un second morceau à partir du premier. Il a fait attention à son découpage ; l’assemblage doit pouvoir se faire et se défaire ; l’assemblage doit pouvoir se reproduire à partir d’autres emplacements du morceau afin de créer de nouveaux échantillons. L’assemblage doit le représenter. Il a créé, alors, un assemblage de vie. Le morceau s’est fragmenté et s’est défragmenté dans une activité croissante. Désormais, beaucoup d’échantillons ont pris vie, se reforment, redonnent de nouveaux échantillons qui eux-mêmes s’assemblent. Il s’est mis à modeler certains échantillons afin de construire son œuvre. Certains segments se sont cassés, d’autres sont revenus à leur position de départ, d’autres ont résisté jusqu’à la rupture, d’autres, enfin, se sont pliés à ses désirs. Rapidement pour certains, plus lentement pour d’autres. Chaque épreuve est une nouvelle direction bénéfique pour chacun des fragments. Lorsque les segments se seront assemblés et que le réseau sera ordonné, une nouvelle dimension irradiera l’ensemble. À ce stade, la création contiendra son créateur.
    Il sourit. Il vient d’accoucher de son fils. Il vient enfin de créer un être délimité qui lui est supérieur.

    « Comprends-tu ce que cela signifie voyageur ? » lui demanda le patriarche. Le voyageur prit son temps pour répondre. Il ne fallait pas chercher à déchiffrer le message mais trouver l’écho au plus profond de lui-même. Il avait l’habitude, lorsqu’il se posait des questions insolubles, de laisser jaillir la source de la réponse du plus profond de lui-même.

    « Cela signifie que Dieu a créé le monde pour lui transmettre sa puissance infinie et qu’il a voulu que sa création soit supérieure à lui. Cela voudrait dire que l’homme est dans l’erreur depuis la nuit des temps de croire en l’être supérieur. C’est Dieu qui nous a créés supérieurs à lui. Et c’est à nous de respecter sa volonté et de croître. La véritable puissance de Dieu serait alors celle de l’homme qui grandit avec Dieu dans son cœur ? En tous les cas, l’homme aurait dans son cœur le reflet infiniment grand de son créateur. L’homme est alors la frontière entre les deux infinis. Il ressort de tout cela qu’être limité donne un pouvoir supérieur par rapport à celui qui est infini ! »

    Le voyageur était pensif. Si cette stèle était révélée au monde. Ce serait le plus grand schisme parmi les religions de la terre. Fini le pouvoir des hommes sur les hommes et la crainte de Dieu. Elle avait donc été placée sciemment dans ce lieu. Ce lieu même avait-il été créé pour abriter cette révélation, pour la mettre à l’abri ? Et dans ce cas, quelle était la raison de sa présence ? Était-il ici pour rapporter la connaissance dans son propre monde ? Et dans ce cas, le laisseraient-ils faire ?

    Le voyageur entreprit de le découvrir, il se fit enquêteur et, du tac au tac, posa ses questions :

    « – Qui vous a enseigné votre science ?
    – Les pères de nos pères, les mères de nos mères, depuis toujours.
    – Qui a déposé cette stèle ici ?
    – Nous sommes les gardiens de la stèle au plus lointain de nos souvenirs.
    – Qui a créé ce monde ?
    – La réponse est inscrite sur la pierre, voyageur.
    – Quel est mon rôle ?
    – Tu le découvriras par toi-même.
    – Comment repart-on de cette île ?
    – Celui qui arrive par l’eau repart par l’eau ; l’eau délimite notre monde, elle en est le début et la fin ; l’eau est l’infini.»

    Une lueur subtile dans le regard du voyageur. Dans leur langue, l’eau avait plusieurs consonances. Il y avait différents mots pour l’eau selon sa direction, en haut, en bas, autour. Dans la réponse de l’ancien, ces mots résonnaient comme une carte, comme une orientation. Il y avait là un sens. Il nota cette information dans sa tête ; il savait qu’elle lui servirait plus tard.

    « D’où vient l’eau des rivières ? Du centre de l’île ? Qu’y a-t-il au sommet de l’île ? Existe-t-il un passage qui mène au cœur de cette terre ? Mais oui ! L’île a l’air d’être le centre de ce monde, c’est encore plus près du centre qu’il faut aller ! »

    Les uns et les autres se concertèrent silencieusement. Enfin, la cheftaine s’adressa au voyageur. « Demain, nous te conduirons. Mais, avant, il faut nous préparer à l’expédition. Il y a quelque chose de sacré dans ce lieu. Sacré et dangereux aussi. Dangereux pour nous, les femmes. Les hommes nous protègent cependant et tu es un homme. Rentrons au village à présent. »

    Le groupe reprit le chemin du retour. Celui qui arrive par l’eau repart par l’eau pensait le voyageur. Un monde créé et délimité par l’eau ? Qu’est-ce que cela signifiait réellement ? La nuit était l’attente de nombreuses questions. L’aube apporterait peut-être une réponse. Le voyageur savait qu’il n’avait pas encore rencontré la véritable force qui avait créé ce monde, qui l’y avait plongé et encore moins ce qu’elle attendait de lui.

    Le voyageur marchait seul sur la plage cette nuit, il n’arrivait pas à dormir. Beaucoup de questions dans la tête. Dans sa tête humaine. Cette arrivée non désirée dans cette île d’où l’on ne pouvait s’échapper. Ces gens très communicatifs, trop même. Cette révélation révélée beaucoup trop facilement. Hasard ou préméditation ? Il finit par se persuader qu’il avait malgré tout besoin de repos. Son esprit avait besoin de faire le point et de décanter. Mais il savait, à présent, que son combat ne faisait que commencer. Combat ? Il n’était pourtant que le voyageur. Serait-ce son don d’observation qui était mis à contribution ? Il rentra chez lui. Elle l’attendait. La fièvre dans le corps, il s’abandonna. L’amour panse les plaies, l’amour soulage, l’amour rend fort.

    Le conquérant

    Le conquérant se réveilla avant son tour de garde. Il se leva et écouta. Le silence de la nuit. Rien n’avait bougé depuis qu’il s’était endormi. Apparemment. Il se dirigea vers la sentinelle.

    « – Rien à signaler ?
    – Non. Il fait trop sombre. J’ai essayé d’augmenter les lumières pour mieux distinguer les détails des parois mais je ne voulais pas vous réveiller.
    – Il est certain que la lumière du jour ne nous atteindra plus désormais. Nous allons attendre que tout le monde soit réveillé et nous déciderons alors de ce qu’il convient de faire. »

    Le garde rejoignit les autres, laissant le conquérant seul gardien dans la nuit. Il se retrouvait en cet instant. Il était dans une période d’attente. Il le savait. Il connaissait cette sensation. Elle faisait partie de sa vie. Il faisait l’équilibre entre ses doutes et ses évolutions. Bien sûr, ils pouvaient descendre sans fin, sans intérêt, sans but. Bien sûr, il avait senti l’opportunité, la coïncidence subtile de la rencontre avec l’au-delà, l’ailleurs, l’autre. Mais il ne pouvait risquer ainsi la vie de ses compagnons, de son amie, de ses guerriers. Il avait la responsabilité des échanges, de l’initiative, de la force motrice. Il se concentra sur lui-même, à l’intérieur de lui-même. Il chercha l’ouverture au plus profond de son être.

    Elle s’était réveillée. Elle ne le chercha pas ; elle savait où il était. Sans un bruit, elle se leva et s’approcha à pas légers vers son ami. Elle le sentait préoccupé et plongé dans l’incertitude. Elle s’assit à ses côtés et lui prît simplement la main.

    Sa présence fit sortir le conquérant de ses pensées. Ils ne disaient rien. Ils restaient ensemble dans le silence des ténèbres. Seules les vibrations et le craquement de la nacelle leur rappelait leurs origines. La montgolfière descendait imperturbablement dans sa course aveugle.

    Il faisait plus chaud à présent. C’était indéniable. Plusieurs heures avaient passé, le conquérant avait fini son tour de garde, il avait été relayé et s’était rendormi. À son réveil, il remarqua tout de suite la différence de température.

    « Il y a une lueur en bas. Elle est très faible » dit le conquérant. Il alla s’enquérir auprès du scientifique de la distance parcourue depuis leur départ. « C’est difficile à formuler en raison de l’impossibilité de nous repérer depuis le début. Mais à supposer une descente de 10 kilomètres par heure environ et une journée écoulée, cela nous donne approximativement un parcours de 240 kilomètres sous la surface de la terre. Ce qui me semble formidable. Mais, à cette distance, nous aurions dû rencontrer des nappes volcaniques. »

    « À moins que la lueur au-dessous de nous ne soit le feu de l’enfer ! » soupira le commandant qui tenait mal en place dans l’attente.

    « Il n’y a pas de feu dans nos légendes. On y parle du domaine des dieux mais il n’a jamais été question de feu ! » Précisa la princesse, comme pour les rassurer.

    Le conquérant réfléchissait rapidement. « Prenons la plus longue corde et lestons la. Puis laissons la descendre et attachons l’autre bout. Ainsi, si la tension de la corde faiblit, nous saurons qu’il y a quelque chose en dessous. »

    « S’il y a quelque chose, ce n’est certainement pas du feu » annonça l’écologiste. « Voyez les parois : De la moisissure, une sorte de mousse ? En tous les cas c’est verdâtre et végétal. Impossible de trouver ça ici si nous étions dans une cheminée volcanique ! »

    En effet, la consistance des parois avait changé et on commençait, enfin, à les apercevoir sorties des ténèbres. La lumière continuait de s’intensifier. La chaleur également. L’air devenait tempéré. C’était comme un matin. Comme le point du jour qui achève la nuit mais, sans soleil.

    « La corde se relâche, il y a quelque chose en dessous ! » Hurla le commandant.

    « Augmentez la puissance du brûleur ! » ordonna le conquérant. « Il faut freiner notre descente. »

    La longueur de la corde avait été calculée. La chute fut amortie et, lorsque la nacelle atteignit le sol, ce fut en douceur. Pendant l’arrêt de leur vaisseau, ils avaient été tous attentifs à leur propulsion et au sol qui se rapprochait. Lorsqu’ils eurent atterri et qu’ils eurent immobilisé la montgolfière par des ancres et des grappins, ils regardèrent enfin autour d’eux.

    C’était incroyable ! Ils avaient atteint une vaste cavité baignée d’une lumière blanche qui semblait venir de toutes les directions à la fois. Un parterre fait d’une herbe très courte et aux feuilles assez larges. La botaniste en préleva immédiatement un échantillon. Tout autour, le paysage se fondait dans la lumière. Seul un côté offrait la perspective de quelque chose qui aurait pu s’apparenter à des constructions. Ils laissèrent les brûleurs en veille afin de pouvoir repartir précipitamment. Un des guerriers, armé d’un fusil en guise de signal, resta à l’affût dans la nacelle. Ils prirent quelques provisions et partirent en direction de la cité incertaine. Ils marchèrent une heure environ dans le silence.

    Dès l’entrée dans la citadelle, toujours le silence. On aurait pu croire à une ville morte cependant, rien ne montrait une activité passée ou actuelle. Les pierres étaient nues, parées de couleurs chaudes. Les murs étaient intacts. Pas de porte, pas de fenêtre, des ouvertures aveugles donnaient aux maisons un regard incertain. Les constructions étaient très grandes, très hautes. Comme si des géants avaient érigé leur cité. Ils arrivèrent bientôt sur la place principale du village étrange. Les grandes rues s’y concentraient. De vastes allées très lumineuses. Pas d’ombre. Comme si la lumière venait de partout à la fois. Tandis qu’ils projetaient leurs regards, l’homme de science était à la recherche d’indices, d’inscriptions, de traces de civilisation.

    « Tout cet endroit ne cadre pas ! » déclara l’écologiste. Les pierres et les murs ne sont pas érodés, la poussière et la moisissure ne recouvrent rien. Comme si cela avait été figé pour l’éternité. C’est comme si nous marchions dans une photographie. À première vue, on a l’impression que tous les habitants de la cité se sont cachés, emportant avec eux toutes leurs richesses. En revanche, vu la proportion suffisamment vaste de cette cité, cette hypothèse est extravagante. J’ai l’impression qu’on nous cache quelque chose. Cette ville est apparemment abandonnée, je dis bien ‘apparemment’. Aucun signe de mort ni d’abandon n’est visible. Ou alors, quelqu’un a voulu nous faire une mystification gigantesque en nous bâtissant ce décor. »

    Le conquérant ne disait mot, il ne parlait pas. Les paroles de la femme biologiste reflétaient sa propre pensée. Quel était cet endroit ? Qui étaient ses habitants ? Que voulaient-ils cacher ? Que voulaient-ils vraiment ?

    Ils continuèrent à explorer les environs. Aucune trace de vie. Nul indice d’une civilisation. Sur la place du village, une construction singulière se dressait comme un signe d’autorité. Ils gravirent les marches qui y conduisaient. Toujours ce silence ! Lorsqu’ils parvinrent à l’entrée, nulle porte ne leur barrait la route. Ils entrèrent et débouchèrent dans un grand couloir plein de lumière. Au fond, une autre porte d’où irradiait un rayon vert. Ils avancèrent prudemment. Lorsqu’ils furent près de la porte, le faisceau était plus profond. Ils franchirent alors la dernière porte et pénétrèrent dans une immense salle voûtée. D’énormes piliers supportaient des arcs impressionnants. Au centre, sous le dôme, une dalle gigantesque, parfaite, rayonnait d’un vert très intense. D’un vert émeraude. À l’instant où le conquérant s’avançait pour toucher la table de pierre de sa main, ils entendirent distinctement un chant. Ils se regardèrent tous interloqués, tous les sens aux aguets. Seule la princesse restait calme. Elle se dirigea aussitôt vers la sortie. Tous lui emboîtèrent le pas. Lorsqu’ils sortirent, ce fut pour assister à un spectacle insolite.

    Au plus haut du plafond de la caverne fantastique, des hommes lévitaient. Ils étaient assez nombreux, une centaine. La princesse levait les bras pour les accueillir. Lentement, ils descendirent. Lorsqu’ils eurent tous atterri, leur chant se tut et la cité changea de couleur.

    Le conquérant resta sur la défensive. Il les avait reconnus. C’étaient bien le peuple d’en haut qu’il avait déjà rencontré. Quelle était cette comédie, ou plutôt, quels étaient leur but ? Il était le conquérant ; il se retrouvait pion dans un jeu qui n’était pas le sien. « Le véritable enjeu de la bataille se présente maintenant » pensa-t-il.

    Le maître

    Le maître observa l’endroit où ils étaient tous rassemblés. Très lumineux. Un blanc éclatant. Pas de mouvement perceptible. C’était comme s’ils étaient immobiles. La pièce était de forme circulaire. Pas trop grande. Une dizaine de mètres de diamètre. Des sièges étranges mais très confortables étaient arrangés sur la circonférence et dirigés vers le centre. Chacun s’assit à sa place.

    Rien ne se passait, apparemment. Ils se retrouvaient seuls, se regardant les uns les autres. Tout était calme ; pas de bruit ; pas de nouvelles. Le maître, alors, se leva. Il avait compris.

    « Mes amis, je dois vous expliquer et vous faire comprendre que nous avons tous autant de mal à correspondre avec nos hôtes qu’ils en ont à communiquer avec nous, pour l’instant. Je vous propose tous d’être détendus, réceptifs et d’offrir la paix de vos cœurs. Les liens sont en train de s’établir. Nous devons les concrétiser et les sentir germer en nous. »

    À ses mots, la magicienne se leva de son siège. Elle se plaça au centre du cercle et très lentement d’abord, harmonieusement ensuite, inspirée enfin, elle se mit à danser. Tandis que son corps évoluait, chacun se détendit et se mit en vibration avec elle. Chacun observait les volutes captivantes de sa danse et ressentait dans son propre corps les mêmes rythmes. Se concentrer sur elle leur permettait de s’accorder les uns et les autres. Lorsqu’ils furent au diapason, la voûte s’éclairât.

    D’abord des formes surgirent du néant. Leur taille augmentait et diminuait sur un rythme indéterminé. Puis, ce fut un ballet de contours et de figures. La lumière devenait de plus en plus intense. Finalement, trois formes se stabilisèrent et prirent, chacune, une apparence humanoïde.

    Dans le silence qui s’ensuivit, l’initiée commença son chant. D’abord des sons à bouche fermée puis une voix claire et primitive, enfin, une mélodie rythmée. Particulièrement rythmée. Suivant la mesure inspirée, ils s’alignèrent autour de la voûte afin de former une figure remarquable. Au fur et à mesure que chaque compagnon s’accordait, une couleur émergeait, différente pour chacun. Quand le maître ferma la figure, les couleurs devinrent d’un blanc éclatant, comme au commencement, et la pièce dans laquelle ils étaient rassemblés s’effaçât. Ils étaient passés.

    « Soyez les bienvenus, hommes et femmes de la Terre ! »

    Une assemblée de personnages difficiles à discerner tant la lumière était à la fois forte et dépourvue de contrastes. Il régnait une paix douce et accueillante. Bien plus que cela. Il se dégageait de l’assemblée insolite un amour qui irradiait non seulement le lieu mais chacun de ses habitants. Les invités terriens étaient dans l’accord et en goûtaient plaisamment la consistance. Trois êtres plus petits. Des enfants ? Ils s’avancèrent présentant un plateau chargé de cristaux. À chacun des terriens un cristal fut offert. Chacun des minéraux reflétait une couleur différente. L’initiée se vit offrir une pierre d’un indigo profond, la femme médecin était ravie de son émeraude, la magicienne porta sa pierre bleue sur son cœur, la reine accueillit son rubis, l’ermite se recueillit et referma sa roche jaune dans les mains et sur ses seins tandis que l’astronome se reliait à son étrange caillou orange. Puis, les hommes acquirent leur présent. Des roches brunes et noires ; celle du maître était blanche. Chacun se focalisa sur son symbole de communication. Enfin, le maître prit la parole et s’adressa à ses hôtes :

    « – Quel est le lieu dans lequel nous nous trouvons ? Sommes-nous sur une autre planète ?
    – Pas tout à fait, répondit l’être de lumière qui s’était approché. Afin d’être le plus clair possible, nous allons nous présenter. Nous sommes des créateurs de mondes. Voyez-vous, après avoir, comme vous, vécu et progressé à la surface de la terre, nous avons gravis et expérimenté tous les échelons de la vie humaine et nous avons découvert la quintessence de notre vie. Nos cœurs se sont épanouis, nos yeux se sont ouverts, nos sens se sont développés. Nous avons alors quitté le monde terrestre non pas pour un autre monde matériel. Nous avons appris à créer des mondes. Aujourd’hui notre civilisation profile des univers dans lesquels nous nous établissons. C’est l’étape actuelle de notre connaissance. Bientôt, nous le savons, il y aura de nouvelles dimensions que nous acquerrons et qui nous porterons sur d’autres plans. Mais pour le moment qui nous importe, le moment où nous vous accueillons, nous vous souhaitons la bienvenue dans ce monde nouveau qui est le nôtre.
    – N’avez-vous plus aucune base terrienne ?
    – Autrefois, nous avions beaucoup de cités à la surface de la terre. Puis, vous vous êtes multipliés et vous avez progressé sur les continents. Alors, nous avons commencé à nous dissimuler, puis à nous enfouir très loin dans les profondeurs. Nous utilisions encore la voie des airs pour communiquer. Enfin, nous avons émigré nos postes sur une planète de votre système jusqu’à en sortir définitivement et physiquement pour la plus grande partie ; des relais sont toujours en activité, toutefois. Nous sommes toujours en relation dans d’autres dimensions avec vous. Nous n’avons jamais rompu le contact. Nous sommes les veilleurs. Cependant, bien que toutes les précautions aient été entreprises, deux de ces arrières-postes ont été accidentellement mis en relation avec des hommes de la terre. Deux coïncidences ? Une troisième porte a été franchie également. Un homme de votre planète est en train d’atteindre la conscience pour devenir créateur de mondes et par conséquent donner ce pouvoir à votre civilisation. »

    Tandis qu’ils parlaient, l’environnement avait changé. À présent, des tables s’étaient concrétisées. Des sièges autour. De grands plateaux étaient disposés sur les tables. Des couleurs chaudes et attirantes se dégageaient de ces plats. D’autres êtres, maintenant, étaient apparus. Ils échangèrent un signe avec les trois représentants.

    « Venez à présent, nous vous avons préparé une collation. »

    Ils s’approchèrent des tables. Des essences agréables s’en échappaient soutenues par un effet d’arrangements de ces couleurs chaudes accueillantes. Il y avait des fruits, tartes et gâteaux. Il y avait tout un jeu de consistances et de saveurs. Ces substances nouvelles étaient l’aboutissement d’une civilisation très avancée.

    Lorsqu’ils eurent terminé les agapes, le décor changea de nouveau. Ils se retrouvaient à présent dans une grande clairière bordée d’arbres majestueux. L’air était très doux et le sol absorbait leur pas. L’herbe était très duveteuse. Ils furent priés de s’asseoir. La pelouse épousait la forme de leurs corps comme un coussin moelleux.

    « Je vais vous révéler, maintenant, la raison de votre présence ici, ce que nous attendons de vous et ce que nous allons vous apporter. »

    En prononçant ces mots, les êtres étaient tout sourire. Comme s’ils avaient attendu cet instant avec beaucoup de patience et d’amour.

    « Nous y voilà » pensa le maître. Il sentait la signification de ces paroles. Il se concentra sur l’âme de leur confrérie. Sans les regarder, il savait que ses compagnons faisaient de même. Ils avaient besoin d’être ensemble. En unissant leurs ressources, ils allaient affronter leur destinée.

    Le sage

    Le sage avait froid. Il avait les pieds couverts de boue. Il était sale et ne s’était pas lavé depuis plusieurs jours. Depuis plusieurs jours où il était bloqué avec d’autres compagnons de fortune. Ses vêtements ruisselaient de sueur et de boue. La morsure du froid avait altéré sa peau. Les balles sifflaient à ses oreilles et les obus détonnaient à l’horizon. Quelquefois c’était tellement près que la terre tremblait sous ses pieds. Il faisait nuit. Il avait été décidé que l’attaque aurait lieu de nuit. Il avait été désigné avec d’autres pour participer à l’assaut. Il avait vu la mort frapper plusieurs de ses camarades. Il avait vu l’horreur de leurs blessures. Lui-même n’avait pas encore été touché. Ils n’avaient plus de nouvelles depuis longtemps. Ils étaient acculés et les ordres étaient d’avancer. Le signal de la charge explosa dans ses oreilles. Tous ensembles, ils se ruèrent l’arme à la main. Lorsque la rafale de mitraillette lui perfora l’abdomen, il eut d’abord l’impression que l’on déchirait l’univers. Lorsqu’il sentit sa chair éclater sous l’impact des balles, il eut l’impression que l’on éventrait la terre. Lorsque son souffle fut tranché, il eut l’impression que le temps s’était figé comme arrêté par la main de Dieu. La douleur avait été tellement forte et tellement courte qu’il resta longtemps avant de comprendre qu’il était mort.

    Il flottait tout en se sentant relié au monde terrestre qu’il venait de quitter brutalement et au creuset du monde d’où il appartenait. Le passeur qui se tenait à côté de lui le rassura.

    « La première fois, tu ne te rends pas compte tant est la brièveté du moment du passage. C’est parce que tu es très attaché à ce que tu quittes et extrêmement étonné de ta nouvelle situation. Tu viens de franchir pour la première fois de ton existence la frontière. Les deux états opposés sont trop forts pour que tu puisses discerner le passage. C’est pourquoi, si tu le désires, nous allons faire une expérience alchimiste et réitérer l’expérience jusqu’à ce que le temps infiniment nul du passage s’ouvre à toi et devienne infiniment grand ».

    Le sage tendit sa main. Il était alchimiste.

    Le froid encore. Le froid lui transperçait le corps. Ils étaient en marche depuis des jours et des jours. La colonne était interminable. Leur empereur les avait amenés aux confins du monde. Leurs pas ralentissaient d’heure en heure. Déjà, plusieurs avaient succombé au froid, à la faim, à leurs blessures. Lui, il continuait encore à mettre un pas devant l’autre. Un pas insensible. Il ne sentait plus ses pieds. Ils avaient commencé à geler depuis la veille. Il savait que l’heure où il ne pourrait plus bouger ses jambes était proche tant la douleur du gel remontait dans ses membres. Il n’avait plus la force de penser ni de regretter son sort. Il ne verrait pas le soleil se coucher ce soir. Il ne le verrait plus jamais. Ses forces le lâchaient petit à petit. Au début, il avait trouvé un peu de vigueur, un peu d’espoir. Puis, la mort avait entamé sa chair. Comme un chant final qui va decrescendo, comme la flamme diminue lorsque le feu n’a plus rien à dévorer, il sentit le souffle de sa vie devenir un point infime. Ses jambes fléchirent, il tomba en arrière, il eut juste le temps de percevoir son âme exister d’une brève étincelle sans espace et sans durée.

    Lorsqu’il se retrouva avec le passeur, il était songeur. « Pourquoi la mort fait-elle si mal ? ». Le passeur écouta sa question. Il mit un temps avant d’y répondre. « Ce n’est pas la mort qui fait mal. Ni le mal en lui-même d’ailleurs. Le mal n’est rien par lui-même. Le mal existe du fait que nous l’affrontons. Plus nous combattons le mal et plus il devient fort. Le mal est une frontière inexistante entre deux mondes. Un seuil. Si nous tentons de le combattre, si nous tentons une répression contre lui, alors nous lui donnons une existence. Et plus nous resserrerons l’étau contre lui et plus nous jouerons un jeu négatif et plus nous augmenterons la douleur qu’il provoque en nous. Arrête de voir le mal comme un ennemi. Tu l’as déjà expérimenté lors de ton premier passage. Vois-le comme la limite subtile entre deux univers et passe de l’un à l’autre sans le craindre. Au pire, comme la douche glacée d’une cascade qui cacherait un passage. »

    Il faisait toujours et encore froid. Mais ils étaient mieux équipés. Ils étaient tous à cheval. Leurs vêtements de peaux et de fourrures les protégeaient de la morsure glaciale de l’hiver. Ils avaient déployé leurs lignes devant la ville endormie. Le raid allait avoir lieu aux premières lueurs de l’aube. Ils avaient mangé leur viande crue afin de ne faire aucun feu qui aurait trahi leur présence. Les armes étaient sorties des fourreaux, les chevaux étaient frais. Au signal, tous poussèrent leur cri de guerre. On les appelait barbares, ils s’appelaient hommes de courage. Leur chef était considéré comme sauvage, ils le voyaient comme un réconciliateur. Ils s’élancèrent tous ensemble comme un seul. Ils prirent leurs ennemis par surprise. La victoire leur était acquise. Lorsqu’il fut transpercé par la lance de l’adversaire, il sentit ses organes éclater, son corps se crever, sa vie imploser dans l’acier qui le pénétrait et exploser avec son sang et ses tripes qui se déversaient sur le sol. Il mourut au combat d’une mort détonante. Un temps lui fut nécessaire pour s’apercevoir qu’il était disparu de son monde.

    Le passeur établissait toujours le relais. « Le passage a été beaucoup plus bref, cette fois-ci. Il faut que tu prêtes attention à la manière dont il se déroule ; à son mécanisme. Lorsque tu passes de la vie à la mort, tu empruntes une direction nouvelle, tu découvres en réalité une nouvelle dimension. Concentre-toi sur le passage et non sur le début et la fin. C’est le passage qui marque l’ouverture, qui élève l’esprit. Tu dois apprendre et maîtriser. Ta première mort était souffrance, tu n’avais pas demandé à être là. Pour la deuxième mort, bien que la souffrance soit encore présente, tu avais décidé de suivre ton chef. Tu es beaucoup plus acteur et volontaire dans la troisième. Ces trois morts t’ont permis de discerner la différence. Cette différence est le passage. »

    L’air était glacial mais ils en étaient protégés par leur équipement et leur habitude du climat. Ils étaient sur leurs terres et avaient tous décidé d’offrir leurs vies pour la défendre. L’ennemi les acculait chez eux, ils allaient leur montrer leur courage. Il fit faire quelques moulinets à son glaive afin de mieux l’associer à son poignet puis, il le remit au fourreau. Il sella son cheval et vint se poster avec ses camarades. Il sentait la puissance de ses muscles prêts pour l’attaque et pour la défense. Au signal, ils s’élancèrent comme une vague guerrière. Les tournoiements de son épée décapitaient, tranchaient, tuaient. Lorsqu’il s’élança, ensuite, à pied dans la bataille, sa lame frappait toujours. Lorsqu’il fut entouré d’ennemis, elle frappait encore. Lorsqu’ils se rapprochèrent et le tuèrent, elle était éternellement dressée vers le ciel. Au premier coup, il sut que sa vie le quittait. Au deuxième il comprit que son combat était terminé. Au troisième il perçut qu’il avait gagné. Il ne sentit pas le quatrième car il avait ouvert la porte.

    « Alors, comment as-tu ressenti le passage ? » lui demanda le passeur avec compassion. Le sage répondit immédiatement, fort de sa dernière expérimentation. « Le passage est très étroit, pris entre les deux mondes de la vie et de la mort. Il ouvre une nouvelle dimension que l’on ne peut voir si l’on est en vie et qu’on ne voit plus lorsqu’on est mort. C’est à l’instant intemporel du seuil qu’on peut l’atteindre et le découvrir. C’est comme si un troisième œil s’ouvrait dans un temps figé. » Le passeur sourit de sa haute taille. « Maintenant, tu es, toi aussi, un passeur. Tu as ouvert ton âme à une nouvelle dimension. C’est le résultat de l’expérience du feu. Tu vas apprendre à connaître ce pouvoir davantage. » Ainsi, le sage se préparait mentalement à grandir dans son apprentissage.

    Le vent glacial du désert avait chassé le feu dévorant du soleil. À présent, seuls les feux des étoiles perçaient la voûte céleste. L’astre du jour reviendrait le lendemain s’ils donnaient tout leur courage dans la bataille. On le leur avait dit. Ils étaient tous prêts à donner leur vie afin que renaisse le jour. Ils s’étaient positionnés derrière la crête des rochers découpés par les rafales de sable. L’ennemi était en bas. Ils s’étaient déployés en arc, comme une gigantesque tenaille. Lorsque le signal d’attaque fut lancé, ils bénéficièrent de l’effet de surprise et frappèrent sur plusieurs fronts à la fois. Chaque fois qu’il abattait son arme il voyait la vie de son ennemi partir. Chaque fois qu’il donnait la mort, il voyait l’âme de son adversaire se dégager et partir dans une brèche de l’espace. Lorsqu’il fut frappé à son tour, il ne mourut pas tout de suite. Au fur et à mesure qu’il quittait son corps, il expérimenta ses mouvements. Il allait et venait dans et hors de son corps. Cela devenait de plus en plus difficile d’y rentrer. Lorsqu’il n’y parvint plus, il comprit qu’il était mort. Il vit l’ouverture et rejoignit celui qui l’attendait.

    « Tu te demandes pourquoi la guerre ? » lui demanda le passeur. « Lorsque le vieil homme meurt, le passage s’effectue naturellement d’un potentiel vers un autre. Généralement, le corps est las de la vie et sa vie s’écoule comme l’eau d’un fleuve vers la mer. Lors d’un accident brutal, le passage est trop soudain, trop rapide pour le discerner. Nombreux sont ceux qui ne le réalisent que longtemps après. La guerre est une énorme machine de mort. On y donne la mort ; on y reçoit la mort. L’homme est acteur de sa propre vie. Ce baptême de feu permet de comprendre et réaliser le passage. C’est la raison pour laquelle tu as revécu toutes les batailles dans lesquelles tu as participé. L’expérience a été répétée jusqu’à ce que tu accomplisses ton entreprise. Maintenant que tu maîtrises le passage, tu vas apprendre à créer des mondes.

    Le sage ne disait rien pour l’instant. Il était heureux et il ressentait la tristesse l’envahir. La tristesse de ses vies passées, de ceux qu’il avait rencontrés, du bonheur qu’il y avait trouvé. Il laissa le chagrin lui rappeler la marque de l’amour. « Je suis à l’entrée du chemin. Je l’ai foulé de mes pieds et j’y suis entré. C’est maintenant que je vais véritablement quitter ma demeure humaine pour acquérir mon évolution ». Il laissa cette dernière pensée rejoindre celles qu’il portait en son cœur.

    Tableau de Laureline Lechat

  • CONTE DE MARS

    Quand le soir couvre son domaine de son ombre sur les collines,
    Les maîtres aiment lever les yeux, parcourir, contempler les terres.
    Ils annotent au fil des semaines la progression, la discipline
    De bon ton, à peine orgueilleux, qui marque x son ministère.

    C’est la lumière qui se condense, la lumière qui s’obscurcit
    Et devient l’énergie première, celle qui régit la matière.
    C’est la lumière qui se fait dense, qui ralentit, qui raccourcit
    Jusqu’à devenir la charnière de la physique tout entière.

    Le voyageur

    Le voyageur rassura ses compagnons. Il était très calme et leur parla d’un ton protecteur.
    « Ne vous retournez pas. Ne faites pas de geste brusque. Montrez-vous pacifiques. »
    Il salua les guerrières en essayant plusieurs langues. L’échange s’éternisait ; les femmes ne bougeaient pas. Le voyageur leur tendit alors ses mains. Surprises, les femmes se mirent alors à parler entre elles. Une langue totalement incompréhensible pour le voyageur qui, pourtant, en connaissait plusieurs et des plus variées. Bien qu’hermétique, cette langue inédite sonnait très agréablement à l’oreille. Les sons étaient riches. Une grande utilisation des voyelles. Succession de phonèmes des plus graves aux plus aiguës.
    Par gestes, elles désignèrent les étrangers et les invitèrent à les suivre. Le voyageur incita ses compagnons à obéir. L’étrange communauté marchait d’un pas alerte. Le voyageur en profita pour observer les amazones. Elles étaient à peine vêtues. Leur tenue se limitait à un pectoral très joliment décoré qui retombait sur leurs seins mais sans les cacher. Ensuite une ceinture large où s’accrochaient couteaux et autres outils à première vue mystérieux. Enfin, une culotte de cuir. Une autre ceinture leur barrait le torse en supportant, dans leur dos, un carquois admirablement décoré lui aussi. Pour terminer leur équipement, des bottes de peau, très efficaces, leur permettaient des enjambées sûres et précises. Chaque femme était d’une grande beauté. Elles paraissaient à la fois fières et farouches entre elles ; pourtant, lorsqu’elles s’adressaient aux étrangers, il y avait comme de la douceur dans leurs regards.

    Après une heure de marche, ils arrivèrent au village. D’après la position du soleil, il se situait sur la rive opposée de l’île. Aux alentours du village, des jeunes hommes et des jeunes filles riaient ensemble sur la plage. D’autres s’élançaient avec beaucoup de gaîté dans les vagues. Leurs vêtements de plage se réduisaient au strict minimum : ils étaient nus.

    Le soleil commençait à se coucher. À l’est évidemment. Lorsqu’ils eurent atteint le centre du village, une très vieille femme s’approcha d’eux. Elle avait dû être très belle autrefois car son visage reflétait toujours une intelligence juvénile. De plus, son corps, bien que ridé, conservait encore des proportions honorables. Elle se rapprocha des étrangers un par un. Lorsqu’elle fut devant le voyageur, elle parla avec les mêmes mots mélodieux que ses guerrières ; malheureusement toujours incompréhensibles pour le voyageur. Par gestes, la vieille dame les invita à la suivre dans une grande hutte tapissée de nattes. Tous s’assirent en cercle. On commença à faire circuler des plateaux de fruits acides avec des coquillages. Le tout agrémenté par une boisson translucide, laiteuse au goût doux-amer qui s’alliait très bien avec le plat. Cela étant, les plats s’enrichirent de poissons très variés aux saveurs subtiles. La boisson avait, alors, une autre teinte, toujours laiteuse et translucide mais au goût un peu plus légèrement salé et acide. Mais le mariage avec les plats était toujours aussi réussi. De remarquables sommelières pensait le voyageur.
    Tandis qu’ils mangeaient, de magnifiques danseuses se placèrent au centre du cercle et saluèrent respectueusement la vieille femme que toutes considéraient comme leur chef. La danse débuta par des mouvements qui avaient plus l’air de mouvements de gymnastique que de danse. Beaucoup de mouvements abdominaux et pectoraux. Bientôt, chaque guerrière se leva et participa au rituel. Elles chantaient à bouche fermée. Le voyageur comprenait à présent la raison de leurs ventres plats et musclés ainsi que leurs poitrines galbées et fermes. Cependant, il remarqua qu’il n’y avait pas d’hommes à part eux-mêmes dans l’enceinte. Pourtant, il en avait vu avant de pénétrer dans le village. Étaient-ils mis à l’écart ? N’étaient-ils pas concernés par la réunion ? Sans langage commun, ses questions resteraient sans réponse.
    Lorsque les danses furent terminées, la nuit était entamée depuis longtemps. La cheftaine se leva et s’adressa à l’une de ses guerrières. Celle-ci vint vers les étrangers et leur fit signe de la suivre. Elle était très belle. Elle les conduisit à une hutte assez grande pour quatre personnes et tapissée de nattes et de coussins moelleux. Elle leur désigna les emplacements par des mouvements de ses mains en montrant chacun des compagnons. Durant tout ce laps de temps, le voyageur la contemplait. Jamais il n’avait vu femme si belle. Il se rapprocha d’elle. Posa sa main sur sa propre poitrine puis, sur celle de la femme. Il mit ensuite ses doigts sur sa bouche et lui tendit la main en lui souriant. La jeune guerrière fut surprise. La pointe de ses seins se durcit et révéla au voyageur un désir naissant. Elle lui prit alors la main et l’emmena avec elle laissant les trois marins s’installer ensemble.

    Un éclair dans la nuit. Une pluie très fine d’abord puis, dure, soutenue et enfin, l’orage. Durant toute la nuit la pluie tomba comme pour bercer la contrée et ses habitants. Ou, peut-être, pour les préparer.
    La nuit fut douce pourtant pour le voyageur et sa compagne. Leurs caresses rythmaient les élans de l’orage. Leurs baisers s’accordaient avec les éclairs incandescents. Leurs langages respectifs s’étaient effacés devant leur amour constructif. Ils s’aimèrent et vécurent leur nuit de tempête comme leur nuit de noces. La nuit était éternelle. Leur amour était éternel. Ils se sentaient unis devant le dieu du temps. Devant le temps, tout simplement.

    Aux premiers instants de l’aube, elle s’éveillât. Elle caressa le corps de son compagnon afin qu’il partageât, avec elle, les premières heures avant le lever du soleil. Alors, tous les deux se dirigèrent vers la plage et se baignèrent dans l’eau glacée de la nuit. Leurs corps ruisselants, ils sortirent de l’eau et réchauffèrent leur corps l’un contre l’autre. Le voyageur prit sa bien-aimée dans ses mains, l’embrassa et commença, d’abord par gestes puis, par son cœur à communiquer avec elle. Main dans la main, ils s’éloignèrent. L’apprentissage commençait.

    Toute la journée durant, le voyageur et sa compagne explorèrent les environs. Ils nommaient les objets, les animaux, les personnes qu’ils rencontraient. Le voyageur apprenait. Il commença quelques phrases. Un mot, d’autres mots. Un verbe, d’autres verbes. Une phrase, d’autres phrases. Son amie le corrigeait, l’approuvait, l’encourageait. Lorsque le soleil marqua la fin du jour, il conversait avec les habitantes du village qui étaient très communicatives.

    Il retrouva ses compagnons pour le dîner. Ils étaient heureux de le retrouver.
    « Alors voyageur ? » s’enquit le capitaine « Où étais-tu passé ? Qu’as-tu appris ? »
    Le voyageur les rassura. « J’ai appris leur langage. Leur langue est très intuitive. Elle utilise beaucoup les voyelles et chacune d’elle possède un sens très particulier. Par exemple le O est masculin et la A féminin. Ainsi OMO désigne l’homme et AMA la femme. Les enfants sont appelés EME ; le garçon EMO et la fille EMA. Le son OU désigne ce qui est petit et ce qui est en bas ; le I ce qui est grand et ce qui est en haut. Le É et le È à droite et à gauche. Le U vers l’avant ; le AU vers l’arrière. Les phrases sont courtes. Sujet, verbe, complément. Limitées à l’essentiel. Parfois seul le nom suffit, ou le verbe. Si le complément est important, il se place, seul, dans la phrase. Le vocabulaire est très logique et s’apprend très facilement. Cela ne ressemble ni à du latin ni à du grec ni à aucune autre langue connue. Pourtant, il y a comme des consonances voisines. En une seule journée, bien que j’aie encore des perfectionnements à accomplir, j’ai acquis suffisamment de connaissances pour pouvoir dialoguer et communiquer avec nos hôtes. C’est même très étrange. Je crois même pouvoir avancer que cet apprentissage rapide n’est pas une coïncidence. À mon avis, il a été créé artificiellement afin que chacun puisse très rapidement communiquer les uns avec les autres. Demain, ce sera votre tour. Puis, vous irez chercher le reste de l’équipage que nous formerons à leur tour. Maintenant que nous pouvons échanger nos idées, je suis persuadé que la lumière sur notre présence et sur l’étrangeté de l’île va être dévoilée. »
    Le capitaine et les deux matelots furent apaisés par les paroles du voyageur. Ils mangèrent tous ensemble. Comme la veille, des danses et des chants succédèrent au repas. Vers le milieu de la nuit, la belle guerrière prit la main du voyageur et l’entraîna au dehors dans la nuit. La lune existait aussi dans ce monde. Elle irradiait la plage. L’amour faisait partie de l’apprentissage.

    Au matin, le voyageur eut un entretien avec le capitaine. Celui-ci consultait ses cartes de marine et cherchait à trouver la position de l’île. « Voulez-vous faire une expérience, capitaine ? Prenez quelques hommes d’équipage avec vous et mettez le cap plein nord. Naviguez un jour ou deux, pas plus et revenez. L’expérience devrait nous donner une indication très intéressante et de la plus haute importance. » Le capitaine discerna là l’occasion d’entretenir le moral des hommes dans l’action. « L’action calme les nerfs et soulage la conscience » disait souvent ma mère, souligna le capitaine. Les provisions étant toujours à bord, ils purent partir aussitôt. Ils quittèrent la crique et partirent droit devant eux. Le voyageur regarda longtemps le navire atteindre l’horizon. « Nous serons peut-être fixés d’ici demain » pensa-t-il.
    Le lendemain, vers midi, un navire fut aperçu à l’horizon devant le village. À l’opposé de la crique d’où étaient partis les marins. Il s’approchait lentement. Lorsque la chaloupe fut mise à la mer et que le capitaine accosta sur la plage, le voyageur l’apostropha : « Droit devant sans dévier du cap, capitaine ?
    – Droit devant plein nord, voyageur ! Soit nous avons tourné en rond bien qu’ayant l’œil fixé sur la boussole, soit ?
    – Soit le nord n’est pas ce qu’il paraît être » répliqua le voyageur. »

    Il convenait, désormais, d’explorer l’île. Un magnétisme formidable les avait conduits dans ce lieu. Toute tentative pour l’éviter était, de toute évidence, impossible. Il fallait donc aller de l’avant. Il fallait aller au plus profond de l’île mystérieuse et découvrir son secret.

    « Qu’y a-t-il au centre ? » demanda le voyageur aux guerrières. Personne ne répondit. Il posa à nouveau la question à celle qu’il avait choisie. Elle était nerveuse et agitée. Cependant, par amour pour le voyageur, elle le conduisit vers la hutte de la cheftaine du village.

    Lorsqu’ils atteignirent la maison, la cheftaine les attendait sur le seuil de la porte. Elle connaissait déjà la question qui brûlait les lèvres du voyageur. Avant qu’il ait pu s’exprimer, elle fit un geste sur ses lèvres pour réclamer le silence. Elle paraissait à la fois ennuyée, déterminée mais soulagée.

    « Venez avec moi, tous les deux » ordonna-t-elle au voyageur et sa compagne. « Nous attendions votre venue depuis très longtemps. C’est un très grand honneur pour moi de représenter mon peuple. Et c’est un grand honneur que tu ais choisi ma fille pour t’accompagner. »

    Ils entrèrent et la porte se referma.

    Le conquérant

    Le conquérant se leva. La princesse endormie avait une respiration calme et profonde.
    Il sortit pour profiter des premières heures nouvelles de l’aube. Malgré tout ce qui s’était passé la veille et pendant la nuit, il était parfaitement reposé. Il fit quelques pas au dehors, marcha, traversa la place. Il aimait marcher et sentir sous ses pas le terrain. Il entendit hennir. Il s’approcha des écuries. Là beaucoup de palefreniers étaient affairés. Les boxes étaient d’une propreté remarquable ; les chevaux soigneusement brossés et alimentés avec soin. Il reconnut leurs montures et caressa affectueusement le cou de chaque animal. Il leur parla aussi. On s’occupait d’eux avec beaucoup d’attention autant que tous les autres représentants du cheptel. Il échangea quelques mots d’estime avec les garçons d’écuries. Ils lui offrirent du thé. Il but avec eux et sortit rasséréné.
    Lorsqu’il revint à son appartement, la fille était partie. Il se dirigea vers la pièce d’eau et se lava minutieusement. Une fois régénéré et rasé de frais, il alla directement à la salle à manger. La princesse était là. Elle se leva en lui souriant et l’invita à s’asseoir à ses côtés. Le déjeuner sentait très bon et le conquérant se sentait en appétit.

    Dès qu’ils eurent terminé leur déjeuner, ils sortirent ; laissant leurs compagnons à table. Lorsqu’ils furent dehors, ils étaient silencieux. La fille ne parlait pas. Elle était furtive, énigmatique. Silencieusement, elle le ramena aux écuries. Ils sellèrent leurs chevaux et fondirent dans la brume matinale. L’air était frais. Le conquérant appréciait cet air glacé qui lui cinglait les joues. Il appréciait énormément sa monture, le choc des sabots, la plaine déserte. Sa compagne, toujours mystérieuse, galopait devant lui. Il la suivait de près. Elle n’avait pas eu besoin de lui expliquer ni de le convaincre. Elle avait un dessein très précis. Il savait que son offrande de la nuit avait eu pour but de les rapprocher tous les deux. Elle avait besoin d’un homme, d’un étranger, d’un conquérant. Apparemment, elle n’avait pas trouvé chez ses congénères l’élu de son choix. Tout en courant à travers le désert engourdi, il savait qu’elle l’avait attendu, qu’elle l’avait trouvé, qu’elle allait l’emmener vers sa destination. Il était fier d’elle. Ému et honoré d’avoir ce rôle. Il était prêt et se sentait à la hauteur.

    Ils arrivèrent devant la grotte. De loin, on apercevait tout d’abord un monticule, comme une petite colline. Puis, le sol s’incurvait légèrement et, à la base, on distinguait une ouverture.

    Le gouffre était imposant, majestueux. On ne distinguait rien dans ses ténèbres. La princesse lui en fit la démonstration. Elle lança un gros morceau de rocher. Ils se firent silencieux. Rien. Pas un son, pas un bruit. Elle embrasa une torche et la lança de la même manière. Ils se firent attentifs. Ils virent la lumière de la torche devenir de plus en plus petite, de plus en plus lointaine jusqu’à ce qu’il fut impossible de la distinguer parmi les ténèbres.

    La princesse parla : « Selon nos légendes, les dieux habitaient au fond du gouffre. Fond qui était impossible à atteindre pour les hommes mortels. Il y eu même, il y a très longtemps, des sacrifices humains. Des prêtres et prêtresses précipitaient des jeunes hommes et des jeunes filles pour l’adoration des dieux. C’était il y a longtemps, très longtemps. De nos jours, il n’y a plus de crainte et le culte a disparu. En revanche, nous avons tous un respect pour cet endroit. Nous ne croyons plus que les dieux demeurent au fond de l’abîme mais nous pensons que, si les dieux résident quelque part sur la terre, alors, c’est sûrement ici. »

    Le conquérant réfléchissait rapidement. « Des cordes seront inutiles, c’est trop profond et le poids de chaque corde sera au-delà de leur propre résistance. Non, il nous faudrait un vaisseau, un radeau des airs. Une montgolfière ! Rentrons ! J’ai besoin de m’entretenir avec mes compagnons. »

    Ils enfourchèrent leur monture et revinrent au galop vers le village. Le cœur de la princesse battait très fort dans sa poitrine. Elle avait trouvé son héros.

    Lorsqu’ils revinrent au village, il convoqua ses compagnons et leur proposa son entreprise. L’homme de science se mit aussitôt à étudier les plans de leur vaisseau. L’écologiste composait la liste de l’équipement à emporter tandis que le commandant, méthodiquement, inspectait les armes. Le chef du village proposa trois de ses meilleurs guerriers. Il voulait, avant tout, protéger sa fille et, ensuite, compter sur ses propres observateurs.

    La confection de la montgolfière prit plusieurs jours. D’abord, il fallut concevoir la taille et la forme de l’enveloppe. Ensuite la fabriquer avec les moyens qu’offrait le village. Puis, ils durent imaginer et échafauder la nacelle. Enfin la puissance des brûleurs, les contrepoids, le lest.

    Une lune s’était passé lorsqu’un étrange convoi arriva auprès de la grotte. Les chariots chargés de matériaux insolites se groupèrent. Les passagers s’affairèrent longtemps. Chacun à sa tâche, chacun travaillant d’ensemble.
    Au matin, un navire singulier s’était dressé. La technologie employée semblait défier les lois de la nature. L’enveloppe était sphérique. Au-dessous, la nacelle accueillait huit passagers. Sur chacun des quatre flans, des gouvernails orientables, et articulés entre eux, permettaient des manœuvres précises dans les trois dimensions. Pourvus de brûleurs faisant office de réacteurs actifs, ils procuraient une navigation dynamique. Un brûleur principal était recentré, canalisé vers l’enveloppe. C’était la poussée principale vers le haut. Pour descendre, le calcul avait été très difficile. On avait imaginé un système statique de poids et de lests pour faire chuter la montgolfière pas trop vite ni trop lentement. Tout en tenant compte de l’accélération de la pesanteur. En cas de danger, un lien de sécurité permettait de se séparer instantanément du poids de lestage et, ainsi, de remonter le plus vite possible. Les gouvernes latérales détenaient la responsabilité de la descente rectiligne.
    Lorsque tout fut prêt, les quatre compagnons et la fille du chef escortée par les trois guerriers désignés étaient à bord. Au moyen de cordes, la montgolfière fut amenée au centre du gouffre. Puis, après un salut solennel à l’assistance, les amarres furent ôtées.

    « Le domaine des dieux nous est ouvert ! » clama le conquérant tandis que le vaisseau fantastique commençait sa descente.

    Il faisait froid. Très froid. Heureusement, parmi la charge étaient prévus des vêtements chauds. Ils s’empressèrent de les revêtir et allumèrent les lampes. La nuit était, maintenant, totale. Les parois rocheuses défilaient devant le radeau des airs. Le paysage monotone continua durant des heures et des heures. N’ayant rien d’autre à faire, ils sortirent leurs provisions et entamèrent leur premier repas aéronautique tout en devisant. Qu’allaient-ils trouver au terme de la descente ? Et pendant ? Avaient-ils prévus suffisamment de provisions ? Ils se retrouvaient un peu comme le jour d’avant leur départ. Leurs montres marquaient le soir tandis que le paysage de ténèbres continuait sempiternellement.

    « Montons la garde à tour de rôle et dormons ! Il vaut mieux préserver nos forces pour l’inattendu si toutefois il se montre demain. » Le conquérant, par ses ordres, clôtura les dernières conversations de la journée. Tous étaient fatigués. Ils baissèrent les lampes, laissant la dernière à la sentinelle puis, ils s’endormirent.

    Le maître

    Le maître parcourut des yeux le tour de la table. Il marqua une pause sur chaque regard de ses frères et sœurs. Il se leva, alla vers les fenêtres qui donnaient sur l’entrée du domaine. Il vit les lumières.
    « Je crois que nos visiteurs sont arrivés. »
    Il revint à la table et s’expliquât : « Comme je vous en ai averti, nous savons que des voyageurs étrangers à notre civilisation se rapprochent. Ils sont tout près. Avec l’aide de plusieurs médiums dont je vous ai parlé précédemment, j’ai pris l’engagement pour nous tous d’inviter leurs représentants. J’ai reçu une réponse positive qui m’indiquait la date d’aujourd’hui. Vous comprenez, à présent, pourquoi j’ai été si exigeant quant à votre présence ce soir. Il fallait que nous soyons tous réunis. Ah ! Je crois qu’ils sont là. »

    Quatre visiteurs franchissaient le seuil de la maison escortés par les serviteurs. Ils portaient un large habit noir comme pour dissimuler leurs traits. L’un d’eux portait un coffret. Ils entrèrent et se postèrent, alignés, devant le maître. Le dernier des visiteurs déposa son coffret à même le sol. Lentement, une lumière monta du coffret et illumina la grande salle. Ensuite, la lumière se densifia et revêtit une forme humanoïde. La forme avait de grandes proportions. Gigantesque. Elle semblait faire dans les quatre mètres de haut. La forme s’intensifia. Elle se concrétisa.
    Le personnage était bien visible, maintenant. Sa couleur dominante était d’un violet très pale et très lumineux à la fois. Une voix surgit.

    « Je vous salue tous, chacun, les uns et les autres, hommes et femmes. Nous avons été sensibles à votre appel. Nous sommes venus car nous savons que vous êtes prêts à nous entendre. Soyez remerciés et loués pour la beauté et la pureté de vos cœurs. »

    Le maître avait regagné sa place mais était resté debout, respectueux. Il se rapprocha de l’être tout en se maintenant à distance.

    « Qui êtes-vous ? » demanda-t-il avec une curiosité mêlée d’admiration et d’un profond respect.

    « Nous sommes issus de vous-même ; bientôt ; un jour lointain ; ailleurs ; dans une autre dimension. Nous ne sommes pas des dieux bien que nous pourrions, sans difficulté, montrer une supériorité par rapport à l’évolution actuelle de la terre. Mais en réalité, nous ne sommes pas supérieurs à vous. Pas plus qu’un fils est supérieur à son père, pas plus que le premier maillon d’une chaîne est supérieur au dernier. Nous faisons partie, comment dire, d’un meilleur tirage, d’un meilleur choix, d’une meilleure combinaison bien avant la vôtre. Simplement avant la vôtre. » Il souligna étonnamment ce mot. « Voyez-vous, l’Infini a concrétisé son amour et a créé un monde limité. Ce fut là le premier miracle de la vie. De ce monde parfaitement limité, toutes formes de vie se sont développées. Certaines plus vite que les autres ; certaines ont terminé leur cycles ; d’autres se sont organisées. Sur des milliards et des milliards d’années, certaines vies ont, les premières, trouvé la bonne combinaison, la meilleure voie. Et ainsi de suite. Nous sommes actuellement, les descendants de ceux qui ont trouvé leur évolution bien avant vous. Mais nous veillons aussi sur vous. »

    Chacun des membres de la confrérie s’était levé et avait rejoint leur maître-compagnon. Ils s’étaient tous placés autour de l’être de lumière. Chacun le voyait pleinement. Comme si les perspectives du monde réel s’était, pour un bref espace de temps, estompées.

    « Que nous proposez-vous ? » demanda le maître.

    « Notre aide ! » répondit l’humanoïde géant.

    « Votre monde est plongé actuellement dans le plus grand fléau de l’humanité. Dans votre histoire, les hommes se sont battus pour la nourriture d’abord, ensuite ils se sont battus pour les territoires de chasse puis, ils se sont battus pour leur dieux. Aujourd’hui, ils continuent encore. Parallèlement, ils ont créé de leurs mains le symbole de leur puissance. L’argent. Et tout cela, vous le savez déjà. Votre confrérie connaît déjà toutes ces informations et vous avez suffisamment grandi pour en être complètement détachés. En revanche, l’humanité s’y enlise et ses forces ne sont pas suffisantes pour l’en extirper. C’est la raison pour laquelle je vous propose notre aide.
    En ce qui concerne les questions que vous vous posiez, sachez que nous avons caché la stèle de la connaissance dans un repli du monde inaccessible. La coïncidence pour l’atteindre existe sur des milliards de combinaisons. Cette stèle dévoile l’origine de la race humaine ainsi que son devenir. Nous l’avons dissimulé pour éviter que cela enflamme le feu des religions de la terre et ne provoque une croisade multiple.
    La table d’émeraude est le passage que nous utilisions autrefois pour aller et venir dans votre monde. Elle est aussi très dangereuse pour vous. Celui qui emprunte sa voie devient maître des dimensions. Maître du temps, maître de l’espace, maître du monde. En revanche, il perd son humanité et ne peut revenir en arrière. Nous avons enfoui la table d’émeraude dans les profondeurs et dans le feu de la terre afin qu’elle ne soit plus employée.
    Les perturbations du temps sont dues au passage d’un homme de votre race. Il a accepté de franchir les limites du monde pour rechercher l’amour et revenir sur terre porteur de la puissance de l’amour. Il est parti en éclaireur. Il reviendra porteur de lumière.
    Votre rôle sera d’observer les évènements liés à la stèle ainsi qu’à la table d’émeraude. Votre rôle sera, également, d’accueillir le retour du porteur de l’amour.
    Mais pour l’instant, nous vous invitons à un baptême particulier pour chacun de vous, tous ensembles. Nous allons vous montrer les coulisses de l’univers. »

    Tandis qu’il parlait, les quatre visiteurs avaient érigé une arche lumineuse. Une arche à l’architecture qui semblait défier les lois de la physique. Les arcs semblaient partir dans des directions opposées tout en se réunissant au sommet. Ils paraissaient flotter dans l’air tout en étant reliés au sol par de solides piliers.

    L’étrange personnage se positionna au centre de l’arche.

    « Venez, hommes et femmes de la Terre ! Venez et soyez les témoins ! »

    Les douze confrères entrèrent dans l’arche. Les quatre visiteurs replièrent alors l’espace de celle-ci. Il n’y eut alors plus rien. La grande pièce s’était vidée de ses occupants. Seul le souffle du vent au-dehors était perceptible.

    Le sage

    Le sage était heureux. Il était arrivé nu dans ce nouveau monde, comme un enfant, et chacune de ses rencontres l’avait habillé de lumière, d’eau, de feu, de terre et d’air. Il se sentait comme une nouvelle création.

    Le haut personnage parla alors : « Je suis le passeur. Mon devoir est de te faire traverser les différents mondes jusqu’à ta destination. J’étais là lorsque tu as quitté ton apparence humaine et charnelle. Tu ne pouvais me discerner car j’étais sur une vibration différente du monde des humains. Pourtant, c’est moi qui ai accueilli ton corps spirituel et qui lui ai fait franchir la frontière. Le passage n’étant pas matériel, tu n’as vu que des lignes d’énergies, des cordes cosmiques. Les coulisses de la création. Lorsque nous sommes arrivés sur le premier monde, ton âme était celle d’un enfant ; c’est pourquoi les trois premiers anges sont des enfants. Ils sont là pour te faire rire et pour réjouir ton cœur d’enfant. Ensuite je t’ai amené sur le deuxième monde. Les quatre anges qui se sont occupés de toi sont des femmes mères. Ensemble et différemment elles t’ont accouché. Les quatre éléments que tu as traversés t’ont donné un nouveau corps, une vision neuve, un cœur nouveau, une enveloppe nouvelle, un souffle nouveau. Maintenant, tu vas pouvoir jouir de la vie de ton nouveau corps. Nous entrons à présent dans le troisième monde. Continue le chemin ; nous nous reverrons au bout. »
    Le passeur salua le sage et s’en fut.

    Le chemin était simple. Ni rocailleux ni en pente, ni encombré. Il allait tout droit. Tout droit vers l’infini. Ni paysage, ni détail ne permettait de distinguer l’avancée du marcheur. Au fur et à mesure qu’il marchait, le chemin se fondait de plus en plus avec la clarté de la lumière. Bientôt on n’y vit plus rien. Que de la lumière, sans repère. Comme un aveugle pour qui les ténèbres auraient été lumière totale. Pourtant, le sage ne craignait pas le vide. Il ne craignait pas de se perdre non plus. Il continuait à avancer. Le passage dans ce néant lui semblait un bain purificateur.
    Dans un temps étiré au-delà de la foi de celui qui marche, des couleurs se dessinèrent. D’abord fluides, mélangées puis, séparées et enfin ordonnées. Enfin, le chemin de lumière devint couleurs.

    Les couleurs continuèrent à changer et le chemin devint enfin rouge. Il invita le sage à l’emprunter. Au bout du chemin, il y avait une maison rouge. Sur le seuil de la maison, une femme aux cheveux rouges. Elle le fit entrer. La porte se referma sur lui.
    Lorsqu’il fut à l’intérieur, Rouge n’était plus là. Pourtant toute la maison transcendait sa présence. La pièce où il se trouvait était chaude et plongée dans la pénombre. Il lui semblait entendre des sons, de la musique, des voix étouffées. Au centre, il y avait une sorte de nacelle sous l’arc voûté de la salle. Il s’y assit, s’y coucha et s’endormit profondément. Pendant qu’il dormait, il entendait les battements du cœur de la maison. Il en était bercé. Il s’adaptait. Il ne pensait pas ; il ressentait tout simplement. Il était relié à sa maison ; il était relié à la vie. Lorsqu’il comprit sa réalité, il s’éveilla. Il était au dehors.

    La femme Orange le berçait doucement. Elle lui chantonnait une chanson d’amour. Il était bien avec elle. Elle était sa protectrice. Il avait faim. Elle lui offrit des fruits. Le premier avait la douceur du lait maternel, le deuxième la consistance des soupes de la terre, le troisième l’acidité du feu, le quatrième la légèreté de l’air. Il savoura le moment de sa première enfance. Ensuite, il grandit.

    Quand tout devint jaune, il vit d’abord son reflet à côté de lui qui le secouait. Comme une image de lui-même, il lui courait autour. Jaune, comme une sœur jumelle riait et courait. Elle était joyeuse. Entraînante. Un sourire d’amour se dessina sur ses lèvres et dans son cœur. Il prit la main tendue de sa sœur et se laissa guider. Instant d’amour fraternel. Ils couraient, tous les deux, dans les chemins. Elle était espiègle, elle était farceuse, elle jouait beaucoup. Et lui aussi. Ils s’amusèrent et rirent aux éclats dans la pleine lumière d’un jour ensoleillé.

    Plus tard, ils continuaient à marcher dans les prairies. Verte avait relayé Jaune. Les jeux et la complicité avaient apporté un amour de sérénité. Ils étaient ensemble. Ils se sentaient l’un l’autre. La verdure du paysage éclairait leur cœur d’une amitié ouverte. Ils marchèrent tout l’après-midi se tenant la main ; partageant chaque instant de découverte. Il faisait chaud. Ils avaient soif.

    Au travers des arbres, ils aperçurent d’abord des reflets bleus. Une ligne imaginaire qui approfondissait l’horizon. Puis, se dessinèrent des berges et des baies ombragées. Bleue l’avait patiemment attendu. Le lac bleu était accueillant. Ils se dévêtirent et plongèrent ensemble. D’abord des cris enthousiastes. Puis la joie de nager et de se sentir faire corps avec l’eau. Ensuite la béatitude d’être ensemble dans l’eau. Ils se rapprochèrent l’un de l’autre et connurent l’extase de vivre en harmonie.

    Lorsqu’ils sortirent de l’eau, la couleur du temps avait changé. Une heure après l’heure ; juste après. Indigo était silencieuse. Elle n’avait plus besoin de mots ni de paroles. Dans la clarté indigo du crépuscule, ils se regardèrent, échangèrent leurs vœux ; ils étaient l’un pour l’autre. Ils n’espéraient rien d’autre que de vivre à nouveau avec une ouverture l’un à travers l’autre.

    Violette l’aimait. Le soir les avait recouvert lorsque, enlacés, ils s’offraient mutuellement leurs âmes, leurs corps, leurs esprits. La nuit était violette. Elle les recouvrit tous les deux.

    Blanche était l’aube. Blanche était la lumière. Blanche était l’âme du sage. Il avait acquis une nouvelle dimension. Blanche s’était fondue en lui. Son cœur s’était ouvert à son âme sœur ; son âme sœur s’était ouverte à lui, s’était offerte à lui, s’était donnée à lui. Désormais, ils étaient deux. Ils étaient heureux, ils s’étaient retrouvés, ils étaient unis, Ils étaient un.

    Le passeur était là. Toujours grand, toujours imposant, toujours déterminé. Mais fier. Non pas fier de lui-même. Il était fier de celui qu’il avait accompagné, il était fier de celui qu’il allait emmener vers sa nouvelle terre.

    « Ne crains rien ! » lui dit-il en le tenant fermement. « Je dois te maintenir car, à présent, le feu va t’épurer. »

    Ils arrivèrent auprès d’une source qui se déversait dans un bassin très profond. Il le saisit par les pieds et l’immergea complètement. Dans le bassin, le sage se réalisa aussitôt. Il n’était plus homme ni chair ni même vie, il était un être de lumière. Tout un voile s’était déchiré. Il comprenait, il redécouvrait sa propre essence, il voyait qui il était vraiment. Il leva la tête et vit qu’il était fils de Dieu. Il se retrouvait comme à l’instant de la création. Il était nu. Nu de toute expérience et nu de tout connaissance. Lorsque le passeur le sortit du bassin. Le sage avait vu la vérité et la liberté. Il sut, alors, que son corps, son esprit et son âme allaient le recouvrir et que son essence primaire serait à nouveau enveloppée pas ses connaissances. Il comprit alors le sens du passage. Son immersion lui avait révélé son être astral, hors de tout corps. Son corps physique, à l’instar, le submergeait de toutes ses expériences d’homme. Il ne reniait aucune d’elles. Il savait qu’il ne pouvait revenir à l’aube de sa création sans renier son histoire, ses conquêtes, ses maîtrises. Il fallait qu’il trouve au travers de son existence à transcender son moi profond et sa connaissance. Alors, il regarda le passeur auréolé de feu et dit : « Je vais, maintenant, traverser le feu. ».

    Il devait reconnaître la souffrance de la terre. Il en était issu, il reviendrait.
    Il était né sur la terre, il désirait, à présent, retrouver l’expérience de la terre.
    Elle allait être douloureuse.
    Il n’avait pas d’appréhension car il savait, qu’à tout moment, il restait relié.

    Tableau de Laureline Lechat

  • CONTE DE FÉVRIER

    Le conquérant marche au zénith sous le soleil point culminant
    Il a appris à observer, comprendre, entendre et entreprendre.
    C’est dans la lumière bénite, à l’aise dans son élément,
    Qu’il a su toujours préserver toute son existence à apprendre.

    Il est le temps qui accélère et qui impose ses limites
    Qui indique la persistance du moindre atome qui demeure.
    Il est le temps qui décélère, qui mesure et qui délimite
    La durée de tout existence, de ce qui naît, grandit et meurt.

    Le voyageur

    Le voyageur contemplait le coucher de soleil sur la mer. Les somptueuses couleurs habillaient l’océan de pourpre. Le vent s’était mis à souffler. Il avait, au début, chassé les nuages aux confins de l’horizon. Il avait, ensuite, fait trembler la face des eaux. Il avait, par la suite, provoqué l’agitation parmi les flots. La tempête s’annonçait. Elle s’éveillât, montât de l’horizon et s’abattit tel un ennemi magique sur la mer. Pendant des heures le navire fut ballotté, soulevé, rabattu, conduit comme un fétu de paille par les éléments déchaînés. Chaque membre de l’équipage, des hommes de métier, tantôt priait, tantôt bravait le Léviathan des mers, tantôt cherchait à sauvegarder sa vie.
    « J’en ai connu des tempêtes, des folles furieuses, des mortelles et des extrêmes. Je crois que celle-ci est la fille de toutes ces furies réunies ! » Lança le capitaine comme un défi ou comme un constat. « Quelle route suivez-vous, capitaine ? » demanda le voyageur. « Une nouvelle route que m’a indiquée un guide maritime qui, bien qu’inhabituelle, me permettait de rattraper notre retard. Mais maintenant, bien que j’aurais aimé l’avoir avec nous, je préfèrerais le savoir rôti dans tous les enfers ! J’espère bien que … »
    Le capitaine fut pétrifié en même temps que l’équipage comme s’ils étaient en présence de Neptune. Un mur d’eau, d’une hauteur inimaginable, d’une largeur impossible à discerner, se dressait devant eux, les dominait et allait, dans quelques secondes, s’abattre sur les aventuriers de la mer. Plus le contact était imminent, plus les vents s’agitaient.
    Le mur bascula puis, subitement, il disparut.
    Dans le creux de la vague, la nef ressemblait à un pèlerin agenouillé devant Dieu.
    « Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Le mur d’eau ? Plus rien ! ». La tempête s’amenuisait maintenant, petit à petit. La nuit noire, glaciale lui succéda.

    Aux premières lueurs du matin, au moment où commençaient à pâlir les étoiles, le timonier rugissait « Damné compas de malheur ! Le voilà qui s’est complètement affolé ! Le voilà qui regarde le sud à présent ! ». Tous les marins s’empressèrent et accoururent autour de la boussole et constatèrent, consternés, l’étrange fatalité.
    Le voyageur regarda de tribord et bâbord et, en s’adressant à ses compagnons, « Avez-vous remarqué, si la boussole nous indique non pas le sud mais le nord, où se lève le soleil en ce moment ? ». « Dieu des mers, rugit le capitaine, il se lève à l’ouest ! ».
    Les marins croisèrent leur regard. À la fois éberlués et consternés. La terreur était sous-jacente.
    Le voyageur restait calme. Au contraire de tous ses compagnons qui voulaient revenir en arrière, il préférait reconnaître sa nouvelle situation et l’accepter. Il ne revenait jamais en arrière et bien souvent l’impossible devenait pas à pas possible ; comme un espoir surgi du néant à chaque avancée.
    « Avez-vous fait le point ? » s’enquit le voyageur auprès du capitaine.
    « Eh bien ça a l’air complètement loufoque. Si on admet que l’est et l’ouest sont inversés, alors tout concorde. Nous sommes bien sur notre route, le cap est bon, tout va bien. À condition, bien sûr, d’accepter que le ciel est à présent transposé, comme à travers un miroir. »
    « Île droit devant, capitaine ! » hurla l’homme de vigie. Agrandie par les lentilles de la longue-vue de marine un petit morceau de terre se détachait de l’horizon. La vision en était irréfragable.
    « Nous y serons ce soir, j’estime. Droit devant les gars ! Nous avons besoin de faire une halte ! ». Le capitaine se tourna vers le voyageur. « De tout l’équipage, tu restes étrangement calme. Comme si tout ce qui se passe autour de nous n’existait pas. Soit tu es fou, sois tu es l’homme le plus courageux que je connaisse ! ».
    Le voyageur sourit : « Voici le nouveau monde ! ».
    Il se tourna vers le capitaine : « C’est bien ce que vous étiez venu chercher, n’est-ce pas ? ».
    Au coucher du soleil, le navire accosta. L’île était bien réelle. C’était la parfaite reproduction de toutes les îles que l’on voit dans les livres d’image. Une longue bande de plage ceinturait le pourtour. Une crique s’ouvrait et offrait à l’œil la beauté d’une lagune. Une jungle touffue faisait office de manteau. Un volcan endormi émergeait du milieu de l’île.
    L’ancre fut jetée, les tours de garde furent distribués. On attendrait le lendemain pour débarquer. La nuit serait longue.
    Au plus profond des ténèbres, le voyageur était de garde. Il composa une chanson.
    D’abord l’obscurité bleuit, la ligne d’horizon pâlit. L’aube se rapprochait. Au moment où le soleil se leva à l’ouest, un oiseau lança un cri. Dans la clarté naissante du jour, chacun observait l’île. Elle avait l’air beaucoup plus grande que la veille. Immense, même.
    Le capitaine, le voyageur et deux matelots descendirent dans la chaloupe et lentement, voguèrent vers le rivage. L’eau était transparente, pure et chaude à leurs pieds. Ils avaient l’impression d’atteindre un paradis. La lagune semblait du bleu le plus pur qui puisse exister.
    L’étonnement de chacun augmentait de seconde en seconde.
    « A première vue, l’île devrait faire entre 15 et 20 kilomètres de rayon environ, si nous supposons que le pic se trouve au centre. Ce qui nous donne une circonférence d’une centaine de kilomètres de circonférence si notre île est de forme arrondie. Si vous voulez mon avis, une simple reconnaissance ne sera pas suffisante. Je vais faire débarquer les hommes. Trois resteront à bord à tour de rôle pour former la garde. Nous allons installer le campement ici, au bord de la lagune, provisoirement. » Le capitaine donna ses ordres brefs et précis. Il s’agissait pour lui, avant toute chose, de préserver le moral de ses hommes et de tout faire pour ne risquer aucune vie.
    « As-tu une idée de l’endroit où nous sommes, voyageur ? » questionna le capitaine.
    « Ma première impression est que nous avons basculé dans un repli du monde. Je ne peux pas, pour l’instant, expliquer comment cela s’est produit. Nous sommes passés par une sorte de porte et nous sommes à présent de l’autre côté du monde. Il y a deux possibilités : la première, la plus simple, que ce soit le fruit du hasard et dans ce cas, il est impossible de prévoir si nous allons en sortir ; la deuxième et, à mon avis, la plus probable, est que nous naviguions au bon endroit et au bon moment et que quelque chose ou quelqu’un nous a attiré ici dans un but bien précis. Même si le premier choix est le bon, il ne servirait à rien de saper le moral des hommes. Je propose alors de suivre mon intuition et découvrir ce qui nous a attiré dans ce monde. Je suis persuadé que lorsque nous l’aurons découvert, nous pourrons librement repartir. »
    Le capitaine ne répondit pas. Le voyageur avait raison. Il prenait autant de soin pour la sécurité de tous que pour lui-même. Ensemble, ils allaient devoir découvrir leur destinée et le rôle qu’ils devaient jouer.

    Lorsque l’équipage eut débarqué, chacun entreprit de monter un campement de fortune. Les eaux étaient très poissonneuses. Tandis que tous s’affairaient, le voyageur se confectionna un harpon et se mit à pécher. À midi, la pêche était fructueuse. Sur un lit de braise, tous firent dorer leurs poissons et mangèrent tout en commentant leurs aventures et en se questionnant sur leur devenir. Ils s’enquirent auprès du capitaine de ce qu’il convenait de faire. Celui-ci s’entretint avec le voyageur.

    « Il est inutile de nous risquer tous en même temps. Que les hommes continuent de dresser le bivouac pour la nuit. Je vous propose, vous, deux de vos hommes et moi-même, d’aller en reconnaissance vers l’intérieur. À heure fixe, nous enverrons un signal visible de la plage afin, qu’en cas d’attaque, nous puissions être secourus ou, au contraire, que l’équipage puisse nous rejoindre s’ils sont menacés. Il serait sage de faire plusieurs groupes, mais nous ignorons encore la topologie de l’île. Nous sommes, donc, contraint d’agir ainsi ».

    Le capitaine acquiesça. Leur repas terminé, les quatre éclaireurs partirent vers l’intérieur des terres. Ils marchèrent à pas de loup. Une heure, puis deux, trois, quatre. À intervalle régulier, ils lançaient une fusée de signalisation tout en faisant une pause. Ils n’avaient, malgré tout, guère avancé. La forêt était dense et le sol incertain. Chacun était aux aguets. Au quatrième arrêt, le voyageur averti ses compagnons.

    « J’ai vu des ombres derrière les arbres. Je crois qu’on nous épie depuis un bon moment, maintenant. Ne paraissez pas effrayés. Continuons à avancer. S’ils étaient hostiles, ils nous auraient déjà attaqués. »

    Inquiets et sur leur garde, ils atteignirent, enfin, l’orée du bois. Dès qu’ils furent dans la clairière, comme surgies de nulle part, une douzaine de guerriers leur barrèrent la route. C’étaient des guerrières. Elles étaient magnifiques. Elles arboraient un air farouche et décidé.

    « Bien ! » dit le voyageur. « Notre rencontre commence. »

    Le conquérant

    Le conquérant observait les collines à l’horizon. La nuit allait bientôt tomber. Une ombre rougeoyante les dominait et annonçait les vents du lendemain.
    Lorsque le convoi atteignit la première étape, ils eurent tout juste le temps de s’engouffrer dans l’auberge lorsque les météores rugissants déversèrent leur fougue parmi les arbres et les prés en soulevant des nuages de poussières aveuglants.
    Ils restèrent un moment sans dire un mot jusqu’à ce que le conquérant brise le silence.
    « Madame, messieurs, comme vous le savez, nous devons rencontrer demain les habitants du désert et, surtout, leurs chefs. Notre mission est d’observer et noter les points faibles comme les points forts puis, il nous faudra négocier. La tâche de chacun sera de la plus haute importance. Vous, l’homme de science vous aurez à expérimenter les sols et les minéraux. Madame, en tant que botaniste et écologiste, vous devrez livrer votre diagnostic quant à la possibilité d’ensemencements et de cultures. Vous, commandant, votre rôle est d’estimer s’il existe des dangers et d’explorer les contrées. Quant à moi, en possession de vos rapports je devrai négocier au mieux les nouvelles terres. Nous avons très peu de temps et surtout ne devons pas montrer un trop grand intérêt pour eux et surtout encore ne pas montrer la moindre faiblesse de notre part. Ces gens nous ont choisis comme étant dignes de confiance, nous devons faire en sorte qu’ils en soient fiers. S’il y a encore des questions non résolues, je vous conseille de les exposer maintenant. Je tâcherai d’y répondre d’après mes connaissances.
    – Croyez-vous qu’ils se montreront coopératifs ?
    – Ce sont eux qui nous ont contactés, nous pouvons en déduire qu’ils sont pacifiques.
    – Savez-vous s’il existe parmi eux des hommes de science, des érudits ?
    – Il existe des sortes de chaman chez eux. Ils enseignent les jeunes et font office d’hommes médecine. Mais ils sont très discrets et semblent peu enclins à communiquer leur savoir. En revanche, ils ne sont pas belliqueux. Libre à vous d’entrer en contact avec eux. Après tout, c’est aussi votre rôle.
    – Quelles armes possèdent-ils ?
    – Eh bien, ils se servent essentiellement d’armes de jet. Arcs et javelots, d’après ce que j’ai pu apercevoir. Néanmoins, étant donné qu’ils ne subissent jamais d’attaque d’ennemis, il est possible qu’ils aient autre chose d’efficace. De très efficace. Je ne vous conseille pas d’essayer de découvrir de quoi il s’agit. Laissez-leur leurs secrets. Après tout, nous ne sommes pas là pour les convertir. Dieu merci, nos gouvernements nous ont épargné la présence d’un prêtre. À moins que, au contraire, le clergé ne fomente quelques idées en secret. Enfin, pour l’instant nous n’avons pas à nous préoccuper de politique ni de religion. Eh bien madame, messieurs, si j’ai répondu à vos questions, je vous propose d’aller tous nous coucher. Départ à 5h avant l’aube. Bonne nuit. »

    La nuit fut-elle semée de rêves et de suppositions, elle recouvrit chacun et leur permis de recouvrer leurs forces.

    Une brise légère et le froid du matin. Quatre compagnons s’affairaient. L’un triait ses livres, documentations, matériel d’échantillonnage. Une autre préparait son matériel d’observation, microscopes et matériel de chimie portables. Le troisième passait ses armes en revue, son matériel de communication. Le conquérant était déjà dehors. Il s’occupait des chevaux. Il avait préféré les utiliser plutôt que des machines qui auraient pu souffrir des vents du désert. D’autant plus que les ressources en carburant étaient très limitées. Les chevaux, eux, avaient l’avantage de se déplacer plus facilement quel que soit le relief du terrain. Ils pouvaient, éventuellement, devenir aussi une monnaie d’échange. C’était peut-être faire peu de cas de leurs montures mais il fallait faire des choix.
    Ils partirent. Quatre cavaliers et quatre montures de bât. Personne ne parlait. Chacun observait le paysage qui défilait lentement comme les aiguilles d’une horloge. Ils devaient franchir la barrière des collines avant de pénétrer dans la contrée d’investigations.
    Arrivés au sommet, ils firent une halte pour déjeuner et pour s’occuper des chevaux. À présent, la plaine s’offrait à leurs regards.
    Le conquérant sourit : « Voici le nouveau monde ! ».
    Les deux scientifiques et le commandant avaient déjà endossé leurs jumelles et chacun scrutaient, guettaient, détaillaient la contrée sauvage. Chacun cherchait selon ses motivations. Le conquérant, quant à lui, examinait la route à suivre jusqu’au village où ils étaient attendus. Ils y seraient au soir estima-t-il.
    C’était le début de l’après-midi. Le conquérant donna l’ordre du départ. Pendant toute la chevauchée jusqu’à leur destination, l’homme de science notait toutes ses observations dans son carnet de voyage. La botaniste faisait de même mais, par moment, elle mettait pied à terre pour prélever un échantillon soit de terre, soit végétal. Le commandant, de son côté, vérifiait ses cartes et faisait constamment le point. Mis à part le conquérant qui demeurait calme et serein, les activités intenses de ses trois autres compagnons révélaient une nervosité qui trahissait leurs inquiétudes.

    Lorsqu’ils arrivèrent enfin aux abords du village, le soleil était commencé à se rapprocher de l’horizon. Sa lumière tamisée peignait les maisons d’une couleur dorée. La citadelle apparaissait aux cavaliers comme revêtue d’or. Sur la place principale, un groupe d’hommes et de femmes les attendait.
    Le conquérant mit pied à terre et s’avança vers le personnage le plus important qu’il connaissait comme leur chef. Les habitants portaient un air sévère, déterminé et farouche. Ils étaient chez eux. Le conquérant salua le chef du village et ses guerriers, se présenta lui-même puis, présenta également ses compagnons. Le chef parla brièvement à l’une de ses villageoises. Celle-ci invita les quatre étrangers à la suivre et les emmena dans une grande habitation qui, apparemment, leur était attribuée. Des serviteurs transportaient leurs bagages tandis que d’autres emmenaient leurs chevaux aux écuries.
    L’hôtesse leur montra leurs quartiers et fixa avec le conquérant le rendez-vous pour le repas du soir.

    Quand tout fut prêt, ils arrivèrent, tous ensemble vers le banquet. On plaça le conquérant à côté du chef du village. Sa fille s’installa à la gauche du conquérant. Les trois autres compagnons s’attablèrent de l’autre côté. Aussitôt, la fête commença.
    Les cuissots de gibier, accompagnés de légumes sauvages et acidulés révélèrent les sens de tous les convives. Les coupes s’emplirent de vins éclatants. Des plateaux pourvus de mets étranges quant aux couleurs, quant à leur substance s’échangeaient de place en place. Ils étaient accueillis. Le conquérant, alors, se leva et, tout en brandissant sa coupe, présenta ses hommages à ses hôtes. Il leur fit part de ses désirs de concrétiser, tous ensemble, des échanges constructifs. Avec autorité, il s’adressa à l’assemblée et parla d’échanges, de communications, d’avenir et d’amour.
    Des danseuses entrèrent en scène. Elles ravirent chacun des invités. Au milieu, la fille du chef, parée d’habits aussi somptueux que légers, fixait de son corps et de ses ondulations les quatre étrangers. Son regard s’attachait au conquérant.
    Le repas somptueux se termina. Chacun se retira. Les quatre compagnons regagnèrent leurs quartiers. Lorsque le conquérant regagna sa chambre. La fille du chef était là. Elle se leva. Fit glisser sa tunique. Le conquérant la toucha. Il était sensible à l’offrande, il était sensible à la femme, il était sensible à cette femme qui offrait le plus profond des messages de son peuple. Il caressa sa nuque, enlaça ses épaules et l’invita à se coucher avec lui.

    Le maître

    Le maître embrassa du regard ses invités. Ils étaient tous arrivés à présent.
    « Bienvenu et merci à tous d’être venus. Je me réjouis d’avance de la soirée que nous allons passer ensemble ! ». Chacun des invités salua son hôte. Tous s’unirent et se congratulèrent avec un respect, une admiration et un amour fraternel profondément empreint.
    Le maître de la maison invita ses hôtes à le suivre dans la salle à manger où le couvert était mis. La pièce était haute de plafond. C’était une place de rencontres et de serments. Chaque invité retrouvait sa place, son siège et son emblème. Silencieusement, comme pour une cérémonie, comme pour une séance théâtrale, les acteurs se mirent à leur place. Nul besoin de mots ni de phrases. Seule la communion de chaque regard décrivait la scène.
    Le repas, alors, commença. Les sourires détendirent les traits des convives. On parla un peu de tout d’abord ; des nouvelles ; des enrichissements ; des ajustements ; des réconciliations. Les salades de fruits exotiques conquirent maints palais, les poissons enrichis de saveurs apportèrent leurs goûts de voyage, les cuissots marinés concrétisèrent leurs richesses de bouquets et de fumets, les vins couronnaient chaque plat par leur mariage subtil et harmonieux. Un festin pour honorer les hôtes ; des hôtes pour honorer un festin.
    Lorsque tout fut consommé, lorsque les serviteurs eurent débarrassé l’immense table dodécagonale, lorsque tous furent rassasiés, les lampes diminuèrent lentement leur clarté, les volets tamisèrent la froideur de la nuit, les cheminées tempérèrent la chaleur de la salle de réunion.
    Le maître se leva et parla.
    « Mes amis, comme je vous l’ai indiqué dans mes précédents messages, certains évènements m’ont contraint à agir et à vous demander votre aide ».
    De l’autre côté de la table le baron répliqua aussitôt « Si tu nous as convoqué, c’est certainement d’une très haute importance ! Jamais tu ne nous aurais réunis sans raison ! Et si nous sommes tous venus à ton appel, tu te doutes bien que nous avons compris, à la valeur de ta requête, son importance. ».
    Le maître leva aussitôt ses mains « Avant que chacun ne pose de questions, laissez-moi vous exposer les faits ».
    « Ces derniers temps, j’ai longuement parcouru les contrées de la terre. J’y ai trouvé quatre faits marquants qui m’ont fait réagir plutôt qu’agir. C’est dire à quel point je n’y étais pas préparé alors que j’aurais dû rester vigilant. Je suis au regret d’avouer que j’aurais mieux fait de suivre mes intuitions il y a quelques années ; j’aurais perdu moins de temps. Mais qu’importe ! Le réveil, tant douloureux soit-il, est notre meilleur allié, même s’il doit être cinglant.
    Premièrement. Il est réapparu une stèle. Cette stèle avait été découverte lors d’une campagne en Égypte par un général conquérant il y a de cela plusieurs siècles. D’autres stèles avaient été découvertes dont l’une a permis de décrypter la signification des textes anciens. Pour dissimuler sa présence, on se mit à rapporter beaucoup de souvenirs, plus importants les uns que les autres jusqu’à mentionner l’importance des pyramides et ramener en occident un obélisque. Plus hautes étaient ces découvertes, plus profonde était dissimulée la stèle.
    Deuxièmement. Beaucoup d’alchimistes, d’écrivains et d’aventuriers ont parlé d’une table d’émeraude enfouie et cachée, selon les légendes. Des légendes qui ont été volontairement brouillées pour semer les pistes et permettre l’oubli. Pourtant, des rumeurs certaines (je répète bien : certaines) me laissent à penser que cette table n’est pas seulement d’une importance symbolique mais marque bien une frontière entre deux mondes.
    Troisièmement. Plusieurs évènements non relevés par les autorités sur la planète mais observés par plusieurs médiums, que j’ai recrutés et isolés les uns des autres pour éviter toute supposition hâtive et inconsidérée, m’ont orienté vers une certitude. Des voyageurs étrangers à notre monde sont en train de venir à notre rencontre.
    Quatrièmement. Au risque de mettre en doute notre science, il est apparu que le temps ne s’écoule pas tout à fait de la même manière sur l’ensemble de notre planète. Il y a des scissions, des ruptures, des ralentissements. Comme si une main déterminée prenait le contrôle du monde.
    J’ai, bien entendu, moi-même, examiné et observé chacun de ces phénomènes. Comme vous me connaissez tous, je vous aurais fait part de chaque découverte par des messages à chacun. Mais là, la simultanéité de ces quatre évènements, vous en conviendrez, est telle que j’ai organisé cette réunion car je crois que chacun d’entre nous, par son expérience, peut nous aider à comprendre. Et chacun d’entre nous doit posséder des informations pertinentes. J’en appelle à chacun. ».

    L’initiée prit alors la parole. « La stèle n’existe pas. Même pas officiellement. Tout a été accompli pour taire son existence. Je ne sais pas par quel moyen ni par quelles circonstances son existence a émergé de l’oubli. Tout ce que je peux en dire, c’est que le secret a été scellé. Seuls quelques gardiens choisis en ont pris la garde. Néanmoins, et malgré les précautions entreprises, d’autres initiés ont offert leurs vies pour en transmettre la trace. Au fil des générations, j’en suis, aujourd’hui, la dernière détentrice. Cela m’a été transmis comme une légende, une histoire lointaine. Je dois, je l’avoue, faire un effort de mémoire pour en faire ressurgir tous les détails, mais je sais de source sûre qu’elle a été écrite, en grec ancien, par le christ, lui-même, bien avant de revenir en Galilée. ».
    « Et le plus étrange, » intervint celle que tous connaissaient comme la magicienne « c’est qu’assurément, l’écriture est celle d’une femme. ».
    « En effet, c’est l’une des raisons, parmi d’autres, qui ont plongé le clergé dans le plus grand désarroi si ce n’est le plus grand schisme de l’ère chrétienne. ».
    L’ermite prit la parole : « Il existe une ancienne croyance oubliée qui affirmerait que chaque être, lors de son passage sur terre, possède son équivalent masculin ou féminin, selon son sexe, mais qui ne peut coexister en même temps de son existence. Être incarné homme et femme simultanément ne saurait être ; sinon être l’égal de Dieu. ».
    L’initiée reprit : « Et nous savons que ni sa mère, ni sa future compagne n’ont pu graver la stèle. Elle est bel et bien de la main du christ. »
    Un long silence accompagna l’écoute de ce premier échange.

    Le maître rompit le silence et demanda : « Qui donc, parmi vous, peut maintenant nous éclairer sur la Table d’Émeraude ? »
    La magicienne parla : « La table d’émeraude est à la fois un départ et un aboutissement. Un départ parce qu’elle donne la connaissance et le pouvoir à celui qui arrive à y accéder. Un aboutissement parce que son rôle est de terminer un cycle. Celui qui l’approche devra à la fois évoluer et changer de monde. On peut aussi la voir comme une porte, un seuil. On entre par la porte d’émeraude mais on sort également de son monde. Certains écrits affirment aussi qu’elle a été dissimulée jusqu’à ce que l’homme atteigne le degré de sagesse nécessaire et d’autres écrits signalent sa découverte comme le déclenchement de l’apocalypse. J’ai eu connaissance, dernièrement, qu’on l’aurait localisée à l’intérieur d’une montagne. »

    « Qui sont à présent ces voyageurs ? »
    Le mage répondit : « Certains écrits mentionnent des êtres de lumière qui auraient créé le monde. Un peu comme les dieux et demi-dieux de la mythologie. Cependant, vu le nombre de civilisations qui nous ont précédées, il est possible également que certains êtres humains aient atteint la pureté de l’esprit. Ce qui les aurait fait passer dans un plan supérieur et donc invisible à notre monde. D’autres sources, également, et qu’on ne peut pas écarter parlent de vies et d’intelligences extra-terrestres. Quoiqu’il en soit, ou bien nous demeurons incrédules et avons à faire de plus en plus d’effort pour refuser chaque nouvel argument, ou alors il faut accepter que tous ces êtres légendaires ou fabuleux sont bel et bien la représentation d’une intelligence parallèle à la nôtre. De plus des connexions de plus en plus nombreuses s’établissent venant de leur part. »

    « Qu’en est-il de l’écoulement apparemment incohérent de notre temps ? »
    L’astronome, alors, se leva. « Pour bien comprendre le cycle étrange du temps, je vais devoir utiliser des chemins parallèles. Comme nous le savons ou, du moins, le comprenons, la création du monde s’est accomplie par une formidable énergie. Dieu venait de créer le monde. Et cette création fut accompagnée d’évènements tout à fait paradoxaux. À titre d’exemple, avez-vous remarqué, bien que nous soyons au cœur de l’hiver et bien que nous traversions une tempête ce soir combien l’air est pourtant doux comme un soir d’été à l’intérieur ? Lorsque Dieu créa le monde, l’énergie primitive fut fantastique, épouvantable. La différence entre l’amour qui était insufflé et l’énergie d’expansion était, je dirais, semblable aux différents points d’un trou noir. Tellement dissemblable que nous pouvons dire, à présent, que cette énergie symbolisait le mal. Quel paradoxe ! Quelle folie divine ! Un amour de création tellement puissant que sa crête, ses extrémités en étaient le mal ! L’énergie d’amour créait sans cesse des paradoxes semblables. À chaque entité de matière créée, une antimatière apparaissait pour l’annihiler. À chaque nouvel atome sorti de la forge, des groupes tentaient de les emprisonner dans un état stable et inerte. À chaque molécule organisée, une organisation stable et inerte. À chaque cellule naissante, une organisation de vie dans le but de manger et d’être mangé. À chaque intelligence révélée, un désir belliqueux de compétition. En définitive, chaque nouveau pas vers l’évolution est précédé par le mal. Mais il faut voir le mal, non pas comme une malédiction, mais comme la trace sinon comme l’impulsion nécessaire de l’amour. Lorsque l’homme a commencé à peupler la terre, le mal ne pouvait diriger l’amour. Immatériel et dissemblable, il n’avait aucune prise. Alors, comme le mal était instigateur, il a concrétisé l’amour dans le cœur de l’homme par l’économie. Aujourd’hui, les richesses du monde circulent non pas dans tous les êtres, harmonieusement comme l’amour, mais comme un manque. Au contraire de l’amour qui se donne, la richesse se retient. Au contraire de l’amour qui ne se stocke pas, l’argent s’accumule. Le mal pousse cette contradiction jusqu’à ce que le rideau se déchire. Le mal est actuellement en train de pousser les limites de l’homme jusqu’à se rendre compte de sa propre déchéance. En résumé, le mal est en train de botter le cul des hommes à coup d’argent de plus en plus fort jusqu’à ce que celui-ci soit annihilé.
    Un autre élément de la création divine est le temps. Le temps est la main de Dieu qui guide, en parallèle, sa création. Et tout comme le mal éprouve le cœur de l’homme, tout comme le mal arrive au point limite de la résistance de l’être de lumière, ainsi de la même manière, la main de Dieu devient creuset d’épreuve. Elle se distend par endroit, se retourne sur elle-même, se déchire et se dissout. ».

    Le maître sourit : « Voici le nouveau monde ! ».

    Le sage

    Le sage découvrit des lignes fuyantes, de plus en plus rapides. D’abord blanches puis, colorées, puis irradiantes. Le scintillement fantastique était, pour lui, le prologue merveilleux de sa nouvelle expérience de vie.
    Lorsque ses sens s’éveillèrent, lentement, il ouvrit son nouveau regard.
    Un univers s’ouvrait à lui. D’abord en tout point semblable à ses connaissances puis, il s’aperçut qu’il avait acquis une autre direction. Si au début l’univers lui ouvrait un horizon, si après l’espace s’étendait à la hauteur de ses perceptions, si après il discernait la profondeur du cosmos qui l’entourait, soudainement, comme une trouée, comme un déchirement, comme une aspiration créative, il participait désormais à la quatrième direction de cet univers dans lequel il se trouvait impliqué. À la fois point, à la fois droite, à la fois espace, à la fois transformé, cet espace où il venait de s’éveiller l’émerveillait.
    Puis, comme une musique céleste, l’espace s’harmonisa.
    Fontaine de Lumière.
    Le changement fut soudain. Il ne flottait plus dans l’espace. Il n’errait plus dans l’obscurité. Il se présentait devant une cathédrale de lumière. Une cathédrale dont les tours se perdaient dans les nues hors de la portée de son regard. Une blancheur immaculée noyait toute autre couleur. Il pénétra dans la nef. Toujours la blancheur. Douze piliers imposants délimitaient le hall.
    Au fur et à mesure qu’il marchait, il regardait ses mains et ses pieds, se touchait le visage. Son vieux corps ridé n’était plus, il avait une nouvelle enveloppe qui lui seyait comme un nouveau vêtement. Il était serein et une douce énergie le portait. Il flottait presque. Il allait en confiance.

    Le sage sourit : « Voici le nouveau monde ! ».

    Trois petits enfants riaient et jouaient ensemble. Trois petits êtres dynamiques. Trois petits êtres qui manifestaient leur joie. Le premier était blond comme un soleil. Le deuxième était brun comme une lune noire. Le troisième avait des cheveux roux tel un brasier ardent. Dès qu’ils aperçurent le sage, ils s’approchèrent de lui. Ils n’avaient ni crainte ni ressenti quant à sa présence. Ils semblaient même heureux de son arrivée parmi eux.

    « Bonjour, homme nouveau, tu viens jouer avec nous ? » dit le petit être blond avec enthousiasme.
    – Oui, bien sûr ! Répondit le sage. Je sais même chanter et danser !
    – Bravo, bravo, bravo ! Approuvèrent chacun des enfants.

    Ils se donnèrent la main et commencèrent à former une ronde rythmée par des chansons gaies et entraînantes. La danse fut exécutée magistralement et suivie avec attention. C’étaient de bons danseurs. Sa nouvelle enveloppe physique était emplie de bonheur. Quelle joie de bouger !

    « Bravo, bravo, bravo ! » applaudirent les enfants. « Viens goûter avec nous maintenant ! »
    Ils entrèrent dans une immense pièce où trônait une table accueillante chargée de plateaux de fruits très variés et de boissons colorés dans des tons très vifs. Une nature vivante. Ils s’approchèrent. Les enfants mangeaient goulûment. Le sage s’approcha à son tour et mordit dans un beau fruit rouge. Aucun goût aussi exquis ne semblait exister dans l’univers. Il en dégusta un autre pour faire une autre découverte aussi agréable. Chaque fruit aiguisait ses sens gustatifs. Chaque fruit paraissait parler à son être dans son langage de saveur.

    Lorsqu’il fut rassasié, il remarqua alors une musique très douce qui semblait venir de toutes parts.

    « Viens avec nous, tu dois te reposer maintenant car demain, tu devras partir pour suivre ta voie. »

    Ils l’emmenèrent alors vers une chambre à la lumière chaude et tamisée. La musique qu’il avait entendue auparavant semblait encore plus douce, plus berçante. À peine allongé sur la couche, il s’endormit aussitôt.

    Ses rêves furent agréables. D’abord, un ballet de lignes s’étirant vers l’infini qui se courbaient et se recourbaient. Puis, qui explosaient en une infinité de petits rayons lumineux. Puis des formes, des souvenirs se précisaient. Sa vie terrestre lui revenait. Il se revoyait enfant. Il revoyait sa mère, son père, l’univers de sa petite enfance. Son adolescence. Ses premières amours. Son premier amour. Sa vie d’homme et l’évolution de sa carrière. Il revivait tout son univers avec ravissement. Comme s’il était heureux d’avoir vécu, comme s’il devait remercier quelqu’un pour avoir connu tout cela.

    Lorsqu’il se réveilla, il était parfaitement reposé. Il sortit de sa chambre et se dirigea vers la salle à manger où il retrouva ses trois petits amis.

    « Bonjour! » dirent en chœur les trois enfants. « Viens déjeuner avec nous ! Il y a de la crème, c’est très bon ! ». C’était, en effet, aussi délicieux que la veille. Meilleur, même. Plus raffiné.
    Il était en train de terminer son repas lorsqu’un personnage de très haute stature fit son entrée.
    « Au revoir ! » sourirent ensemble les enfants. « Nous avons passé un très agréable moment en ta compagnie. Merci pour tes chants et tes danses ; nous les garderons toujours dans nos cœurs. »
    Le sage les salua de la main et se tourna vers le nouvel arrivant qui lui sourit :

    « Viens avec moi. Tu es prêt ! »

    L’être surdimensionné ne parlait pas ; il guidait. Il emmena le sage dans sa voie. Il marquait le pas. Le sage à son côté suivait cet étrange compagnon. Lorsqu’ils arrivèrent au seuil de la maison, il lui montra le chemin. « Va maintenant, elles t‘attendent ». Le sage lui adressa son salut, comme un adieu et se retourna et quitta la citadelle.

    Il marcha longtemps. Longtemps. Pourtant les pas qu’il mettait l’un derrière l’autre ne lui causait aucune fatigue, aucune souffrance. Comme si le nouveau corps impalpable qui lui avait été prêté était programmé pour l’accompagner.
    À l’orée des forêts, quatre femmes l’attendaient.
    Toutes étaient magnifiques. Comme si leur féminité surpassait leur être. C’étaient des femmes accomplies.

    La première prit la main du sage et l’entraîna en lui souriant. Elle lui présenta une coupe. Il la but et, aussitôt, il sentit son corps devenir eau. Tout en lui prenant sa main, elle l’attira. Il la suivit. Le lac, devant eux, était majestueux. Le lac d’un Roi, pensait le sage. Elle se tourna vers lui. Son sourire illuminait sa vision. Le sage, alors, s’avança et, ensemble, ils pénétrèrent dans le lac. Le contact de l’eau. Froide. Les jambes ensuite. Le corps puis, la tête. À présent, ils étaient, tous les deux, submergés. Le sage découvrit alors que leurs corps devenaient transparents. Devenaient eau. Chaque pas, chaque découverte se fondait dans cet élément. Leur progression se concrétisait cependant. Bientôt ils atteignirent une grotte immergée. La sirène lui fit progresser des marches de pierre, comme l’invite d’un passage vers l’inconnu. Leurs yeux étaient devenus bleu foncé ; le bleu du plus profond des océans. Elle l’embrassa tendrement et s’en fut.

    La deuxième femme lui prit la main. Sa main était chaude. Brûlante. Le sage était fasciné par son aura de feu. Ils sortirent de l’eau et, dans un flamboiement, les flammes de la terre firent un barrage. La pression dans sa main devint plus forte. Il suivit alors la fille du feu. Lorsqu’ils traversèrent la barrière du feu, leurs corps devinrent incandescents. Pourtant, sans se consumer, ils transcendaient l’essence même du feu. Leurs cœurs, alors, se mirent à battre, un sang rayonnant parcourait leurs corps. La frontière franchie, la troisième femme le prit en charge.

    Elle était noire de cheveux. Noire des yeux. Noire comme le plus profond des abîmes de la terre. Autant profonde était-elle, autant elle resplendissait comme la mère universelle. Le sage était très ému de la rencontrer. Elle le guida alors au travers des entrailles des cavernes de la terre. Grottes et souterrains. Chemins enfouis et gouffres sans fond se succédaient. Tout au long du chemin, leurs corps se densifièrent. Ils traversèrent le labyrinthe oublié de la terre mère. Leurs corps prirent une teinte orangée ; leurs peaux s’étaient minéralisées. Lorsqu’ils émergèrent à la surface, vers le ciel, la quatrième femme était là.

    Le vent sauvage surprit le sage. Elle le harnacha rapidement et, ensemble, s’envolèrent au-delà des abîmes. D’abord la pression du vent. Étourdissant. Une chute vertigineuse. Puis, dans un soubresaut, comme un ressac, la remontée. La quatrième femme était fille du vent. Tandis qu’ils remontaient, elle lui souriait comme pour faire passer un message d’amour. Tandis qu’ils remontaient, leur poumons se remplirent d’air, leur esprit fut agité par le souffle. Lorsqu’ils atteignirent la crête des montagnes, ils étaient vivants.

    Le personnage de haute stature était là. Il l’attendait.

    Tableau de Laureline Lechat

  • CONTE DE JANVIER

    Le voyageur est matinal et part quand l’aube est imminente
    Et devine l’aurore pâlir sur les collines embrumées.
    Il fixe le point cardinal du parcours qu’il expérimente ;
    Il ne craint pas de se salir et nulle crainte à s’enrhumer.

    Il est l’énergie qui avance, cette énergie qui crée l’espace,
    Et qui aussi crée le néant jusqu’aux confins de l’univers.
    Il est l’énergie qui devance, cette énergie qui nous dépasse
    Et qui fait paraître géants les infinis les plus divers.

    Le voyageur

    Le voyageur se leva tôt le matin. L’air était glacial, l’aube imminente. Il leva les yeux et vit les collines embrumées. Il se mit en marche. Il était insatiable de nouvelles découvertes. Les premiers rayons du soleil commençaient à se blesser sur les crêtes aiguisées des collines jusqu’à les embraser. Il rassembla ses affaires et partit. Il prendrait plus tard un moment pour sa toilette et déjeuner. À présent, il savourait les premiers instants de l’aube et en goûtait ses saveurs. Son rêve s’éveillait.
    L’eau glacée de la rosée matinale craquait sous ses pas ; il aimait cela, c’était son élément. Il marchait à vive allure. Ses bagages étaient légers. Il avait l’impression que ses membres, encore engourdis de la nuit, lui demandaient de forcer le pas. Ils avaient besoin d’exercice et de fonctionner à plein régime. Au fur et à mesure que ses jambes trottaient et que ses bras balançaient, une bouffée enivrante et euphorisante envahissait son corps. Son énergie était au maximum. C’était le meilleur moment de la journée.
    Le soleil avait maintenant fait pleinement son apparition et se postait devant le voyageur tel une enseigne. C’était le moment. Il descendit vers le port. Malgré l’heure matinale l’activité était intense ponctuée par des cris, des ordres brefs parmi les voix des bateaux. Il entra dans une auberge, alla se rafraîchir et faire quelques abutions. Puis, il s’installa à une table et commanda un déjeuner. Salade, poisson au riz, omelettes et légumes, fruits et surtout, le café brûlant. Ainsi en allait-il de quelques richesses de la vie : Une tasse de café brûlant, un bon siège et le froid au dehors ; un moment propice de repos mis à contribution pour réfléchir à la destinée de la journée qui commence à peine.
    « Tu as bon appétit, voyageur ! Toi qui sais bien composer tes repas, saurais-tu en composer pour d’autres ? ». Le voyageur sourit. Il savait écouter et guetter chaque coïncidence qui se présentait. Celle-ci en était une. Une authentique.
    « Tu as quelque chose à me proposer matelot ? » répondit le voyageur en désignant la chaise en face de lui et en invitant son interlocuteur au dialogue.
    « C’est-à-dire que je suis salement emmerdé ! » Le marin s’installa lourdement et commanda un pichet. « Nous devrions être partis depuis hier. Un petit voyage de quelques semaines à peine. Une petite équipe d’une cinquantaine d’hommes. Chacun à sa place, chacun a son rôle. Pas de place pour les rêveurs. Le cuistot qui devait nous accompagner s’est fait porter pâle la veille du départ. Depuis, je retourne le port, j’interroge les camarades pour trouver un remplaçant. En vain. J’ai même offert une bonne prime. Mais, prime ou pas, je n’ai trouvé personne. Chaque jour qui passe met mes fournisseurs et mes clients dans l’embarras et moi avec. Alors en te voyant devant ce repas complet, je me disais comme cela que tu étais, peut-être, le gars dont j’avais besoin. La place est bonne et il y une prime. Alors, compagnon, ta réponse ? ».
    Le voyageur avait continué son repas pendant que le marin racontait ses déboires. Il termina son café, régla sa note et se retourna vers son compagnon de fortune. « Montre-moi ton bateau, marin, j’ai un peu d’expérience en cuisine. Il faut que je voie ton équipement, les réserves, les hommes et que tu me parles un peu plus du voyage. Ne t’emballes pas encore, laisse-moi peser ma décision ; ça devrait aller. »
    « Suis-moi ! » dit le marin avec une lueur d’espoir dans le regard.
    Pendant le trajet à travers le port, le marin lui parla de son navire, de son équipage, du voyage, un échange de commerce vers le nouveau continent et le voyage de retour. Quelques escales. Tout était prêt, le ravitaillement assuré, rien de retenait la communauté.
    Le voyageur monta à bord, fut présenté à chacun des hommes de l’équipage. On lui montra ses quartiers, la cuisine et les provisions. Tout concordait à ce qu’il espérait, ce qu’il attendait. Il donna son accord. Aussitôt une liesse submergea les marins. Le bateau pouvait partir.
    Quand le port commença lentement à s’éloigner, le soleil était haut dans le ciel. Le départ semblait noyé dans un silence où chacun était concentré sur sa tâche.
    Le voyageur entra dans son univers et se mit à peler les patates.

    Le conquérant

    Le conquérant marchait au zénith. Le soleil à son point culminant l’irradiait de la lumière blafarde de l’hiver. Il avait neigé pendant la nuit.
    Ce n’était pas un guerrier. Il avait appris à observer, à comprendre, à entendre, à entreprendre.
    Le feu des rayons du soleil l’auréolait ; il était à son aise dans son élément.
    Il nettoyait son épée, lustrait le cuir de ses vêtements, passait sans cesse en revue tout son équipement. Il devait être prêt, toujours attentif. Il savait que s’il relâchait, ne serait-ce une fois, sa vigilance, alors il était vulnérable. Vulnérable envers la nature, vulnérable envers les aléas de la vie, vulnérable envers lui-même. Son esprit se devait d’être sans cesse aiguisé, à l’affût. Il avait du chasseur la patience et la détermination, il avait de la victime les sens en alerte et la crainte. Bien souvent, il devait négocier, marchander, lutter. Lors de ses confrontations, il devait jauger ses adversaires, évaluer leurs forces et tenir bon. Tenir bon pendant tout le temps de la lutte. Enfin, après qu’une période nécessaire de temps ait été passée, la confiance qu’il avait semée germait et finissait par s’épanouir. L’adversaire d’hier devenait alors le partenaire du présent. Quelquefois, la graine ne germait pas. Il tranchait alors d’un geste ni rageur ni colérique mais déterminé les liens qui restaient. Son adversaire, alors, n’existait plus.
    Aujourd’hui, il devait rencontrer ses compagnons. Il devrait vérifier les forces et les armes de chacun et veiller à ce que tous soient prêts. L’année commençait. C’était le bon moment pour être vigilant. La bonne période. C’en était même rassurant.
    Le village était en vue, maintenant, en pleine lumière du début d’après-midi.
    Lorsqu’il arriva au point de rendez-vous, il était en avance. D’abord, il repéra les alentours. Sans rien dire, il parcouru les ruelles. Silencieusement, il nota les entrées et sorties du village. Puis, il se fondit parmi les habitants. Il était en attente. Il appréciait énormément, comme un des trésors de la vie, ces petits moments d’attente, avant le combat, avant l’action. Rien ne pouvait en ces moments-là de penser à ce qui allait se passer. Alors, il se mettait dans un état double. En même temps, il se préparait physiquement et mentalement à l’action. En même temps, il traversait un autre monde dans lequel il se retrouvait seul avec, pour compagnon, la voix de son âme qui s’interrogeait et la voix de son cœur qui lui répondait. Il puisait dans cet échange étrange, l’eau de la source de sa vie.
    L’heure était venue. Il se dirigea au point convenu. Visiblement, ils étaient trois. Deux hommes et une femme. Le premier homme semblait assez vieux, des traits maigres, précis et ridés. Le deuxième était assez jeune et paraissait le plus valide et le plus fort de tous. La troisième personne, féminine, était la plus énergique. Elle agitait ses mains, bougeait sans cesse, faisait des petits pas. Le genre « influenceuse » dont on ne peut pas se passer où que l’on aille, pensa le conquérant. Il s’avança d’un pas décidé.
    « Bonjour madame, messieurs. Je vois à vos bagages que vous êtes prêts. Avez-vous reçu mes instructions concernant l’expédition ? »
    « Heureux de vous rencontrer, monsieur et excusez-nous. Nous ne vous avions pas vu venir et avions une conversation assez animée. Mais je puis vous assurer que chacun est prêt à vous accompagner de tout son enthousiasme. ».
    Le conquérant était homme d’action et de décision. Il prenait son temps pour réfléchir avant l’action, il pesait tous les aléas et tous les risques avant de commencer une quête. Mais lorsque le temps du mouvement était venu, sa pensée faisait comme de grands pas imaginaires comme chaussée de bottes spirituelles.
    « Bien. L’après-midi commence, je propose de partir tout de suite, nous discuterons plus en détail sur l’expédition ce soir à la première étape ».
    L’équipe se hâta vers les voitures. Dans un grincement, les véhicules s’ébranlèrent et emmenèrent leurs quatre passagers. Le soleil haut dans le ciel semblait leur indiquer la direction à suivre comme une boussole stellaire. Le meilleur des guides pensait le conquérant.
    Il s’installa sur son siège et ajusta ses lunettes solaires.

    Le maître

    Le maître parcourait son domaine le soir. Les derniers rayons du soleil profilaient les collines d’une aura étrange. Il leva les yeux et contempla les terres alentour. Il nota les travaux à entreprendre, les constructions achevées, les possibilités d’expansion. Son domaine s’étendait partout où s’étendait son regard. Il savourait particulièrement le soir car c’était, pour lui, le moment des bilans, des comptes.
    Il avait des devoirs. Des devoirs envers lui-même ; d’abord ; et envers les autres. Maîtriser ses acquis, connaître ses besoins et anticiper ses ambitions. Il devait aussi entreprendre ses démarches. Soir après soir, il faisait la synthèse de ses journées ; soir après soir, il envisageait de nouvelles opportunités.
    La terre qu’il égrenait entre ses doigts lui était familière ; son élément. Il en était issu, il en était nourri, il en était le maître.
    Ses occupations étaient nombreuses. Trop. Il se demandait si celles-ci ne devenaient pas plus importantes que ses biens. L’énergie humaine qu’il mettait à les gérer dépassait, de loin, le croyait-il, la matière elle-même. Quelle dérision de s’apercevoir que ce qu’il avait engrangé lui était plus difficile à percevoir que ce qu’il pouvait apercevoir. Il enviait, parfois, le héros de son enfance lorsque, prisonnier du méchant, il parvenait le soir après son travail à retrouver l’énergie de s’évader.
    Le soleil n’était presque plus visible mais la clarté du soir éclairait cependant le paysage. La blancheur de la neige de la veille donnait une lueur comme vibrante. Comme si toutes les maisons alentour, les collines, les prairies avaient été taillées dans une roche dure et énergétique. Plus la lumière du jour faiblissait, plus la lueur du matériau neigeux semblait irradier. La Terre s’endormait, le ciel rabattait depuis l’horizon un drap stellaire par-dessus la contrée.
    Il rentra dans sa maison. Celle-ci avait été bâtie sur le faîte de la montagne, haut perchée. Une très grande bâtisse. Elle dominait toute la vallée. De ses terrasses, on pouvait apercevoir tous les villages environnants sur une distance vaste. Très vaste. Du lever du soleil à son coucher, quiconque, posté là, aurait pu décrire toutes les activités de la journée sans en perdre le moindre détail comme si la maison du maître avait été construite dans cette intention. Bien souvent, le maître aimait emprunter l’un de ces sentiers, à pied, marcher pendant des kilomètres, arriver dans l’un de ces villages si pittoresques, y passer un moment agréable avec un ou deux vieux amis et trinquer à la santé du monde. Il considérait sa contrée comme son fils. Il l’aimait.
    Le soleil avait jeté ses derniers rayons mourants tel un adieu. La nuit enveloppait toute la contrée de son manteau étoilé. L’air était froid, mais pur. Le maître se mit à reconnaître les constellations et à les saluer par leur nom comme de vieilles amies.
    Le moment du soir, l’instant où la lumière bleue devient nuit étaient sa période préférée de la journée. Loin de la majesté éclatante du soleil, au crépuscule, les choses étaient ce qu’elles étaient ; sans éclat rajouté, sans lumière courtisane, sans aura rapportée. Chaque arbre était un vrai arbre, chaque rocher était un vrai rocher, chaque animal le véritable habitant de la planète. La nuit étoilée était alors le palais extraordinaire dans lequel régnaient le monde minéral, le monde végétal, le monde organique.
    Ce soir, il donnait une grande réception. Les serviteurs avaient allumé les lampes. D’abord, celles au dehors qui bordent le chemin, puis celles autour du grand portail, ensuite les lanternes qui longent l’allée principale, enfin les réverbères qui délimitent les terrasses. Une fois franchi ce parcours, la maison tout entière se dresse baignée dans une lumière forte, puissante mais accueillante.
    Le maître s’entretenait encore avec son intendant quand les premiers invités arrivèrent. Il descendit alors dans le hall pour mieux les recevoir. Il leur ouvrit ses grands bras et les salua.

    Le sage

    Le sage veillait la nuit.
    Le sage n’était pas un voyageur mais il voyageait.
    Le sage n’était pas un conquérant mais il bâtissait.
    Le sage n’était pas un maître mais il maîtrisait sa vie.
    Il ne voyageait pas ; pourtant il voyageait souvent.
    Il ne conquérait pas ; mais il conquérait souvent.
    Il n’était pas souvent maître ; mais il était toujours maître de sa destinée.
    Le sage était aussi fou ; souvent ; toujours et de temps en temps.
    Il n’avait plus de compte à rendre.
    Il était fou.
    Le fou marchait la nuit. Il avait enfermé ses secrets. Il les avait verrouillés avec son amour. Il avait oublié.
    L’air du soir sifflait autour de ses oreilles et l’euphorisait, c’était son élément.
    Chaque nouvel élément qu’il assemblait à son univers le rendait de jour en jour plus grand, plus solide et pourtant, il lui paraissait tellement instable en stabilité. Il se mettait alors à penser au héros de sa jeunesse qui semblait toujours gérer sa vie aventureuse d’une simplicité déconcertante et tellement plus réelle.
    Cette nuit n’était pas comme les autres. Elle ne serait plus jamais comme toute autre d’ailleurs. C’était sa dernière nuit.
    Il descendit les marches. Cela lui prit beaucoup de temps mais, à présent, il avait tout son temps. Il avait aménagé les vastes souterrains de son château. C’était son laboratoire dans lequel il avait fait un nombre incalculable d’expériences parmi les plus secrètes. Non pas qu’elles auraient changé la face du monde, simplement qu’elles auraient passé pour folles, incohérentes et l’auraient fait passer pour un fou dangereux. Un fou, passe encore. C’eut été même un hommage. Mais quand les hommes commencent à vous trouver dangereux, ils deviennent alors encore plus dangereux que celui qu’ils accusent. Mais c’était très bien ainsi, pensait le sage. Cela apprend la discrétion, l’humilité et la persévérance. C’est là la plus belle pierre philosophale du monde. De l’or pur. Tellement pur et transparent qu’il faut avoir des yeux trempés de sagesse pour le percevoir.
    Il arriva dans la salle qu’il avait préparée. Une immense voûte surmontait une pièce polygonale. À chaque arête, un immense pilier remontait puis se fondait avec ses compagnons de pierre dans la voûte tel un feu d’artifice minéral. Au centre, un grand fauteuil de cuir noir. Le bruit de chaque pas se répercutait sur les parois et s’amenuisait jusqu’à l’infini. Une étrange lumière noire baignait la nef.
    Il s’installa sur le siège de commande du vaisseau de pierre. Il était impatient. Cette ultime expérience était celle qu’il avait attendue toute sa vie. La plus grande, la plus importante, la plus profonde. Sans avoir hésité mais après une réflexion puissamment enrichie, il lança le processus.
    D’abord un son lointain, très lointain. Comme pour rappeler l’origine du monde.
    Ensuite une obscurité très profonde. Tellement profonde qu’elle dévoile tout ce qu’elle ne parvient plus à cacher. Tellement obscure que ce qu’elle contient commence à apparaître par leur seule existence.
    Enfin un froid cristallin. Un froid fragile.
    Lorsque les éléments de ce monde s’unirent, l’espace bascula, le temps devint un plan puis, se renversa, les atomes de son corps se mirent à vibrer en harmonie.
    Lorsque le départ eut sonné, le sage était déjà mort. L’expérience avait réussi. Le sage avait désormais un nouveau terrain d’exploration. Il sourit.

    Tableau de Laureline Lechat