Elle apparut dans un regard couleur de feu. Sa jolie voix portait un timbre mélodieux. Une âme espiègle s’agitait derrière ses yeux. Son cœur d’enfant teintait son sourire malicieux.
Dès le début elle a joué avec le feu M’a entraîné dans ses délices capricieux Hypnotisé par ses beaux iris camaïeux Je me suis immergé dans ses pièges moelleux.
Corps de sirène, Cœur de silex, Être amoureux, L’âme conjugue et se consume avec le feu. Seins envoûtants, fesses ardentes, sexe odieux, Tu me tourmentes et tu me tentes et c’est l’adieu.
J’ai entrepris ma voie sans regard en arrière ; J’ai atteint des rivages qui me semblaient de pierre Mais se sont révélés n’être que de poussière… Mon coeur est un creuset éprouvé de matières !
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Qui cesse d’être un ami ne l’a jamais été, Et plus mon cœur y pense et plus il est blessé, On n’accuse jamais sans quelque peu mentir, Mais je ne pardonne pas à qui m’a fait rougir.
Il est né ce matin, le petit port nippon Dans le creux des bassins, ce havre cache-tampon Il est né de la terre, accouché sur les ponts Le soleil est son père, dressé comme un lampion.
Le pays de la mer et du soleil levant. Un pays de montagne, une source de paix. Dans les temples shintô le mythe est loin devant, Au cœur de la nation et dans l’art de l’épée.
Pas de philosophie, pas de rite, pas d’écrits. Une force puissante frémit, spirituelle. Son âme mystérieuse se tapit dans les cris De joie et d’émotion du cœur perpétuel.
Sur son front l’escarboucle, Couronne sur ses boucles, Observe les humains D’un œil sur leur chemin. Cette pierre précieuse Dont elle est la bailleuse Est bien dissimulée Dans les bras des marais. Quand la vouivre est partie Si le pirate hardi Veut la subtiliser Elle reste aux aguets Des trésors souterrains Aujourd’hui et demain.
Heureuses sont les barques, après un beau voyage, De venir s’échouer enfin sur cette plage Après avoir conquis de leur accastillage Mille-et-une contrées d’un adroit convoyage.
Elles ont ramené mille-et-un coquillages Incrustés dans leurs coques comme des corbeillages. Elles attendent là, pour leur déshabillage, Jusqu’à être appelées pour le prochain mouillage.
Elles rêvent souvent de terribles pillages Elles fantasment et crient en chœur « à l’abordage !» Ces vaisseaux animés portent dans leur sillage Mille-et-un rêves encore et bien plus davantage !
Le départ est donné, toutes se précipitent Dans la fièvre enflammée de la course-poursuite. Toutes n’ont qu’une idée qui dicte leur conduite : C’est de renouveler la flore décrépite.
Voyez-les s’activer ! Elles font les trois-huit Pour tout illuminer quasiment tout de suite ! Car c’est leur destinée, leur offrande gratuite, D’offrir l’amour inné de leur nature instruite.
Hissez haut vos couleurs, chevaliers de lumière ! Présentez les honneurs, cavaliers de la mer ! La force dans vos cœurs portera la bannière De cet astre vainqueur sur ces eaux printanières.
J’aime voir dans vos voiles le vent souffler l’espoir. Ce moteur est puissant et reste universel. Dans vos ailes gonflées je me vois en miroir Et quand vous chavirez, c’est mon cœur qui chancelle.
Nous sommes les enfants d’une même lignée. Vous, filant sur les mers, moi, par procuration. Mais c’est le même vent dans vos voiles alignées Qui me souffle l’esprit et mon inspiration.
Mais en vous regardant, chevaliers de lumière, C’est en vous chérissant que j’apprends à m’aimer. Et c’est ce même écho d’une allure familière Qui résonne en mon corps et mon cœur enflammé.
Fleur au brasier ardent ! Fleur au cœur débordant ! Pour qui briller autant d’un éclat abondant ? Tu t’embrases aujourd’hui pour enchanter ma mère Et tu t’épanouis pour enfanter ma chair !
Prise au buisson ardent, elle conserve le feu Qui brûle sans consumer d’un soleil éternel C’est la fleur des vestales et sert de boutefeu Pour transmettre la flamme à toutes les chandelles.
L’artiste a eu du mal à fixer sur la toile Cette fleur qui enflamme le cadre et le tissu Seul un peintre-pompier de quatre ou cinq étoiles En fixera le feu dont il en est issu !
Cette rose arrosée à très petites doses S’épanouit aujourd’hui d’une métamorphose. Son cœur est détonant, c’est pour lui seul que j’ose Souhaiter l’anniversaire dans un élan grandiose. J’y mets toute mon âme, je me fais virtuose Pour compter ses trésors et bien mille autres choses.
Ce tapis de fleurs blanches posé sur l’eau mouvante Me raconte à l’oreille, d’une langue vivante, Les mémoires oubliées et des plus émouvantes Des amours passionnées, poignantes et captivantes.
C’est là que les sorcières se transforment en grenouilles Car pour faire l’amour, c’est une panacée Jouant sur l’équilibre du soleil qu’elles mouillent Et de l’eau du marais toute encadenassée.
Mais le plus beau spectacle, c’est le soir au coucher Qu’on voit toutes les fées y donner des ballets Dans leurs robes d’étoiles dans la grâce accouchée Engendrées par la lune, elles sont toutes emballées !
Mes plus beaux souvenirs c’est sur ces nénuphars Que j’ai connu l’amour sur les limbes étalés Avec la fée clochette juste vêtue de fards Elle m’a initié aux charmes pétalés.
Éclabousse-moi fort, coquelicot sauvage ! Enveloppe-mon corps de ton rouge pavage ! Ton limbe de satin, sublime coquillage, Excite mon corps sain et l’emmène en voyage !
Ouvre grand tes pétales, laisse-moi m’installer Sur ton tapis volant déployé sur l’azur. Laissez-moi m’envoler, laissez-moi m’en aller, Je suivrai les oiseaux au-dessus des masures.
Le contact de ta peau me rappelle la femme, Membrane délicate juste sur l’ouverture, Quand je lui fais l’amour et que son cœur m’enflamme, Son doux gémissement ressemble à ta texture.
Rouge comme mon sang que j’ai cent fois versé, Rouge comme son sang du cycle menstruel. Tu nous rappelle aux cœurs cent fois bouleversés. Coquelicot sauvage, tu n’es pas si cruel !
Ils sont tous les témoins de notre astre solaire, Toujours ils nous rappellent notre foyer stellaire. Ils le suivent fidèles et tout au long du jour Avec les autres plantes et les belles-de-jour.
Leurs yeux sont grand ouverts à l’unanimité. Ils prononcent ensemble la même volonté. C’est la voix du soleil en équanimité Clamée de mille voix, le regard affronté.
Prenez les tournesols, tournés vers le soleil. Prêtez-leur bien l’oreille vous allez écouter : C’est la voix du soleil qui multiplie l’éveil Et résonne à l’envi en valeur ajoutée.
Pareilles à nos cellules, pareilles à nos âmes, Mon réseau d’entités est fixé sur l’écho. Je sens s’additionner leurs voix comme des lames Capable d’égaler la force d’une loco.
Je sens ces rayons d’or qui émanent de toi M’atteindre dans mon corps au plus profond de moi. Et ces volutes bleues qui sortent de tes ailes Réveillent dans mes yeux une onde immatérielle.
Enveloppe-moi fort, j’ai besoin de ton aide Peu m’importe la mort si tu es le remède À toutes ces blessures qui me creusent le cœur ; De toutes ces morsures, tu es libérateur !
Flamboyant de lumière, brillant de mille feux Illuminant le monde d’un éclat boutefeu Je reçois ta puissance, tu m’en mets plein les yeux Toi l’astre qui honore mes amis, mes aïeux.
Tous mes bateaux s’allument, leurs voiles se consument. Tous les mâts étincellent comme fer sur l’enclume. Sur les eaux endormies, les rayons de ma plume Agitent cette crique et la sort de la brume.
Des lueurs apparaissent sur les extrémités Par les feux de Saint-Elme avec obscénité Comme des farfadets avec sérénité Frappant leurs homélies codées d’éternité.
Le feu de Saint-Elme est un phénomène physique, ne se produisant que dans certaines conditions météorologiques, qui se manifeste par des lueurs apparaissant surtout aux extrémités des mâts des navires et sur les ailes des avions certains soirs. Ce phénomène se crée parfois aussi en très haute altitude, au-dessus des cumulonimbus. Dans ce cas, on parlera de « farfadets ».
L’avez-vous vue passer, cette ligne tendue ? Cette onde qui s’avance, cette vie dépendue ? C’est mon cœur, c’est mon âme qui se sont distendues Et traversent les flots bleus de l’inattendu.
Je ne suis que la crête, m’avez-vous entendu ? Je ne suis que le son d’un accord suspendu Parfois désaccordé dans des malentendus, Parfois harmonisé dans l’amour répandu.
Mais j’aime être la vague avec sous-entendus Qui relie par le monde les grandes étendues. Mais j’aime être la lame avec, bien entendu, Le sac et le ressac comme un fil surtendu.
J’ai barré de mon bras ces eaux tumultueuses. J’ai regardé passer mes passions amoureuses. J’ai senti les remous des eaux parfois boueuses. Mais il n’en est resté que poussière railleuse…
La vie est surprenante, elle est souvent curieuse Et je me laisse prendre aux amours fastueuses. Je finis par penser ma chance fructueuse ; Je me laisse abuser des sirènes affectueuses…
Mais une fois passées, les vagues présomptueuses, Après avoir filtré cette mer impétueuse, Rien ne reste des eaux aussi voluptueuses Sinon l’humilité toute respectueuse.
Regardez-les, rebellés et toujours indifférents Aux assauts des ressacs. Regardez-les fiers et forts mais jamais belligérants Aux attaques du sac. Regardez-les toujours là, immobiles persévérants Aux violences démoniaques. Au fil des ans, lentement, ils ne pourront plus vraiment Porter leur havresac. Mais ils seront restés jusqu’au bout les conquérants Du monde paranoïaque.
Elle frappe mon corps, elle heurte mon cœur, Elle est froide et glaciale, avec son air moqueur. La vague est sauvage, elle attaque en chœur, Cinglant dans la joie ou à contrecœur.
Lentement, à l’usure, de ces marteaux-piqueurs Je faiblis et recule, j’ai des haut-le-cœur Je cherche aux alentours un petit remorqueur Pour panser mes blessures et revenir vainqueur.
L’heure que je préfère, celle que j’affectionne, Entre chien et loup quand mon âme papillonne, Courant la lande bleue parmi les belladones, Comme un lion heureux rêvant à sa lionne.
Parfois la lande est triste, parfois elle rayonne, Je le sais, je le sens, mon âme est tatillonne. Je guette l’expression des prairies vermillonnes, Je fais corps avec elles, mon âme est leur championne.
J’ai écouté les ondes et j’ai vu leurs mirages Mais ce n’était pour moi qu’une voie de garage. Combien de caprices et combien d’enfantillages Ai-j’au hasard laissés échouer sur cette plage ?
Je n’en regrette pas moins ce triste voyage Les bons moments vécus, les tendres effeuillages Seule la voix de la mer dans tous ses coquillages M’accompagne encore tout au long de mon sillage.
Dès que s’enflamme l’aube aux couleurs de lumière, Les marins endormis piégés dans leur sommeil Se retrouvent éblouis et ferment leurs paupières Devant l’astre puissant qui sonne leur réveil.
Ça leur brûle les yeux, le supplice est cruel ! Ils froncent les sourcils, mettent main en visière ! Heureusement pour eux, pas besoin de visuel ; Ils suivent la marée, tout droit, dans la lumière.
Et l’essor prodigieux du chariot de Yahvé Brille de mille feux d’un éclat glorieux. Les marins aveuglés ont les yeux délavés D’un iris délayé par ce bleu victorieux !
Venez tous embarquer dans mon navire-prose ! Il vogue sur les sept vers là où soufflent les vents Il franchit les sonnets grâce à l’hélice rose Parti d’Eldorado, il vaincra l’océan !
Mon hélice est taillée d’un bloc de météore Dans un embrasement d’aurore boréale Avec l’Amour de Dieu dans un confiteor Qui fait Rose-des-vents, délices floréales !
Je suis seul Maître à bord, le Capitaine et mots Je vous emmènerai aux pays légendaires Derrière l’horizon dans la baie des gémeaux Où l’on s’aime d’amour le soir au belvédère.
Lorsque s’ouvre la fleur au chemin de l’extase ! Lorsque mille parfums au goût musqué s’exhalent ! Quand les préliminaires s’effacent à l’épitase ! Quand le pistil culmine d’un plaisir abyssal !
C’est une belle plante et de bonne famille. Elle a de belles jambes surtout quand elle se penche. Quand sa robe est troussée ou qu’elle se déshabille Et qu’elle ôte sa petite culotte pervenche.
Connaissez-vous son nom ? C’est Alice Martagon ! Elle vit à Marseille, elle est méridionale ! Elle sert les midis ses délices estragon Que je vais déguster dans son sein vaginal.
Souvent l’âme s’envole et part à tire-d’aile Comme un papillon noir aux ailes couleur de miel. Toujours attiré par des gerbes d’étincelles, Il se nourrit de mets subtils immatériels.
Aussi légère que l’air, délayée dans l’éther, Elle est la part innée de l’être solitaire. Partie spirituelle, divine et éternelle, Le cœur est ta raison d’aimer irrationnelle !
Dis-moi, bel ange blond, as-tu vu mon armée ? J’ai perdu mon épée, au bras, je suis blessé ! Dis-moi, bel ange blond, as-tu mon bouclier ? Il était à mon bras mais j’ai dû le lâcher ! Peux-tu, bel ange blond, m’aider à me lever ? Je suis tombé là-bas, j’ai failli, j’ai chuté ! Merci, bel ange blond, grâce à toi j’ai lutté Je me suis relevé et j’ai continué !
Le roseau est parti et l’arbre est un peu triste… Il ne voit plus son maître, il ne voit plus son Christ. Mais il sait affronter tous les vents redoutables Et courber, quand il faut, son ombrage admirable.
Il a longtemps laissé graver sur son écorce Des messages d’amour de feu comme une amorce. Mais il a éprouvé tellement de divorces, Qu’à présent il préfère ne plus bomber le torse.
Sous ces austères branches que cache sa ramure, Il a participé à de nobles aventures, Des serments, des duels et des investitures ; Il pourrait même révéler votre futur…
Qu’adviendra-t-il de lui, quand viendra l’égoïne ? Servira-t-il de lit à une belle héroïne ? Ou bien moucharabieh de la fière bédouine ? Ou encore l’armoire d’une jolie malouine ?
Dans un buisson d’épines, d’une flamme de feu, L’ange m’est apparu dans la vision de Dieu. Il m’a adoubé Maître pour servir de mon mieux Afin de les guider à mon tour vers les cieux.
La famille des maîtres n’est pas une chose aisée ! Ça demande de faire tout un parcours sacré. Puis revenir en arrière le regard apaisé, Aider chaque personne et tout lui consacrer.
J’ai suivi le chemin jusqu’à l’embrasement De mon cœur et mon âme à l’illumination. Maintenant ma fonction est consciencieusement D’éclairer de mes vers et mes divinations.
Mon petit ministère est bien trop réservé. Il me faudrait, sans doute de mon mieux, l’empoigner ! Alors toi qui m’écoutes, si tu veux préserver Mes actes et mes prières, viens donc m’accompagner.
Une source d’amour, une harmonisation Coule en moi et atteint toutes les dimensions C’est ma source de vie, mon illumination Qui m’invite au bien-être et à la compassion.
Comme une onde d’amour, une sainte vibration, Qui unit les niveaux de mes âmes passées. Et je peux demander à cette aspiration À me faire monter et à me dépasser.
Toutes ces dimensions sont comme des poupées russes. Quel que soit le niveau, je m’y retrouve entier. L’univers est formé comme un vaste utérus Qui enfante l’infini comme un Dieu charpentier.
Comme une ondulation qui propage le feu, Mon corps est étiré dans l’espace infini. Chacun des petits « moi » représentent un nœud Qui entre en vibration de l’écho transfini.
D’une poupée à l’autre parfois un rayon vert S’immerge depuis un nœud vers un monde inférieur. Un miracle s’accomplit alors dans l’univers ; C’est l’écho fulgurant des mondes supérieurs.
J’ai trempé dans mon encre tous ces mâts victorieux. Ce sont eux qui m’emportent et prolongent mes yeux. Ils leur font découvrir mille trésors précieux. Et leur font conquérir des combats glorieux !
J’ai remonté mon ancre colorée d’outremer, J’ai recueilli un peu du liquide foncé Et j’écris mes récits à l’encre de la mer De tous les ennemis que j’ai pu défoncer.
Oserai-je le dire, je jouis du plaisir ! La mer est ma maîtresse et je suis son amant ! Nous sommes les complices et avons nos désirs À gagner nos combats parfois imprudemment.
Je suis le capitaine, j’ai gagné mes galons En chevauchant ma belle en toutes positions. D’orient en occident levant mon gonfalon À gagner mes batailles jusqu’au septentrion.
Quand je reviens au port, je suis souvent blessé. Ma maitresse me berce lorsque je suis à quai. J’y retrouve les amis que j’avais délaissés, Quant à mes ennemis, je rabats leur caquet !
La naissance du jour marque à ce point mon âme : Lorsque j’ouvre les yeux je suis comme un enfant Qui découvre son monde éclairé par la flamme Qui monte à l’horizon d’un essor triomphant.
Soleil du jour, bonjour ! Tu me donnes l’éveil, Le diapason réveil d’un chef d’orchestre éclair ! Mon cerveau fait éponge, tout gorgé de sommeil, Que lentement je pompe dans tous mes capillaires.
Qui je suis, où je suis ? Je suis comme amnésique. Je n’ai pas retrouvé tous les cailloux semés Au royaume des rêves parsemés de musique Du pays des abeilles de leurs ruches essaimées.
Puis tout se reconstruit, comme ville endormie. Mes artères et mes veines retrouvent le trafic. Sorti de la maison, le pied mal affermi, Je salue l’univers d’un œil philosophique.
Et les pieds dans le sable, marchant sur le rivage, Les yeux fixés sur l’astre qui déchire les côtes, Ses rayons viennent mourir dans ce golfe sauvage Et absorbent ma vie qui subit leur décote.
Pas de lumière plus grande que celle de l’amour ! Ce désir qui nous lie parcourt le tour du Monde D’une étoile filante et d’un éclair d’humour Qui fait rire la Terre et dont mon cœur abonde.
Quand mon cœur rit de joie, mon corps est en émoi ! Dans mes éclats de rire, j’ai la sérénité. C’est pourquoi je recherche au plus profond de moi Tout ce qui est comique avec félicité !
Lorsque la femme rit, elle rit à l’amour Lorsque son compagnon la pénètre d’humour. Le bouddha est rieur et son corps n’est que joie, Il en ouvre la porte à tous les villageois.
Toute la jouissance et la réjouissance, C’est avec tout l’humour qu’il vous faut l’honorer ! Femmes nues et riantes font la luminescence Qui fait rire les hommes, les fait s’améliorer !
Pour t’écrire ces lignes j’ai cueilli mille fleurs Et dans mon encrier j’ai versé leurs couleurs Ma plume est indocile et s’agite d’ardeur Insolite et soumise pour t’exprimer mon cœur.
Étendard écarlate aux couleurs de mon sang, Je le verse pour toi et je n’hésite pas À mouiller la chemise comme un concupiscent Qui ose escalader tes farouches appâts.
J’en ai fait macérer dans l’eau de mon oubli, Je les ai distillées durant toute une nuit. J’en ai bu la liqueur dans mon corps anobli De leur sang de dragon au soleil de minuit.
Je parcours cette lettre qui me relie à toi Les sillons de ton encre tracés par tes doigts Sont milliers de caresses qui se fondent sur moi Et me rappellent encore pour longtemps nos émois.
Tes rimes sont un chant qui chante à mes oreilles. C’est la douce chanson qui sourit à mon cœur. Chaque mot s’harmonise comme nul autre pareil. Une symphonie d’amour dans un rythme moqueur.
Aussitôt commencé, là, mon pouls s’accélère ! Il me tient en haleine et je n’aurai de cesse Que de le terminer de mon auriculaire Qui en parcourt les lignes de ma main de princesse.
Demain je t’écrirai juste deux ou trois lignes. Je n’ai pas comme toi ma plume qui fleurit. Elle est simple et exprime entre les interlignes Que je t’aime d’amour Ô toi ma seigneurie.
Vénus se fait belle souvent… Elle n’a pas son pareil devant Tous ses millions de prétendants Pour leur offrir un cœur d’enfant ! Les années passent et, cependant, Aucune ne ride sur le devant ! Juste quelques flèches s’accumulant Au cœur d’un carquois séduisant.
Pourtant je l’ai abandonnée Depuis qu’un jour l’heure a sonné Où j’ai osé démissionner D’un amour disproportionné. Car j’ai compris, impressionné, Qu’elle m’avait conditionné Pour être un valet ordonné Où tout lui serait sanctionné.
Ce n’est pas de gaieté de cœur Que j’ai infligé ce malheur Et j’en accepte sa rancœur ; J’ai fait tout ça à contrecœur… J’en ai des Haut-le-cœur moqueurs, J’en goûte l’amère-liqueur. Dans cette guerre crève-cœur Il n’y a ni vaincu ni vainqueur. Vénus, j’ai le cœur solitaire Nos souvenirs peuvent se taire Mais leurs sillons creusent un cratère Dont nous sommes dépositaires. Nous étions trop autoritaires Et pas assez complémentaires. Notre lignée héréditaire Est notre accord testamentaire.
Il est fermé à l’extérieur, Il est ouvert à l’intérieur, Il a branché toute ma chair, Il me connecte à l’Univers, Mon esprit est son émetteur, Et mon âme son récepteur.
Tu nous l’as apporté, Merci Ô Siddhârta ! Tu nous l’as enseigné, Merci Ô Sandana ! Cette sérénité à présent partagée, Cet amour dans le cœur amplifie le bonheur, C’est à moi désormais de les distribuer, De les distribuer et les fructifier !
C’est l’appel de l’amour, le temps des atours et des attirances Le printemps a fleuri les bois, les taillis, de mille fragrances Ça donne à tous les cœurs beaucoup de bonheur, beaucoup d’assurance Temps de l’espérance avec tempérance jusqu’à délivrance !
Quand il y a de l’amour, il faut de l’humour, pour faire adhérence. Quand la belle a souri, le garçon aussi, ça fait cohérence ! Ça donne du plaisir, puis ça fait sourire, ça fait communiquer. Les parties de fou-rire, c’est comique à décrire, ça aide à forniquer.
Puis il y a la tendresse, il y a les caresses et les beaux sentiments. Les ambiances feutrées, lumières tamisées, les jolis compliments. On se dit des mots doux, des bisous dans le cou, et bien évidemment, Tout le monde se détend, puis la belle s’étend et même impudemment.
Après il faut construire et songer à bâtir une maison dorée. Accueillir des enfants et des petits-enfants que l’on va adorer. Pour vivre en société, en équanimité et magnanimité, Développer ses valeurs et le sens de l’honneur pour notre humanité.
Quand les couleurs s’embrasent d’une flamme vive, Quand les eaux des rivières éclaboussent les rives, Quand toute la nature se réveille et ravive Alors les hommes en chœur et les femmes revivent !
Cette flamme champêtre lie le ciel à la terre. Elle se fait complice dans le cœur du foyer. Les maris et les femmes deviennent solidaires Et se prêtent assistance par l’amour déployé.
Frère et sœur montrent aussi l’appui indivisible, Ou encore Père-fille, ou la mère et son fils. Compatibilité entre sexe est possible, La mixité construit et offre un bénéfice.
Partout dans l’univers, l’énergie se divise En deux polarités sans cesse opposées. Mais l’union des extrêmes est la seule devise ; Pour l’écho créateur, c’est la règle imposée.
Dans le silence doux de ma méditation J’entends tous les secrets et les révélations. La nature me parle et mon âme ascensionne. L’univers dans mon cœur fusionne et je rayonne !
Mes sens se multiplient à l’intérieur de moi. Un réseau s’établit et il me reconnecte À toutes mes entités qui forment tous mes « moi » Et je m’ouvre à l’écho que le réseau collecte.
Ma vision s’amplifie et change de dimension. Une ouverture intime accrue à l’infini Comme un jeu de miroirs concentrant l’attention ; Un laser de lumière où je suis transfini.
J’ai l’honneur de prétendre que, dans cette vision, Je vois dans son ensemble comme l’écho de Dieu. Pour extra-sensorielle que soit cette allusion, Elle est chère à mon âme, c’est miséricordieux.
Un champ d’or pur ondule sur sa coiffe flottante. Des racines toniques sur sa tête éclatante. Forte de ses cheveux, cette femme battante Est armée de puissance et délices envoûtantes.
Deux lapis lazuli incrustés dans ses yeux Lancent des éclats d’or dotés de mille feux. Miroirs d’une âme noble et d’un cœur merveilleux, Ils brillent comme des phares d’un bleu camaïeu.
Deux rubis magnifiques donnent à tous ses baisers Comme un goût de cerise au parfum embrasé. Instrument qui prolonge le feu d’un cœur braisé, Nul ne peut le combattre, nul ne peut l’apaiser !
Quant à ses autres charmes, ils resteront cachés Car à peine sa robe sur ses pieds est lâchée, À ses seins, tu succombes comme papier mâché, À son cul, tu t’effondres et là… elle est fâchée !
Enlève un peu ton masque et montre-toi sans fard ! J’ai percé ta muraille, perçu ta beauté rare. Pas besoin d’artifice sur tes sudoripares ! Naturelle tu plais, exposée sous mon phare.
Tu t’accroches à mes rimes, ma jolie ballerine. À mes vers tu arrimes ton œil aigue-marine. Ton masque un peu déprime ta jolie figurine. Vois, je te le supprime, ma belle Alexandrine.
Je sais bien que tu changes sans relâche de masque. Tu ne veux rien montrer de ton âme fantasque. Pour l’arracher de force il faut une bourrasque Mais la peur te maintient enfermée sous ton casque.
Ton œil gauche est ouvert, ton œil droit est couvert, Ton esprit recouvert, ton âme à découvert. Moi, je suis le trouvère qui a vu entr’ouvert Ton cœur nu comme un ver ce soir à Vancouver.
Elle a quitté son masque triste, elle se tourne, elle s’anime. Elle ose enfin changer de rythme, un changement un peu subtil. Elle préfère se dévoiler. Être au grand jour, plus anonyme ! Elle s’accroche à mon bonheur et se raccroche à mon pistil.
Ce baiser est pour toi, toi qui m’ouvre les bras. Je te donne mon souffle, je ne respire pas. Quand tu m’offres ta bouche, mon cœur vole en éclat Et mon âme est déjà partie au Canada !
Je parcours de mes mains ton corps incandescent. La chaleur envahit mon sexe tumescent. En réponse à tes seins, mamelons turgescents, Je les oints de ma bouche ; baiser effervescent.
Et pour joindre à l’extase nos deux corps découverts, Je brandis comme langue mon phallus de trouvère. Je l’enfonce dans la bouche de ton sexe entrouvert Et on t’entend gémir d’ici à Vancouver !
Hissez haut vos couleurs, habitants de la Terre ! Montrez vos énergies, colorez l’atmosphère ! Il est temps que vos rêves en couleurs se révèlent, C’est votre âme que j’aime et que mon cœur recèle.
Si lundi tout est gris, moi je vois tout en rose. Le mardi me sourit quand les gens sont moroses. Mercredi tout fleurit parmi les lauriers-roses. Jeudi charme mon cœur et balaie la névrose.
Vendredi le soleil à la cime des arbres Donne aux murs des maisons des chatoiements de marbre. Samedi si la pluie vient mouiller la nature, Dimanche ravira comme un coup de peinture.
Que vos cœurs soient témoins et même récepteurs ! Que votre esprit travaille et renvoie les couleurs ! Afin que votre corps soit un révélateur ! Et que l’âme transcende un divin émetteur !
Moi-même, l’humble narrateur, je les ai tous portés en moi ; Je les ai rêvés, animés, redoutés, parfois repoussés. Mais aujourd’hui, je les embrasse, tous ensemble avec émoi Car si on m’a donné leurs souffles, qui est-ce qui en a le secret ?
Je l’ai perçue entre les lignes bien qu’elle ne fut jamais nommée Celle qui m’a raconté l’histoire, cette étrange petite voix Qui m’emmène depuis que je suis né, qui me protège et me conseille Et il est grand temps maintenant pour moi de prononcer son nom.
Ce fut un silence d’or et d’aube demeurant jusqu’au crépuscule. Tous les quatre restaient immobiles, comme au-devant d’un grand mystère. Ils savaient que des changements allait changer le monde entier, Mais c’est sans peur, sans regret qu’ils vécurent ce nouvel an.
Dans un futur plus ou moins proche, l’histoire recommencera. On partira, on se battra, on vaincra et on règnera. À chacun de se reconnaître dans ce récit initiatique Et rassembler ses dimensions qui lui ouvrira l’Univers.
Le voyageur
Le voyageur et le conquérant observaient la vue sur le port assis sur la terrasse. Le café chaud leur brûlait les lèvres mais leur procurait un instant magique. Ils s’observaient de temps à autre avec un air de complicité. Le matin s’était levé depuis longtemps et, bizarrement, la température semblait être le résultat d’une lutte entre le froid de la nuit et la chaleur incandescente de l’astre du jour qui semblait prendre le dessus. Dès les premières lueurs de l’aube, ils s’étaient levés simultanément sans s’être consultés et avaient longtemps marché dans le jardin qui donnait sur la mer tout en guettant le moment où un rayon d’or ardent allait jaillir des montagnes qui cernaient le port. Depuis, le soleil avait commencé à réchauffer les pierres lorsque les enfants les rejoignirent sur la terrasse. Ils restèrent silencieux plusieurs minutes tandis qu’ils observaient les deux hommes. Ils étaient frappés de leur étrange ressemblance et beaucoup de questions leur brûlaient les lèvres ; toutefois, ils attendaient et continuaient à étudier les deux hommes. Finalement, ce fut le garçon blond qui rompit le silence et demanda : « Comment vous connaissez-vous tous les deux ? Quels sont les liens qui vous unissent ? »
Le voyageur et le conquérant sourirent et répondirent. « Nous sommes frères et bien qu’étant des personnes fort différentes, nous nous complétons. Tandis que l’un voyage et découvre le monde, l’autre assimile et dépose sa marque sur le terrain parcouru ; il le conquiert. La conquête ne s’effectue pas forcément en combattant et pas toujours par la force. La plupart du temps, il est nécessaire de pratiquer un combat contre soi-même pour assimiler ce qui doit être découvert. Le voyageur extériorise tandis que le conquérant intériorise. Le voyageur découvre tout ce qui est étranger à lui-même tandis que le conquérant doit faire en sorte que ce qu’il a parcouru soit intégré dans son cœur. Nous vivons en symbiose. Il ne nous est pas nécessaire de communiquer entre nous pour que chaque étape découverte par le voyageur soit aussitôt assimilée par le conquérant. »
« Et ensuite, que se passe-t-il ? » Demandèrent les enfants.
« Ensuite, c’est une autre histoire qui se poursuit. » Répondit le voyageur. « Une évolution qui se transmet à d’autres personnes. Une expérience partagée. Une fois le monde découvert et assimilé, vient alors le temps du partage et de l’emprise du monde. Lorsque tout ceci est accompli, l’homme acquiert la sagesse. Et la sagesse acquise lui permettra d’aller à la rencontre de nouveaux mondes qu’il lui faudra conquérir puis, maîtriser pour réaliser un nouveau cycle de sagesse. À chaque cycle, il y a une histoire différente. Celle que nous vivons, aujourd’hui, représente notre cycle actuel. »
« Dans circonstances es-tu venu nous chercher ? Comment cela s’est-il passé ? » Répliquèrent-ils.
« J’ai participé au développement du monde dans lequel vous êtes nés. » Expliqua le conquérant. Cependant, bien que j’eusse à ma disposition les moyens d’y retourner, je ne pouvais pas le faire car le désir de quitter ce monde clos devait venir de vous-mêmes. C’était à vous de vous en détacher. Comprenez bien, que le monde dans lequel vous êtes nés est un terrain d’apprentissage et de développement personnel. Votre mère et moi y avons apporté des règles strictes. Si nous étions venus directement vous chercher, cela aurait été incompatible avec le souhait que nous avions formulé pour votre épanouissement. Si Dieu a créé l’homme, c’est pour qu’il s’élève de lui-même. Et l’élévation n’est pas une obligation mais un choix. Dieu propose mais c’est l’homme qui choisit ; sinon, il n’a pas le libre arbitre, il n’est pas libre, il n’est pas homme. Tous les habitants de l’île et, encore plus, ceux qui y sont nés, possèdent ce libre arbitre et doivent choisir par eux-mêmes leur chemin. J’étais très désireux de vous avoir près de moi mais je devais attendre que cette volonté vienne de vous. Face à ce dilemme, j’ai donc envoyé mon frère afin de vous rencontrer et vous offrir la possibilité de grandir et de catalyser vos résolutions. »
« Et ce fut un véritable exploit ! » S’exclama le voyageur. « Parce que je n’ai eu droit à aucune indication, sans plan et sans la moindre piste. »
« Peut-être, mais c’est toi qui n’a pas voulu accepter le moindre indice. Rien ne devait t’influencer, tu devais trouver toi-même le chemin. » Rétorqua le conquérant au voyageur.
« C’est vrai ! Mais y avait-il moyen de faire autrement ? Pour interférer le moins possible dans cet équilibre, pour aller en observateur sans apporter le moindre artéfact, il fallait que je sois le plus neutre possible. Et cela n’a été réalisable qu’en étant complètement étranger à l’histoire de l’île. Et comme pour aller face à son destin, toutes les directions sont bonnes, mon premier pas volontaire, et le seul, a été de descendre un matin vers le port et attendre. Attendre la coïncidence subtile qui allait m’ouvrir la voie. Ça n’a pas tardé et je me suis retrouvé, immédiatement, embarqué sur ce navire dans une aventure assez exotique. Je me suis laissé guider par les évènements. Ensuite, après avoir passé la porte, j’ai débarqué dans l’île et j’ai observé. J’ai compris que c’était vous au premier instant où nous nous sommes rencontrés. »
« Je me souviens de la première fois. » Dit la fille. « Tu ne semblais ni troublé par ton arrivée ni résigné à demeurer sur cette île à jamais. Tu savais que tu étais de passage. Il y avait en toi une impulsion fraîche et toujours renouvelée qui m’a séduite. »
« Moi, également. » Renchérit le garçon. « Pour une fois, nous voyions quelqu’un qui était maître de lui-même, qui ne cédait pas à ses peurs et qui allait toujours de l’avant sans jamais se décourager malgré les échecs que nous avons essuyés. Tu marchais toujours de découverte en découverte. Tu acceptais à chaque pas l’adversité et, sans succomber au découragement, tu trouvais à chaque fois une nouvelle solution. » Le conquérant et le voyageur échangèrent un regard complice pendant cette observation.
« Et c’est ainsi que vous êtres devenus adultes et que vous avez pris votre propre décision. Vous êtes partis avec lui parce que vous avez librement choisi de suivre votre intuition. Vous êtes alors devenus ceux qui montrent la voie. » Acheva le conquérant.
« Et maintenant, qu’y a-t-il de prévu ? » Demandèrent les enfants.
« Rien n’est jamais prévu à l’avance ! Toutefois, nous partons demain. Il est temps pour vous d’apprendre et de découvrir vos racines. » Rompit leur mère.
Le lendemain, un visiteur se présenta à leur demeure. Le voyageur et les enfants reconnurent leur ami, le capitaine du navire. Celui-ci était en grande joie. Apparemment, ses affaires avaient très bien prospéré. « Savez-vous que j’ai pu décupler le prix de notre cargaison ? » Dit-il joyeusement. « Et comme pour tous ceux qui ont participé à l’expédition ont contribué à notre retour, je vous apporte votre part à tous les trois. Toi, voyageur, car tu as su nous galvaniser et nous faire croire à notre retour et c’est ce qui est finalement arrivé. Vous, les enfants, parce que vous nous avez beaucoup aidés grâce à vos connaissances et votre collaboration est, aujourd’hui, récompensée. »
« Que vas-tu faire maintenant capitaine ? » Lui demanda le voyageur.
« Je vais pouvoir investir dans d’autres bateaux et former une flotte plus importante pour augmenter mon négoce. Et vous, qu’allez-vous faire ? Continuer à voyager ? » Rétorqua le capitaine.
« Les voyages ne s’arrêtent jamais. » Répondit le voyageur. « Il y a des transits plus ou moins difficiles entre deux étapes, mais chaque étape n’est qu’un arrêt provisoire avant le prochain voyage. Tout dépend si tu fixes ton esprit dans les transits ou dans les étapes. Tu peux voir ta vie comme un gigantesque voyage parsemé d’étapes ou alors comme un ensemble d’étapes fixes reliées par des changements de situations. Tout dépend où tu te places. »
Ils passèrent le restant de la journée à évoquer les détails de leur voyage tout en y indiquant, chacun, sa propre impression. Le temps avait semblé s’éterniser et représenter toute leur existence lorsqu’ils étaient dans l’île. Il leur avait semblé que le reste du monde avait disparu. À présent qu’ils étaient de retour, tout leur semblait maintenant si lointain qu’ils avaient l’impression que tout n’avait été qu’un rêve. Un paradoxe existentiel en quelque sorte. La nuit s’acheva dans les souvenirs jusqu’à ce qu’épuisés, ils regagnèrent tous leur chambre engourdis de sommeil. L’année s’était déroulée riche d’expériences et d’émotions et se terminait avec une lueur dans les cœurs qui ne s’éteindrait jamais.
Ce matin du nouvel an, ils s’étaient tous réveillés plein d’énergie et d’enthousiasme pour tout recommencer. Ils avaient décidés de partir ce matin. Les valises furent bouclées très rapidement car ils ne prenaient que le strict nécessaire. Ils étaient tous attendus. Ils prirent place dans le grand véhicule du conquérant. Le soleil était encore bas dans le ciel et dardait ses rayons vers eux comme pour les embrasser et leur montrer la route.
Le voyage dura la journée entière. Ils suivirent le soleil vers l’ouest et, finalement à la fin du jour, atteignirent les montagnes. Tout en haut du plus haut des monts environnants, perchée sur son nid d’aigle, une vaste demeure impressionnante ouvrait grand son porche comme pour les accueillir. Ils descendirent dans la grande allée encadrée d’arbres majestueux et montèrent les marches du perron. En haut, sur la terrasse devant le portail d’entrée, un groupe de personnes les attendaient. Douze personnages, six hommes et six femmes, superbement vêtus et physiquement magnifiques. Leur âge étaient difficile à estimer tant ils paraissaient jeunes de corps. Cependant, leurs yeux affichaient un regard qui paraissait aussi vieux que l’histoire de l’humanité.
« Bienvenue à mes fils et aux fils de mes fils ! » Déclara d’une grande voix avenante et courtoise celui qui semblait le plus puissant de tous.
« Les fils de mes fils ? » S’interrogèrent les enfants. « Vous faites partie de notre famille ? »
« Et ta famille est encore plus vaste que tu ne peux l’imaginer ! » Lui répondit le maître des lieux. Entrons chez nous maintenant ! Vous devez avoir faim, le repas est prêt ! »
D’un geste, il invita les voyageurs à entrer. Le vestibule était immense. Le grand escalier qui y débouchait ne l’était pas moins. Les portes latérales donnaient accès à la salle à manger. Une salle dans laquelle on aurait pu grouper un millier d’hommes. En son centre, trônait une table impressionnante. Le couvert était mis et offraient aux yeux des invités un émerveillement. Les verres de cristal et les couverts d’argents lançaient des éclats et des scintillements irisés. Les effluves chatoyants apportaient une autre dimension au banquet. La présentation des mets parachevait le tout. Ils s’installèrent dans leurs sièges. Les enfants jetaient des regards tantôt à la table du festin et tantôt vers leurs douze hôtes. Ils étaient très différents de physionomie. Les deux adolescents ne pouvaient savoir qu’ils étaient les représentants de plusieurs nations de la terre.
« Laissez-moi vous faire les présentations ! » Clama le maître. « Ma compagne, l’astronome ainsi que moi-même sommes les parents de votre père ; nous sommes donc vos grands-parents. Cela ne s’arrête pas là car nous sommes tous les douze unis car nous ne formons qu’un. Nous sommes la réincarnation de notre père à tous qui est mort en découvrant le secret du passage et est revenu sur terre pour nous le révéler. Parce que c’était impossible pour un seul être humain, il a choisi de prendre l’apparence de douze hommes et femmes. Dès notre naissance nous avons, immédiatement, su qui nous étions et avons passé la première partie de notre vie à nous chercher, nous retrouver et nous rassembler. Durant la deuxième partie de notre vie, nous avons unis nos efforts afin de perpétuer celui qui nous avait légué sa vie. En acceptant cet héritage, nous avons activé notre mémoire antérieure. Cependant, pour être parfaitement unifiés, nous devions entrer en possession de témoins qui avaient été dispersés. Douze pierres qui symbolisaient les clés qui nous ouvraient le passage. Nous les avons cherchées durant toute notre vie mais en vain. Pendant nos recherches, nous fûmes mis en contact avec l’existence d’une stèle et d’une table d’émeraude qui étaient, à l’instar de nos pierres, des témoins entre toutes les civilisations de la terre passées et présentes. Un jour, alors que nous nous étions en réunion à ce sujet, nous fûmes contactés par des êtres fantastiques qui étaient les gardiens de la terre. Ceux-ci nous remirent à chacun les pierres que nous avions recherchées. Dès lors, notre vie a basculé, nos corps ont physiquement changé et nous eûmes accès à une science inconnue qu’on nous a appris à partager. C’est à la suite de cette rencontre et de cette transformation que nous en sommes arrivés à créer cette bulle univers, cette île, afin de pouvoir y pratiquer nos expériences. Mais avant de l’utiliser, il fallait s’y accoutumer. C’est pourquoi, nous avons envoyé notre fils, le conquérant, sans le lui expliquer directement, pour organiser ce monde. Il devait également trouver un moyen de s’y déplacer car il y avait un obstacle sérieux. Il a, non seulement, parfaitement réussi sa mission, mais il a réitéré notre action. Il a laissé ses propres enfants dans ce monde afin qu’ils y grandissent et l’éprouvent de l’intérieur. Enfin, nous avons envoyé notre deuxième fils afin qu’il renoue les liens et que puisse s’accomplir la boucle finale c’est-à-dire que les enfants de nos enfants reviennent vers nous. C’est aujourd’hui chose faite. Nous avons, tous ensemble, permis l’existence de l’île. Désormais, nous allons commencer dès aujourd’hui notre travail. Je déclare aujourd’hui, jour de notre première année, le jour où l’humanité entre dans une nouvelle phase de transformation. »
« Et par quoi commençons-nous ? » Demandèrent les enfants.
« À table et bon appétit ! » Termina le maître en désignant la table des agapes. Tous s’assirent et commencèrent à savourer le banquet du soir. Le voyage avait été long et les invités avaient grand besoin de se restaurer. Pendant qu’ils mangeaient, le maître repris la parole et se présenta ainsi que ses compagnons. Il raconta à ses invités comment ils s’étaient rencontrés en s’arrêtant par moment sur des détails révélateurs jusqu’au moment où ils avaient créé la bulle univers. Le conquérant prit le relais et relata par quelles méthodes ils avaient, avec l’aide considérable de son épouse et de ses trois collaborateurs, organisé la vie sociale et comment ils avaient amélioré les transferts inter mondes. Ensuite le voyageur continua le récit, secondé par les deux adolescents qui terminèrent l’histoire par leurs souvenirs d’enfance. À la fin du repas, épuisés par leur journée de voyage, ils se rendirent dans leurs chambres et s’endormirent profondément.
Le deuxième matin du nouvel an s’ouvrait sur une journée magnifique. Le ciel était complètement dégagé sans nuage. Le soleil aurifiait les contours des montagnes et embrasait de sa chaleur tout ce que ses rayons touchaient. Le maître proposa à tous de visiter les jardins et les emmena dans les allées. Le parc était splendide. Les jeux de rayons qui passaient à travers les arbres créaient une lutte entre l’ombre et la lumière qui en rehaussait la vision enchanteresse. À tour de rôle, chacun des douze compagnons nommaient tel ou tel arbre, telle ou telle fleur, tel ou tel minéral. Au grand étonnement des enfants. Leur culture était très bien distribuée.
« Et il en sera ainsi pour la suite de votre éducation. » Leur annonça le maître. « Voyons ! Quelle branche aspirez-vous à suivre ? La médecine, le droit, la physique, l’astronomie ? Quelles activités souhaiteriez-vous développer ? Les arts martiaux, l’escrime, le tir ? Et qu’en est-il de vos passe-temps favoris ? Nous pouvons vous apporter tout cela et, surtout, sans changer ni contrarier l’apprentissage que vous avez déjà commencé. »
Les deux adolescents passèrent en revue les douze compagnons. Très impressionnés par leurs personnes, ils acceptèrent avec joie leur proposition. Ce début d’année apportait une révolution dans leurs vies. Ils savaient qu’ils avaient délibérément choisi leur nouvelle vie mais cela s’était passé si vite qu’ils avaient du mal à se rendre compte qu’ils étaient pleinement responsables de leurs choix.
« Rentrons maintenant ! » Proposa le maître. « Nous avons encore des dispositions à prendre tous ensemble. »
Pendant le chemin du retour, le conquérant raconta comment, avec l’aide de son épouse, ils avaient procédé pour organiser la vie et l’éducation des enfants sur l’île.
Le conquérant
Le conquérant et la princesse déjeunaient sur leur terrasse. La musique qui venait de la plage leur allouait une ambiance sereine. Les deux nouveau-nés avaient déjà pris leur repas et se reposaient pour l’instant, laissant un moment de quiétude à leurs parents.
« Comment comptes-tu t’y prendre ? » Demanda le conquérant à son épouse.
« Ce que je désire pour nos enfants, comme pour tous ceux qui vont naître et grandir par la suite, c’est qu’ils apprennent et dirigent leurs vies par leurs propres décisions. Leur éducation ne doit pas correspondre à ce que nous attendons d’eux mais au germe qui existe au plus profond de leur cœur. Ils doivent découvrir leurs capacités par eux-mêmes. Nous leur offrirons seulement les outils dont ils auront besoin au fur et à mesure de leur apprentissage. À eux d’apprendre à s’en servir et à bien les utiliser pour évoluer. Notre science s’enseigne directement à partir du cœur. C’est leur cœur qui doit croître et les guider de l’intérieur. Leur meilleur professeur, ils le possèdent en eux-mêmes. » Expliqua la princesse.
« Allons consulter nos amis ! Leur concours nous sera nécessaire ! » Proposa le conquérant.
Ils se levèrent et allèrent au village. L’air était très doux. La brise légère faisait onduler doucement les arbres qui longeaient le rivage. Plusieurs couples s’étaient déjà constitués sur la plage. C’était une journée de repos car une grande fête avait été décidée pour le soir en l’honneur de la première naissance sur l’île. C’était un symbole de prospérité. Le scientifique, l’écologiste et le commandant devisaient ensemble lorsqu’ils aperçurent le conquérant et la princesse. Ils se saluèrent et se congratulèrent.
« Savez-vous, » dit le commandant, « que plusieurs couples se sont formés et que, bientôt et très certainement, nous allons avoir à assumer de nouvelles générations ? »
« C’est très précisément ce dont je veux discuter avec vous. » Dit la princesse.
Ils s’assirent tous autour d’elle. Ils observaient la princesse. Depuis le début, elle s’était effacée afin de leur laisser pleinement le libre arbitre. À présent qu’ils avaient construit leurs réalisations sans qu’elle intervienne, elle se montrait plus présente et révélait son véritable rôle parmi eux.
« Au commencement de l’enfance, il y a l’apprentissage. L’apprentissage de l’être neuf. Cet être neuf, qui revient après chaque vie, toujours accompagné d’une nouvelle couche existentielle, possède déjà tout son acquit. Il doit, de lui-même, non seulement se reconstruire, mais assimiler tout cet acquit inconscient et l’accepter. Mais il doit aussi faire grandir cette nouvelle étincelle qui représente le nouveau bourgeon qui, lui seul, s’exprimera dans sa nouvelle vie présente. »
La princesse observait chacun de ses compagnons à chaque mot qu’elle prononçait. Elle avait besoin d’une écoute attentive car il lui était important qu’elle soit parfaitement comprise.
« Si dans cet être nouveau qui détient tout ce potentiel, nous tentons de lui inculquer notre propre philosophie, c’est comme si nous lui coupons tous les bourgeons qui sont prêts à s’éclore pour y greffer nos propres fruits. Voici maintenant le nouvel enseignement que je veux mettre en place ici. Laissons les enfants évoluer et grandir en toute autonomie ; ils portent en eux tous les germes qui doivent s’épanouir. Bien entendu, nous les assisterons. Bien entendu, nous leur apprendront les données fondamentales : le langage, les bases de calculs ainsi que toutes les instructions essentielles c’est-à-dire, encore une fois, les outils dont ils ont besoin. Des outils seulement, pas des expériences toutes faites dont ils n’ont aucune nécessité. Mais pour le reste, pour l’épanouissement de notre nouvelle civilisation, ils doivent suivre leurs propres intuitions et même les provoquer si possible. Cela signifie, également, que la cellule parentale va être complètement remaniée. Cela va être très difficile pour chacun de nous mais nos enfants ne nous appartiennent pas, ils sont nos successeurs. Les parents sont leurs tuteurs. Ils accompagnent l’enfant durant ses premières années de nourrice. Mais après cela, ils doivent s’effacer. Vous m’entendez bien : s’effacer. Dieu nous a créé à son image et nous a donné le libre arbitre, nous devons agir de même avec nos enfants. »
« Mais comment allez-vous faire matériellement ? Faut-il les isoler complètement ? » Interrogea le scientifique.
« Nous allons leur construire une grande maison spécialement adaptée. Une maison dans laquelle nous pourrons intervenir en cas de nécessité mais une habitation à l’intérieur de laquelle nous allons tout mettre en œuvre pour qu’ils soient protégés et en sécurité. À partir de ce moment-là, nous laisseront croître en eux tout le potentiel dont ils sont capables et surtout, nous les laisserons aller dans les directions qu’ils auront, eux-mêmes, choisies. Sans contrainte et sans influence. »
« Pensez-vous y arriver ? » Intervint l’écologiste.
« Oui ! » Intervint le conquérant. « Car ce sont nos propres enfants qui participeront à cette entreprise. Ce sont les acteurs à qui nous avons donné vie. Ce sont eux qui nous montreront la voie. Tout l’amour que nous avons pour eux doit être canalisé dans cette entreprise. »
Ainsi qu’ils en avaient décidé, ils bâtirent une grande maison sur la mer. Ils cherchèrent le meilleur endroit et convinrent de la construire dans la baie qui jouxtait le village. Ainsi elle serait à la fois à proximité et éloignée du centre du village. Il leur fallait, pour cela, trouver des pierres robustes pour dresser les premières fondations. Ils explorèrent les environs afin de trouver les meilleurs matériaux. Curieusement, ils décelèrent un très gros amas de rochers propices à leurs desseins. C’étaient d’excellentes roches granitiques. Ils entreprirent de les transporter par bateau car elles n’étaient pas loin du rivage. Au fur et à mesure que la construction s’érigeait, on déblaya la carrière. Bientôt, les pierres se firent rares mais la maison étant presque terminée, personne ne s’en inquiéta. Il n’était pas besoin de creuser davantage car tous les matériaux nécessaires avaient été transportés. Cependant, lorsque les derniers rochers furent emmenés pour parachever l’édifice, on remarqua une roche singulière. Elle était grande, noire, plate et gravée d’inscriptions. Elle n’était pas enfouie sous les rochers mais à l’écart sur un terrain qui surplombait la mer. Personne n’avait prêté attention au site car il était entièrement masqué par l’amas de rochers. Comme une barrière protectrice. C’était une grande dalle noire de toute évidence sculptée et taillée de la main de l’homme. Hormis les décorations sur les côtés et au revers, la seule partie intelligible était gravée sur la face supérieure ornée, également, d’ornements.
Le conquérant consulta ses compagnons. Le scientifique, l’écologiste et le commandant. Comment un message pouvait-il avoir été dissimulé sur cette pierre et, surtout, pourquoi ? Ce monde clos leur avait été confié afin qu’ils améliorent les transferts allers et retours. Mais, apparemment, il y avait autre chose qu’ils ignoraient. Tout d’abord, la raison essentielle du site leur avait échappé. Ils n’en étaient point contrariés mais ils désiraient en savoir plus. La princesse n’avait pas de réponse. « Ce site nous a été légué afin d’y pratiquer des expériences et des évolutions. » Dit-elle. « Nous ignorons, tout comme vous, le dessein qu’y ont alloué leurs créateurs. Mais, bien que nous manquions d’informations, nous devons continuer le travail commencé. »
Le conquérant décida d’un commun accord avec ses compagnons de faire comme la princesse le recommandait. Bien qu’étant avides de connaissances, ils acceptèrent l’héritage. La stèle révélait un message antérieur et inconnu, ils en tinrent compte et convinrent d’aménager le terrain sur lequel ils l’avaient découverte. Comme elle était gravée sur ses deux faces mais qu’elle ne pouvait être érigée verticalement, ils arrangèrent la grotte naturelle que formait le site en bâtissant un plafond ouvert dans lequel ils sertirent la stèle.
« Il y a très, très longtemps, » expliqua la princesse, « un homme et sa femme sont venus dans l’île. Nous ne savons pas comment ils y sont parvenus ni comment ils en sont partis. Mais nous savions qu’ils avaient laissé un message. L’homme et la femme n’ont pas expliqué la raison ni la consistance de ce message. En revanche, ils ont révélé que ce message serait toujours accessible et que chaque partie du message cachait un autre message qui en cachait un autre. Le but n’étant pas de dissimuler les informations mais de les révéler. Ils ont également dévoilé que d’autres, bien avant eux, avaient déjà gravé leurs propres témoignages. Et encore d’autres bien avant eux. Tous ces messages représenteraient le témoin et l’union des civilisations passées, récentes et futures. »
« Ce qui signifie que cette île possède, déjà toute une histoire ! » Intervint le scientifique. « Elle n’est pas seulement close dans le temps et dans l’espace mais elle est accessible à tous. Aussi bien dans le passé que dans le futur. Cela voudrait-il dire que nous sommes, en réalité, dans un carrefour formidable du temps ? Vous rendez-vous compte ? L’éternité tout entière est autour de nous. Nous pourrions communiquer, si nous en avions la possibilité, avec toutes les races humaines de tous les temps ! »
« Bien entendu ! Tout cela est vrai ! » Répliqua la princesse. « C’est pour cette raison que nos enfants doivent retrouver en eux-mêmes les liens sacrés sans que nous leur coupions les ailes ou les moulions dans des modèles stéréotypés et restrictifs. Nous devons croire en eux et leur laisser la liberté de retrouver les connaissances sacrées. Et tous ceux qui les aideront seront leurs anges. »
« Leurs anges ? » Demanda le conquérant.
« Leurs anges, exactement ! » Rétorqua la princesse. « Il existe des guides que ne perçoivent que les enfants. Et plus ils seront en relation avec les adultes et leurs limites qu’ils s’imposent et plus ces perceptions diminueront. En revanche, s’ils grandissent avec leurs anges, leur apprentissage sera extrêmement fort. C’est plus qu’une question de foi, c’est une question de perception. C’est la raison pour laquelle, dans cette île, les enfants doivent grandir indépendamment de leurs parents. Et c’est la raison pour laquelle, nous allons laisser se développer en eux ces perceptions qu’eux seuls reçoivent et peuvent suivre. Nous retrouverons nos enfants une fois qu’ils seront adultes mais sans limitation. »
« Que représente ton père et quelle est l’origine de ton peuple ? » Interrogea le conquérant.
« Je te l’ai déjà dit. » Répondit-elle. « Nous sommes les descendants de la civilisation précédente. La plupart des hommes et des femmes de notre culture sont passés dans un état supérieur. Afin de perpétuer notre science, nous sommes restés un petit groupe sur terre afin d’établir et prolonger un lien. Ce lien, c’est avec toi et tes compagnons que nous l’avons réalisé. Au-delà de nous, comme un prolongement, nos enfants concrétisent l’incarnation de ce lien. Bien avant nous, il y a eu d’autres civilisations qui, elles aussi, ont laissé des témoins en arrière qui nous ont rencontrés il y a très longtemps. Aussi loin que nous reculons dans notre passé, des témoignages se sont transmis entre les peuples. Mais pour éviter les pillages et la dilapidation, pour se garantir que des barbares n’effacent les traces de ces témoignages, il a été nécessaire de cacher toutes ces traces et de ne les dévoiler que parcimonieusement. C’est notre rôle envers vous. Ce sera également votre rôle envers ceux qui viendront après vous. Mon père, que vous appelez le chef, était le responsable de notre groupe et c’est lui qui m’a donné ses pleins pouvoirs afin de te rencontrer. »
« Quant à la stèle que vous avez découverte, elle est de la même origine que la table d’émeraude. L’une et l’autre sont des instruments de communication. La table d’émeraude permet d’accomplir des transferts entre les mondes ; la stèle raconte l’histoire des peuples qui ont effectués ces transferts. Nous en sommes les détenteurs actuels. C’est, entre autres, deux bornes maîtresses qu’il vaut mieux conserver à l’abri. Mais ne t’impatiente pas. Comme nous auparavant, tu as été choisi pour ce que tu es et tu connaîtras, petit à petit, la réponse à toutes tes questions. Toutes tes questions seront résolues jour après jour. »
Le temps passa à terminer tous les ouvrages commencés. La maison dédiée aux enfants était terminée. Le scientifique avait achevé ses travaux attenants aux transferts entre les mondes. L’écologiste avait résolu toutes les conditions de vie et le commandant était fier de ses troupes de guerrières. L’île n’avait plus besoin d’eux et possédait sa propre énergie et était devenu autonome. Elle pouvait, désormais, vivre en autarcie complète.
À présent, ils étaient résolus à quitter l’île. Le conquérant et son épouse assumeraient une mission de surveillance ce qui leur permettrait, régulièrement, d’avoir des informations concernant leurs enfants. Tout était organisé pour le retour. Le scientifique avait préparé les pierres lunaires qu’il avait remarquées dès le début de leur arrivée et les avaient chargées de l’énergie lunaire qui provenait de l’autre monde. Ils avaient attendu le moment propice car le scientifique avait exigé le meilleur moment afin de vérifier et d’expérimenter, in situ, la technologie du transfert lunaire. À point nommé, ils montèrent dans le bateau qui leur avait été préparé. Ils s’éloignèrent du rivage et gagnèrent la mer. Tout doucement, sans bruit ni agitation, l’horizon de la mer bascula. Lorsqu’il se stabilisa presque immédiatement, ils purent observer l’astre lunaire dans toute sa splendeur. Le disque parfaitement rond dardait ses rayons d’argent sur la mer et illuminait la nuit bleue.
La mission qui leur avait été confiée était désormais terminée. Chacun avait œuvré de manière que l’instigateur ne soit plus indispensable à la vie dans l’île. C’était une protection à deux faces ; ce que chacun des compagnons avait mis en place était stable, autonome et aucun d’eux ne serait sollicité par la suite. Il leur restait une dernière chose à accomplir : retrouver le peuple dont la princesse était issue afin de rendre compte du travail accompli. Depuis leur barque, ils lévitèrent jusqu’à atteindre le laboratoire puis, la salle où était toujours dissimulée la table d’émeraude.
Le chef et quelques-uns de ses hommes étaient déjà là. Visiblement, ils connaissaient précisément l’instant où le conquérant et ses compagnons allaient revenir.
« Mes félicitations ! » S’exclama le chef. « J’ai observé vos efforts, vos réalisations ainsi que vos méthodologies. Elles sont remarquables. Vous vous êtes parfaitement acquittés de votre mission. »
« Quelle est l’utilisation que vous allez faire de cette île ? » Demanda le conquérant.
« Je ne peux pas te répondre car nous n’en sommes que les gardiens. » Lui répondit le chef. « Sache, en revanche, que si tu as participé à son organisation, c’est que tu as toujours été guidé et que tu le seras encore. Lorsque le temps sera venu, les créateurs de ce monde te rappelleront et, alors, tu les rejoindras. »
« Encore une question. Quelle est la nature de la table d’émeraude ? Nous avons découvert une stèle gravée d’écritures et d’inscription. Y a-t-il un rapport entre les deux ? » Réclama le conquérant.
« Encore une fois, nous ne sommes que les gardiens. Cependant, je peux te dire que la table d’émeraude est un créateur et un destructeur de monde. Quant à la stèle, c’est un témoin des civilisations passées pour les civilisations futures. Maintenant, tu vas rejoindre les tiens mais je peux t’assurer que tu trouveras les réponses à tes questions dans ton propre monde, chez toi, chez les tiens. »
La princesse prit la main du conquérant. Ils avaient un long chemin à faire avant de retrouver la civilisation. Mais ils avaient tout leur temps. Un jour, ils retrouveraient leurs enfants mais, pour l’instant, ils avaient autre chose à faire.
Le maître
Le maître et ses compagnons s’étaient assis sur une place dénudée.
« Ce lieu est le vestige d’une civilisation disparue aujourd’hui. Bien avant votre ère. » Leur annonça le mentor. « Un cataclysme survint à la surface de la Terre et les peuples les plus avancés durent leur salut en s’enfonçant sous les profondeurs de la terre pour échapper à la fin du monde. Ils recréèrent suffisamment loin des radiations mortelles des conditions de vie favorables et continuèrent ainsi leur culture. La catastrophe qui avait détruit la vie en surface leur donna une nouvelle impulsion pour développer leurs recherches et pour s’épanouir. L’expérience en fut prospère et, en quelques générations, ils purent atteindre le stade qui leur permit de découvrir la presque totalité de ce que vous avez vous-mêmes appris depuis que nous nous sommes rencontrés. Ce sont nos lointains ancêtres. Ils ont quitté leur monde souterrain pour aller vers les étoiles sans se déplacer. Tout est resté intact car le site avait été remarquablement protégé. C’est à partir d’ici, loin des activités terrestres d’aujourd’hui que vous allez pouvoir créer votre univers bulle sans attirer l’attention. Le fait que nous soyons très éloignés des mers du globe ne pose pas plus de problème que si elles étaient loin dans l’espace. »
« Par quoi commençons-nous ? » Demanda le maître.
« Tout d’abord par rechercher la note qui va s’harmoniser avec les océans. » Répondit le mentor. « Attention ! La matière est vivante ! »
« Avons-nous un moyen pour communiquer avec la matière vivante ? » Demanda le maître.
« Oui ! Vous avez tous reçu un cristal. » Répondit le mentor. Chacun des compagnons sortit la pierre qu’il avait obtenue durant son initiation.
« Ces pierres sont un témoignage. » Expliqua le mentor. « Elles vous relient à vos âmes ancestrales. Elles sont là pour vous réunir car vos âmes sont associées de manière karmique. La réunion des douze pierres ainsi que de leurs propriétaires permet à votre treizième âme de se manifester. Cette treizième âme est votre nouvel acquit dans cette vie. C’est elle qui représente le lien avec la matière vivante. Ne cherchez pas en vous-mêmes, elle va se manifester d’elle-même.
« Pourquoi ne s’est-elle jamais encore extériorisée ? » Demanda le maître.
« Parce que vous ne vous étiez jamais rassemblés avec vos pierres dans le but de communiquer avec la matière vivante. C’est la première fois que cela se produit. Inutile d’en chercher la raison, c’est la première manifestation de votre treizième âme. C’est elle qui vous a guidé vers votre désir. Maintenant, entonnons notre chant. Vous êtes accompagnés par une très puissante alliée. »
Dès les premières notes, l’océan s’ouvrit. Il paraissait immensément vaste et profond. Il sembla au chanteur qu’il remplissait entièrement l’univers. Les eaux étaient agitées par des vagues d’emphase et anéantissait toute autre trace que l’amour n’aurait pu recouvrir. Le contact fut d’une grande douceur et d’une grande chaleur. Puis le chant devint plus fort et souleva l’océan sauvage. Alors, la treizième voix se mêla au chant et renvoya une mélodie enflammée qui parlait dans le cœur des chanteurs et qui transportait l’extase, la tendresse et la volupté. L’intensité de cette relation intense entre les hommes et l’océan enfanta une bulle univers en son sein.
« Création parfaitement maîtrisée et assistée. Votre treizième âme est remarquable. Tout autant que vous tous réunis. Venez ! Allons visiter votre nouveau monde. » Conclut le mentor.
« Est-il nécessaire de faire appel à la treizième âme chaque fois que nous devons créer ? » Insista l’astronome.
Le mentor se retourna. Il n’était pas agacé mais répondit d’une manière brusque. « La treizième âme représente, pour vous, l’étincelle primitive. Qu’est-ce que l’étincelle primitive allez-vous me dire ! » Dit-il en fixant la jeune astronome d’un regard paternel. « Représentez-vous l’étincelle de la création primitive. Au commencement Dieu ! Et c’est tout ! Et c’est tout l’univers passé, présent et futur condensé en un point. Dieu crée l’univers. Une étincelle infiniment réduite dans le temps, proche du zéro. L’étincelle est tellement forte, qu’elle produit la matière. Matière tellement forte qu’elle engendre le temps. Matière et temps tellement forts qu’ils engendrent l’espace. Et cela dès la première seconde de la création. Vous voulez continuer ? L’étincelle s’est produite en un coup et un seul. Tout ce qui existe, aujourd’hui, provient de ce premier coup. Et après ? Les corpuscules s’associent et génèrent l’atome, les molécules, la vie. Un hasard ? Rien de cela. Un seul coup, souvenez-vous. Un seul coup tellement fort qu’il a empreint toute la création. Et la création n’aura de cesse de reproduire l’étincelle du créateur. Avez-vous observé tous les phénomènes universels ? Aussi bien dans l’infiniment petit que dans l’infiniment grand, jusqu’à votre échelle ? Les atomes, les cristaux, les plantes, les animaux, l’homme. Avez-vous remarqué toutes les coïncidences ? L’arbre de vie, les formes géométriques, les mathématiques, les transmissions télépathiques ? Pourquoi la nature reproduit-elle toujours les mêmes aspects ? Parce que l’étincelle primitive a libéré et créé l’univers. Et, dès lors, la nature reproduit à tous les étages la même énergie universelle. Pourquoi une treizième âme ? Parce que le créateur est présent dans toute sa création et que si un groupe d’âme se réincarne en douze êtres humains, il est la treizième âme. La treizième partie n’est pas nécessaire au tout, elle est le tout. »
« Allons visiter votre nouveau monde ! » Répéta le mentor.
Ils entrèrent tous dans la bulle univers. L’œuf avait éclos et donnait l’apparence d’une île paisible au milieu d’un océan interne. L’île était le noyau de l’œuf. L’océan remplissait la matrice et apportait la vie. La première impression laissait une vue enchanteresse d’une minuscule planète formée d’eau et chapeautée d’une petite terre qui émergeait de l’ensemble.
« Remarquez la structure de la bulle. » Fit observer le mentor. On la voit sphérique de l’extérieur comme contenue dans une bulle. Regardez maintenant. La bulle parait toujours sphérique mais orientée dans l’autre sens comme si elle avait été retournée. Et c’est ce qu’elle est. Elle est retournée. Elle vous apparaît sphérique mais ne vous y trompez pas. C’est une sphère retournée. Je vais vous en faire la démonstration. »
Ils entonnèrent un chant lévitique. Ils flottèrent au-dessus du sol jusqu’à atteindre le centre de l’île et s’élevèrent jusqu’à ce que, bizarrement, ils se sentirent la tête en bas. Effectivement, au-dessus d’eux s’imposait la mer. Une étrange sensation. Ils firent un demi-tour pour se stabiliser sur la surface des eaux. »
« Vous avez compris. Cette bulle n’est pas sphérique, elle n’est pas creuse, elle est retournée ! » Déclara le mentor. « Et, de plus, elle possède beaucoup de propriétés cachées. »
« Quelles propriétés cachées ? » Interrogea la femme médecin.
« Quelles autres propriétés que la vie elle-même ? » Répondit le mentor. En créant cette bulle, dans l’eau de la vie, vous lui avez transmis la vie et la transparence. La vie signifie que l’homme y habite. La transparence signifie que toutes les traces des civilisations humaines sont reproduites dans l’île. »
« Quelle est la raison des pierres ? » Demanda l’astronome.
« Lors de votre dernière réincarnation terrestre, il y a eu séparation. Séparation entre toutes vos entités de vie et leurs liens avec le créateur. La séparation s’est matérialisée par des pierres qui rappellent le lien qui a existé avant de revenir sur terre. Le fait de retrouver vos pierres vous a rétabli le lien avec le créateur. » Expliqua le mentor.
« Donc, nous sommes redevenus nous-mêmes ? »
« Oui et non ! » Poursuivit le mentor. « Imaginez-vous vos âmes ainsi que toutes celles qui se sont incarnées dans vos vies précédentes. Imaginez alors une longue chaîne qui relie la première âme à la dernière. Imaginez un réseau dans lequel toutes ces âmes sont interconnectées. Imaginez que vous puissiez entrer en relation avec chacune d’elles. Cela n’est pas impossible dans cette vie terrestre mais très difficile parce que la raison de votre incarnation actuelle et de faire émerger une nouvelle combinaison de vos âmes. Et pour que cette vie soit la plus riche possible, la connexion avec votre réseau est cachée. Elle n’est pas coupée, elle est simplement cachée. Car ce qui est le plus important dans votre vie actuelle, c’est votre partie émergée. La partie immergée quant à elle a déjà vécu tout ce que vous avez vécu mais différemment. Elle n’a pas à intervenir directement dans votre vie. Elle intervient inconsciemment pour vous aider et vous donner de la force mais en vous laissant libre de vos choix. Cependant, il arrive que le réseau ait besoin de se connecter pendant la vie terrestre. Cela arrive lorsque les âmes incarnées ont un travail de liaison. C’est pour cela qu’il existe des pierres, des cristaux, des symboles matériels pour vous permettre d’établir la relation avec votre réseau en pleine conscience. Aujourd’hui, vous avez le pouvoir d’entrer en communication et de ressentir tout votre réseau d’âmes. De même que votre ancêtre l’a ressenti lors de son passage. À présent unissez-vous et rappelez-vous ! »
Le maître et ses compagnons formèrent un cercle. Ils s’assirent, déposèrent leurs pierres dans leurs girons et se saisirent les mains. Une chaleur monta de la pierre jusque dans leurs cœurs et ils perçurent un courant fort qui passait entre eux d’une main à l’autre. Ils virent alors distinctement au milieu d’eux celui qui avait vécu auparavant et toute son histoire. Ils le virent mourir et ressentirent avec lui toute son expérience. Ils vécurent avec lui sa traversée, les personnages rencontrés, les visions et les émotions. En même temps que le sage découvrait son réseau d’âmes, chacun des compagnons se reconnaissait dans les maillons de la chaîne. Et c’est ainsi qu’ils connurent ceux qui avaient précédé leurs ancêtres et toutes les formes de vie empruntées. Lorsque, sous l’impulsion d’une onde très forte, ils lâchèrent leurs mains ensemble, ils s’aperçurent que la liaison avec le réseau perdurait. La pierre n’était qu’une clé. Ils avaient créé de leurs corps physique la serrure. À présent, la porte était ouverte et le resterait à jamais.
« Je te reconnaît maintenant ! » S’exclama le maître. « Tu es le passeur qui nous a conduit lors de notre passage de la mort à la vie.
« On me donne beaucoup de noms. Tantôt passeur, tantôt mentor, tantôt messager. Il m’arrive même de prendre une apparence physique et mener pendant un temps une vie d’homme. »
« Qui es-tu en réalité ? » Questionna le maître.
« Je suis une représentation du créateur, je suis une flammèche de Dieu. Je suis comme une irruption solaire de l’astre divin. Je suis le fils de Dieu. J’aime les hommes et j’aide les hommes de tous les temps depuis le commencement jusqu’à la fin. Je revêts beaucoup de formes différentes mais je suis toujours avec les hommes. Je vis avec les vivants, j’accompagne les morts vers leur destinée. Vous m’avez également aperçu lors de l’ultime fusion de votre aïeul juste avant sa renaissance. Je suis intervenu dans chaque civilisation, chaque race depuis que l’homme existe. Il existe une trace de mes passages ; une pierre sur laquelle j’ai gravé toutes mes interventions. Je vous la lègue en témoignage. »
« Chacun de nous possède une pierre, alors. » Réfléchit le maître. « Peut-on inverser le phénomène ? C’est-à-dire refermer la serrure ? »
« Parfaitement. » Répondit le mentor. « En cas de nécessité, vous pouvez interrompre votre connexion au réseau. Cela signifie que vous reviendrez dans votre partie matérielle et qu’il vous sera dès lors absolument impossible de retrouver votre communion sans repasser par les pierres. Vos pierres peuvent, alternativement, ouvrir ou fermer vos esprits. C’est à vous de décider quand vient le moment de la fermeture et quand vient le moment de l’ouverture. »
Le maître et ses compagnons décidèrent de rester connectés tant qu’il ne serait pas nécessaire de rompre la connexion. Accompagnés du mentor, ils visitèrent et découvrirent le monde clos qu’ils avaient créé.
« Le passage est complexe. » Expliqua le mentor. « Vous pouvez, grâce à l’art du chant, pénétrer dans la bulle mais vous ne pourrez pas en sortir. C’est impossible car à l’intérieur, l’espace, le temps et la matière forment un anneau si fort que vous ne pourrez absolument pas le franchir. Le seul moyen est d’agir de l’extérieur. Veillez à ne jamais y venir tous ensemble. »
« Aucun moyen de l’intérieur. Uniquement de l’extérieur. Il vous faudra résoudre cette énigme si vous voulez, un jour, utiliser votre bulle univers comme vous l’entendez. »
« Nous allons nous y consacrer dès maintenant. » Observa le maître. « Comment feras-tu, toi, pour nous faire revenir ? »
« C’est très simple, en vérité, je suis le fils de Dieu. C’est mon père qui me fait revenir car je suis toujours relié à lui malgré l’imperméabilité de la bulle. Mais notez, encore une fois, que le retour s’effectue de l’extérieur. Celui qui vient de l’extérieur doit repartir de l’extérieur. »
Ils visitèrent donc leur monde clos. Celui-ci était doté de propriétés remarquables. Tout d’abord, il se présentait sous la forme d’une petite planète parfaitement ronde. En réalité, c’était un monde creux, retourné sur lui-même. Plus on s’écartait du monde, plus on essayait d’atteindre les deux pôles les plus éloignés et plus on se rejoignait. Le temps, quant à lui, ne s’écoulait pas d’un passé vers un futur mais formait une boucle. Chaque instant, chaque micro seconde de la boucle temporelle était reliée à un instant donné du monde extérieur. Cette possibilité intéressante rappelait à l’initiée, toutes les représentations du dieu soleil dont les rayons atteignaient tous les points de la terre. Quant à la matière qui formait la planète creuse, elle était à la fois limitée, et à la fois infinie. C’était un peu complexe pour l’astronome qui souriait timidement quand on lui en demandait la raison. Le mentor vint à son secours et leur expliqua qu’ils étaient dans ce qu’on pourrait appeler les coulisses de l’univers.
Lorsqu’ils eurent terminé leur visite, ils regagnèrent le monde souterrain d’où ils avaient commencé leur travail.
« Votre travail est, pour l’instant terminé. » Dit le mentor. « Nous allons confier ce monde souterrain ainsi que les clés de votre bulle univers à des gardiens. Ce sont les derniers représentants d’une antique civilisation aujourd’hui disparue. Ils sauront mettre en place une surveillance discrète et seront toujours disponibles lorsque vous aurez besoin de réactiver le site. »
Le maître et ses compagnons entonnèrent leur dernier chant, le chant du retour. Ils se retrouvèrent dans la grande maison du maître. Le mentor et les êtres de lumières n’étaient plus avec eux mais chacun savait que, tôt ou tard, ils se reverraient un jour.
Le sage
L’enfant sage ne dormait pas. Ses yeux grands ouverts contemplaient le nouveau monde dans lequel sa conscience s’installait. Sa conscience était infime. Il savait simplement qu’il existait et c’était tout. Ses besoins physiologiques étaient, pour l’instant, les plus importants pour lui. Il commença à se développer.
Petit à petit, il prit conscience de son corps. Et, en même temps, il joua avec son corps comme si chaque partie de ce corps avait une vie propre. Petit à petit, au fur et à mesure qu’il grandissait, il se mit à communiquer avec son corps. C’était naturel pour lui puisque c’était ce qui se passait. Sa main n’était pas sa main mais un compagnon. Son pied n’était pas son pied mais un autre camarade. Il en était ainsi de ses jambes, ses bras, son torse. C’était comme une petite bande d’amis qui coexistaient en même temps que lui.
Il apprit à parler. Ou plutôt, il apprit à converser avec ses amis. Ils lui apprirent des tas de choses. D’abord, eux aussi étaient comme lui, au même stade mais pas au même endroit. Par moment sa main lui apprenait qu’il faisait nuit alors qu’on était en plein jour. Une autre fois, c’était son pied qui lui disait qu’il était en train de se baigner alors que l’enfant était assis. Chaque partie de son corps avait une vie propre et indépendante.
Il continua à grandir. Il continua à parler avec ses amis. Ils continuèrent à lui apprendre des tas de choses. Parfois, il savait à l’avance ce qui allait se passer parce que son pied le lui avait expliqué. Il arrivait aussi que sa main lui demande conseil. Alors, l’enfant expliquait à sa main comment faire. Tout son corps vivait en harmonie et chacune des parties s’aimaient les unes les autres. L’enfant grandissait ainsi très vite.
L’enfant comprit petit à petit que sa main n’était pas sa main mais la main d’un autre enfant comme lui et qui vivait très loin quelque part. De même, il apprit que son pied appartenait à une petite fille. C’est du moins ce que celui-ci lui avait révélé. Chaque partie de son corps était un lien vers un autre enfant.
Lorsqu’il apprit à compter, il sut qu’ils étaient en tout douze camarades. Cependant, il n’avait aucune idée de l’endroit où ils se trouvaient. Quand il rencontrait un enfant de son âge, il vérifiait si cela aurait pu être l’un d’eux. Mais ce n’était jamais le cas. Et pourtant, chaque partie de son corps lui expliquait, par le détail, le récit de la vie de son propriétaire. Il savait, par exemple, qu’ils étaient six filles et six garçons. Ils étaient tous très intelligents car ils partageaient immédiatement toutes nouvelles connaissances. Mieux, ils avaient appris à comparer leurs propres idées et parvenaient à résoudre des problèmes très compliqués. Son entourage était fort étonné par ses capacités de déduction, de compréhension et d’analyse. Ils faisaient l’étonnement et l’admiration de tous.
Peu à peu, le désir de se retrouver augmenta. Il était jeune et savait qu’il faisait partie d’un groupe d’enfants différents des autres. Il décida qu’il devrait se mettre à la recherche de ses autres contacts.
Ses études furent brillantes. Accru par ses inters connexions, il excellait dans toutes les matières. Lorsqu’il fallut choisir une activité d’étude. Il concerta ses amis. La main voulait soigner les autres. Le pied désirait exercer la carrière des armes. L’autre main souhaitait se diriger vers la diplomatie. Son autre pied, esprit scientifique, formait le vœu de connaître les étoiles. Et, de cette manière, chacun avait ses aspirations. C’est ce qui se produisit. Ils empruntèrent tous des chemins différents. L’enfant progressait en n’ayant d’autre occupation que d’organiser tout ce que son corps lui apportait.
Un jour, il conversa avec ses compagnons plus intensément. Ces conversations devenaient de plus en plus coutumières. Il avait compris qu’ils étaient tous unis. Tous les douze. Ils savaient qu’ils étaient de retour. Tous les douze. Cependant, ils ressentaient autre chose. Au cœur de chacun, il y avait comme une étincelle qui faisait partie d’eux-mêmes mais qui leur était étranger. C’était un acquit. Il demanda à ses autres compagnons ce qu’ils ressentaient. Tous avaient le même message : il y a quelqu’un d’autre. L’enfant voulait en savoir plus. Il savait converser avec ses amis mais il sentait au plus profond de son cœur qu’un treizième compagnon coexistait et qu’il avait de la difficulté à s’exprimer. Qui était-il ? Pourquoi ne parlait-il pas comme les autres ? L’enfant ne comprenait pas.
L’enfant grandit encore. Il avait réussi à apprivoiser celui qui restait caché. Il ne pouvait pas lui poser de question intelligible car il ne parlait pas comme eux. En revanche, il lui montrait des images. L’image qui revenait le plus souvent était douze pierres. Douze pierres qui avaient été déposées afin qu’ils se réunissent tous. Tous ensembles.
L’enfant continua à grandir et devint jeune homme. Il n’avait, cependant, jamais encore trouvé ses compagnons. Au cours d’un voyage d’étude qui l’amena à l’étranger, sa main lui parla : « Je suis là, tout près de toi. » Il regarda autour de lui dans la foule de personnes qui s’affairaient. Elle était là, assise, la main sur son genou, intimement. Il s’approcha d’elle. « Bonjour ! » Lui dit-elle. « J’étudie l’astronomie et je suis nouvelle ici. » Sa main se posa sur son genou. « Bonjour à toi aussi ! Je suis heureux de te rencontrer physiquement. » Elle lui sourit, lui prit la main. Ensemble, ils se dirigèrent vers l’université.
Ils prirent une chambre ensemble et, à deux, mirent en commun leurs potentialités. Ils étaient émerveillés de découvrir que leurs rêves d’enfant existaient réellement. Chacun des deux jeunes gens possédaient l’intuition du groupe. Conjuguant leurs efforts, ils furent à même de détecter les autres individus qui formaient leur entité. Ils ne savaient pas où ils étaient exactement mais ils savaient qu’ils allaient se retrouver.
Au cours d’un voyage en Inde, de la même manière qu’ils s’étaient rencontrés, ils firent la connaissance de deux étudiants. L’un étudiait le droit tandis que sa compagne étudiait la médecine. Ils n’eurent pas à observer leurs parties du corps. Dès qu’ils furent en présence, ils surent qu’ils étaient unis. Cette unité à quatre personnes les rendit encore plus sûrs d’eux-mêmes. Bien que séparés par la suite, ils continuaient à correspondre.
À l’occasion d’une éclipse, ils se rendirent en Afrique. La jeune fille astronome avait persuadé son mari d’assister à l’évènement le plus important du siècle. Le jeune homme avait acquiescé spontanément. Le soir de l’éclipse, assis dans l’herbe sur la montagne pour observer le phénomène, ils firent connaissance avec leurs voisins. Deux jeunes gens de leur âge, fils et fille de roi. Ils étaient issus d’un petit royaume et recherchaient depuis des années leurs âmes communicantes. Aussitôt qu’ils se virent, ils se reconnurent. Ils se retrouvèrent à plusieurs reprises. Tous les six.
Mais ils n’avaient toujours pas trouvé les pierres.
Chacun exerça et développa ses activités. Ils restaient toujours en relation. Au cours d’un autre voyage en Asie, ils furent guidés vers deux autres jeunes gens de leur âge. Ils s’étaient spécialisés dans les sciences occultes afin de découvrir ce qui les unissait. Ils avaient mis beaucoup d’années avant de se rencontrer car les déplacements dans leurs pays étaient laborieux et demandaient beaucoup plus de temps. Ils s’étaient rejoint tous les huit. Mais les deux nouveaux arrivants n’avaient pas d’information sur les pierres.
En revanche, ensemble, ils purent aisément retrouver les autres parties d’eux-mêmes. Ils entrèrent ainsi en contact avec un jeune homme fougueux, fier et habilité au métier des armes. C’était un cavalier émérite. Son habileté au maniement de l’arc provoquait le respect et l’admiration de tous. Il vivait dans les steppes du nord de l’Eurasie. C’était un guerrier redoutable. Mais, lorsqu’ils se rencontrèrent, ce dernier reconnu la flamme qui brûlait dans son cœur depuis son enfance. Il mit son épée au service de ses compagnons. Ils étaient neuf.
Ils furent attirés vers l’Europe et rencontrèrent leur dixième partie. Un garçon épris de justice. La droiture était son emblème. Il avait décidé de se mettre au service de l’humanité et avait choisi la carrière de la justice. C’est de cette manière qu’il pensait rétablir les iniquités et les torts. Dès le premier contact de ceux qu’il attendait depuis toujours, il décida de les suivre et, ainsi, d’apporter l’équité. Ils étaient dix.
Partant vers l’ouest, ils traversèrent l’océan afin de retrouver une femme qui avait étudié toutes les disciplines connues et d’autres inconnues voire secrètes. Elle était issue d’une tribu très ancienne et avait réussi à concilier ses connaissances ancestrales avec les sciences modernes. Elle était initiée à plusieurs arts, plusieurs matières et études variés et complémentaires. Elle avait prévu depuis longtemps leur venue et était prête. Ils étaient onze.
Ce fut la jeune initiée qui leur révéla le dernier refuge dans lequel ils pourraient se compléter. La douzième personne vivait au-delà des océans, aux antipodes. Ils traversèrent le monde à sa recherche. La retrouver aurait, normalement, été impossible car elle avait choisi de se retrancher du monde pour se consacrer à la méditation et au recueillement. Mais en conjuguant leurs capacités ils la localisèrent facilement une fois arrivés sur le continent océanien. Elle ne fut pas surprise de les voir arriver un matin. Elle était un peu triste de quitter son refuge mais elle était préparée depuis longtemps à suivre ses alliés intimes. Ils étaient, enfin, douze.
Ils poursuivirent ensemble leur mission à la recherche des pierres. Mais ils ne les trouvèrent pas. Ils n’avaient pas échoués cependant. Ils apprirent petit à petit au cours de leurs recherches que les pierres ne faisaient pas partie de leur monde actuel et qu’il leur faudrait beaucoup de patience avant qu’ils les découvrent. Ils constatèrent, par exemple, que les pierres symbolisaient leur passage dans ce monde ainsi qu’un autre passage vers un autre monde qui aurait lieu un jour futur.
Alors, ils se séparèrent physiquement mais sans jamais perdre le contact. Au cours des années, chacun développa son propre art. Ils devinrent des hommes et des femmes adultes. Le garçon, après avoir beaucoup voyagé et conquis tout ce qu’il avait découvert devint maître d’un grand domaine dans lequel il fit bâtir un château. Il l’avait désiré très vaste car ce devait être le lieu de leurs rencontres. Plusieurs fois dans l’année, les douze compagnons se ralliaient et confrontaient leurs travaux. Certains vivaient en couple, d’autres étaient solitaires.
Plus le temps passait et plus le besoin de se retrouver devenait fort. À chaque réunion, ils recouvraient la plénitude de l’être rassemblé. Comme une liaison amoureuse. Une relation que personne d’autre qu’eux-mêmes n’aurait pu expliquer.
Grâce à leurs activités variées, leur association leur permit beaucoup d’initiatives et de réussites. Non seulement chacun excellait dans son art, mais, de manière intuitive comme un phénomène d’osmose, chacun transmettait son énergie au groupe. Chacun ne travaillait pas pour lui-même mais pour le groupe tout entier.
Le maître et l’astronome avaient eu deux enfants ensemble. Des jumeaux. Le groupe prit en charge leur éducation ainsi que pour les autres enfants nés en son sein. L’autonomie, la responsabilité et l’affirmation de soi étaient les trois piliers de cette éducation.
Quelque part, tapi au plus profond d’eux-mêmes, le sage s’était épanouit.
Lorsque l’enfant nouveau naquit, il récupéra quatre essences. Il était voyageur car il arrivait sur un nouveau terrain. Il était conquérant car chaque étape devait être assimilée pour son apprentissage. Du fait de ses expériences nouvelles, il était maître car il apprenait et comprenait. À chaque cycle d’apprentissage, il devenait sage. Chaque nouveau cycle, il recommençait comme un moteur à quatre temps. Un temps pour la découverte, un temps pour l’assimilation, un temps pour l’emprise, un temps pour la sagesse.
L’enfant grandit difficilement. Il avait conscience qu’il était différent mais il voyait que tous les autres, aussi, étaient différents. Il pensait qu’il était unique mais tous les autres étaient uniques. Il croyait qu’il avait raison sur tout mais tout le monde avait raison sur tout. Il faisait de nouveaux apprentissages mais tout le monde faisait de nouveaux apprentissages. Il essayait de se démarquer mais tout le monde se démarquait. Il voulait être homme mais tout le monde était homme.
L’enfant continua à grandir plus difficilement. Mais rien de ce qu’il apprenait ne le démarquait des autres. Il tenta pendant un moment d’être le plus fort, le plus érudit mais tous ses efforts passaient inaperçus. Il devait trouver sa voie.
L’enfant grandissait toujours mais ne savait plus comment évoluer. Cependant, depuis sa naissance, il possédait ce qu’il appelait sa ‘petite voix’ qui le rassurait et qui le conseillait. Dans sa petite enfance, ça avait été un ami imaginaire qu’il rencontrait tous les jours. Dans son adolescence, cela représentait une étincelle divine enfouie au plus profond de lui-même.
Parallèlement, sans que l’enfant en ait conscience, un être surnaturel grandissait. Un être fort. Un être capable de soulever des montagnes. Cet être était complet et évoluait dans des dimensions supérieures au monde terrestre de l’enfant. Cependant, il existait un équilibre entre les deux êtres. L’être surnaturel qui était le pendant le l’enfant grandissait avec l’énergie de l’enfant terrestre. De temps en temps, l’être surnaturel épuisait l’enfant terrestre. Il était même arrivé à quelques reprises que l’être surnaturel pompait les ressources de l’enfant terrestre. À cet instant, l’être surnaturel devait redonner de l’énergie vitale à l’enfant. Tout cela parce que la coexistence entre les deux êtres était très subtile. Tout cela parce que le véritable être de l’enfant était cet être surnaturel qui avait conscience de l’enfant et qui avait besoin de l’énergie de l’enfant. Tout cela parce que l’enfant n’avait aucune conscience de son être surnaturel. La partie matérielle était tellement concrète aux yeux de l’enfant qu’il ne pouvait avoir conscience d’une représentation de lui-même qui se trouvait totalement diminué.
La petite voix avait grandi dans le cœur de l’enfant. Il finit par comprendre que c’était une petite porte étroite vers un autre monde. Il finit par comprendre qu’il devait grandir tout seul mais que sa petite voix le rassurait et l’aidait. Il finit par comprendre qu’il devait communiquer, non pas par dialogue, mais en conscience. Il finit par comprendre qu’il devait faire un avec sa petite voix. C’était très difficile.
L’être surnaturel grandissait avec tout son acquit. Pour cette vie actuelle, il était rattaché à la vie de l’enfant. Il avait beaucoup de choses à faire et beaucoup de pouvoirs. Cependant, il devait prêter attention à ce qu’il faisait car il puisait directement dans l’énergie de ses racines. S’il en demandait trop, ses racines s’essoufflaient et cela mettait la vie de l’enfant en danger. Il devait veiller à ce que sa vie immergée dans le monde terrestre soit en bonne santé.
L’enfant était sur la plage. Il aimait se lever tôt le matin pour assister au lever du soleil.
Le voyageur, le conquérant et le maître s’étaient retrouvés. Ils étaient réunis dans la grande maison.
« Qu’avez-vous accompli ? » Demanda le maître au voyageur et au conquérant.
« J’ai reçu un monde en héritage et je l’ai organisé afin qu’on puisse l’atteindre et qu’on puisse y vivre. » Dit le conquérant.
« J’ai découvert ce monde, je l’ai observé et j’en suis ressorti. » Dit le voyageur.
« Qu’avez-vous compris ? » Demanda le maître.
« J’ai compris qu’un monde est un lien. Une communication d’un peuple à un peuple. Nous n’avons pas à comprendre pourquoi il nous a été légué et nous n’avons pas à comprendre pourquoi nous le léguons. Cependant, j’ai compris que nous devons tout mettre en œuvre afin que l’héritage soit le plus constructif, le plus dense et le plus représentatif de nous-mêmes. » Répondit le conquérant.
« J’ai compris qu’un monde est une porte ouverte sur la connaissance. Qu’il ne faut pas chercher à comprendre quelle est cette connaissance mais l’accepter et donner de soi-même pour en faire partie. Comme un partage. C’est de cette offrande de soi-même que nous assimilons ce dont nous avons besoin et que nous grandissons. Ne rien rejeter, accepter l’inattendu comme un prolongement, aimer les échecs car ce sont des portes ouvertes sur de nouvelles solutions. » Répondit le voyageur.
« Quelles sont vos conclusions ? » Demanda le maître.
« Nous sommes les maillons d’une chaîne que nous devons transmettre. Il ne faut pas s’attarder sur le maillon mais sur la valeur de la chaîne elle-même. Si nous nous limitons au maillon, nous affaiblissons toute la chaîne à ce maillon. Mais si nous prenons conscience de la chaîne tout entière, alors le maillon n’est plus qu’un élément de la chaîne. Et loin de disparaître dans la chaîne, nous nous élevons à celle-ci. Si l’homme craint de mourir, alors il se limite à l’homme. Mais s’il accepte de mourir et de rendre son maillon à la chaîne, et en conséquence, il devient la chaîne. » Répondit le conquérant.
« Nous rencontrons des personnes, des lieux, des idées, des civilisations. Toujours aussi étranges et éloignées de nous. Le fait que nous soyons différents importe peu et importe beaucoup. Peu et beaucoup parce que cela nous permet de comprendre que nous sommes un point infime et que les autres représentent, au moment où la relation s’établit, toute la connaissance que nous devons assimiler. Peu car le point reçoit la grandeur. Beaucoup car tout ce que nous avons assimilé retourne vers nous même jusqu’à n’être qu’un point. » Répondit le voyageur.
« Que devez-vous faire à présent ? » Demanda le maître.
Le voyageur et le conquérant répondirent ensemble. « Nous revenons vers toi, père, nous sommes tes enfants, tu nous as envoyés, chacun, pour redécouvrir ce que tu as créé. Tout ce que tu attends de nous c’est que nous acceptions et prolongions ce que tu as mis en place. Nous avons découvert et commandé ton monde. Nous continuerons à accomplir notre devoir. »
Le maître sourit. Il se retourna vers ses propres compagnons qui acquiescèrent. « Voyez-vous, nous avons créé cette bulle univers. Nous avons créé le lien avec ceux qui nous en avaient donné le pouvoir. Nous avons recréé nos souvenirs mais nous n’avons été que des témoins. Nous non plus, nous n’avons pas cherché à comprendre ceux qui nous avaient enseignés. Nous avons accepté notre apprentissage et nous avons été, en quelque sorte, les maillons d’une chaîne que nous avons prolongée. Pourquoi prolongeons-nous cette chaîne ? Parce que nous avons pris conscience qu’en même temps que notre vie terrestre, il existe simultanément une manifestation formidable et extraordinaire de nous-mêmes. Quelle est la nature de cette manifestation ? Lorsque l’enfant naît sur terre, il revêt une apparence limitée et matérielle. Inconsciemment et sans qu’il en prenne connaissance, toute son entité réelle et non terrestre, et donc illimitée, va grandir avec lui. La représentation terrestre représente la racine matérialisée. Cette racine, c’est l’homme. La partie réelle qui n’est pas matérielle, grandit avec tous ses pouvoirs. L’équilibre existant entre les deux entités fait que lorsque la partie réelle de l’individu grandit et devient plus forte, la partie matérielle est affaiblie. Mais, prêtez attention. Sa partie matérielle est affaiblie si l’homme accepte de n’être qu’un maillon et accepte d’être humble. À ce moment-là, son être supérieur grandit. Si l’homme n’accepte pas cela, il va augmenter la force de son maillon et affaiblir la chaîne tout entière. Il sera fort dans sa vie et fortifiera son maillon mais ce ne sera qu’un maillon et rien de plus, un anneau isolé. La chaîne n’en profitera pas et son être supérieur diminuera. Dans le cas inverse, lorsqu’il consent à se réduire à un maillon, il fortifie l’ensemble et l’ensemble le fortifie. »
« Qu’en est-il de la stèle découverte dans l’île ? » Demanda le voyageur.
« Précisément. Cette stèle représente une chaîne non pas humaine mais transhumaine. Elle porte la marque de toutes les civilisations qui se sont succédé sur terre. » Répondit le maître.
« Succédées ? Mais il n’y a qu’une seule inscription, qu’un seul message ! » S’exclama le voyageur.
« Un seul message ? Pas tout à fait. Hormis le texte intelligible que tu as pu déchiffrer, tu as pu remarquer des décorations autour et sur les côtés. Ainsi que sur la face opposée. Ce ne sont pas des décorations ornementales. Ce sont des messages qui ont été transmis par des cultures précédentes. Il y a des écritures hiéroglyphiques, cunéiformes, runiques et d’autres qui n’ont jamais été découvertes. Cette stèle est unique sur terre. » Expliqua le maître.
« Mais alors, comment ces civilisations ont-elles eu accès à cette stèle et comment se retrouve-elle dans l’île ? » Interrogea le conquérant.
« N’oubliez pas que lorsque nous avons engendré la bulle univers, nous l’avons créée avec son propre espace-temps. Ce qui signifie qu’elle a coexisté avec toute l’histoire de l’humanité. En conclusion, si la stèle comporte autant de messages, c’est que chaque civilisation est entrée en communication avec l’île et y a laissé une trace. C’est un univers clos et replié sur lui-même. L’espace est refermé ainsi que le temps. Aussi loin que vous irez dans l’avenir ou dans le passé vous arriverez au même point. Cela engendre une dispersion dans le temps apparente. Mais ce désordre permet de relier dans un même temps tous les témoignages passés et futurs. La stèle possède une autre propriété que celle de porter des messages : elle représente un signal. Et lorsque tous les messages seront alignés, la terre s’ouvrira à toutes les communications extraterrestres. » Répondit le maître.
« Et quand arrivera ce moment ? » Demanda le voyageur.
« Maintenant. » Conclut le maître. « Nous avons réalisé tous ensemble quatre constructions. À notre naissance, nos vies antérieures nous ont légué le secret du passage. L’homme sage qui a vécu avant nous nous a transmis la connaissance du passage. Il nous a laissé des clés afin que nous puissions recevoir cet héritage. Nous avons recouvré notre identité puis, notre initiation nous a révélé le secret du chant. L’initiation du conquérant lui a révélé le secret de la lévitation et le pouvoir des transferts. L’initiation du voyageur lui a révélé le secret de l’anneau de l’univers. Une boucle dans le temps, dans l’espace, dans la matière. L’homme ne se construit pas pour lui-même mais pour le groupe qu’il représente. Le temps requis pour cette évolution crée une figure complexe. La stèle en est une représentation matérielle. »
« Pourquoi la table d’émeraude est-elle dangereuse ? » Demanda le conquérant.
« Parce qu’elle n’est pas d’origine terrestre. Ses pouvoirs pourraient annihiler la terre entière si elle était mal employée. C’est pourquoi elle doit demeurer cachée. L’homme possède les mêmes pouvoirs. C’est pourquoi il était important qu’il les développe lui-même. » Répondit le maître.
Ce soir-là, le maître et ses compagnons, le voyageur et le conquérant ainsi que son épouse et ses deux enfants étaient réunis. Il régnait une douce chaleur dans la maison et ses murs épais combattaient avec efficacité les assauts glacials du vent d’hiver. La journée avait été très douce mais, à présent, le froid hivernal avait repris sa place.
Désormais, ils étaient à nouveau ensemble. Le voyageur était heureux car ils allaient tous repartir bientôt dans leur monde éloigné et il retrouverait sa compagne. Il en avait une certaine nostalgie. Lui qui avait passé sa vie à voyager avait trouvé un pôle attractif plus puissant que les voyages : l’amour.
« Nous avons une quête qui a commencé il y a très longtemps avant que nous ne venions au monde. Nous avons tous contribué à la réaliser. Nous allons maintenant tous participer à l’élévation de l’humanité. Il y aura du travail ! » Annonça le maître.
Une grande lumière apparue au-dehors. Quatre lueurs s’en dégagèrent et entrèrent dans la grande salle dans laquelle ils s’étaient tous regroupés. Le maître reconnut les visiteurs qu’il avait rencontrés presque un an auparavant. « Bonsoir ! » Leur dit-il. « Soyez les bienvenus parmi nous. »
« Je vous salue tous et je vous remercie pour le travail considérable que vous avez effectué. » Dit l’un des visiteurs d’une voix cristalline. « Nous sommes prêts à vous accompagner. »
« Par quoi commençons-nous ? » Demandèrent les enfants.
« Par ce qui a le plus de mal à circuler sur votre monde. L’amour et l’acceptation. Nous allons cultiver tout cela dans notre serre afin de pouvoir subvenir aux besoins des peuples de la terre. Nous avons beaucoup de travail mais nous avons beaucoup de ressources. » Répliquèrent les êtres de lumières. « Vous avez acquis ne nouvelles connaissances qui vous ont enrichis, vous vous êtes rajustés avec vos origines. Maintenant, c’est la période de la réconciliation de toute l’humanité. »
La lumière se fit de plus en plus forte puis diminua, emportant les êtres humains et humanoïdes vers leur destin.
Décembre exigeait l’épreuve ultime : allier mouvement, force et loi. Et les trois compagnons, las mais solidaires, bâtirent un pont de lumière Entre ce qui fut et ce qui vient, entre la chute et la foi. Ils comprirent enfin que l’union est la plus juste des frontières.
Il restait encore une épreuve qui pouvait tout bouleverser. Dont ils en ressortiraient vainqueurs ou éparpillés dans la poussière. Car si l’équilibre est crucial et l’énergie indispensable La cohésion n’aboutira que lorsque l’amour unira.
Le voyageur
Le voyageur était profondément endormi lorsque des cris de joie le firent sursauter.
« Debout ! Debout ! La terre est en vue ! » Crièrent les enfants en dégringolant les escaliers. Le voyageur se leva d’un bond. « La terre ! » Il monta sur le pont où des manifestations d’allégresse se déroulaient. Il trouva le capitaine à la barre. « Nous sommes arrivés ! » Annonça celui-ci. « Nous avons eu les vents très favorables. Je ne m’attendais plus à arriver si vite. Après tout ce temps passé à attendre, il me semble que, maintenant, cela va trop vite ! »
« C’est parce que nous arrivons. Le temps accélère lorsque nous arrivons au bout de notre quête. » Précisa le voyageur. « Reste à savoir, maintenant combien de temps nous sommes restés absents de la surface de la Terre.
Les côtes se dessinaient au fur et à mesure que le navire avançait. Bientôt les paysages se précisèrent et l’on put distinguer une ville qui semblait surgit des monts et s’enfoncer dans la mer. Longtemps après, le port se découvrit. Bizarrement, vu à distance, un grand calme régnait sur le débarcadère. Aucun bateau n’était en vue. L’espace portuaire semblait désert ; l’animation habituelle qui aurait dû se manifester paraissait comme endormie. Pourtant, pendant les manœuvres d’approche, une activité commença à s’installer. De nombreuses personnes s’agglutinaient sur le quai. Visiblement, leur arrivée les mettait en liesse.
« C’est étrange que nous soyons les seuls ! » Déclara le capitaine. « Vu le retard que nous avons accumulé, beaucoup de navires auraient dû nous avoir précédés. Que leur est-il arrivé ? Une tempête ? Une catastrophe ? Je vais tout de suite aller m’en enquérir auprès de la capitainerie. »
Les amarres furent happées par des milliers de mains volontaires. On descendit les passerelles. Le capitaine et quelques marins débarquèrent. Le voyageur pendant ce temps rassembla rapidement ses affaires, mit de l’ordre dans la cambuse puis rejoignit les deux adolescents sur le pont. Ils étaient impatients de mettre le pied à terre.
« Où allons-nous maintenant ? » Demanda la jeune fille brune. « D’abord, nous allons rendre visite à un vieil ami. Nous y resterons quelques jours puis, nous aviserons de notre destinée. » Répondit le voyageur en regardant le port. « Il possède une maison dans les collines à la sortie de la ville. »
Le capitaine, escorté de ses marins, regagna enfin le bord. Tous paraissaient stupéfaits. « C’est incroyable ! » S’exclama-t-il. « Nous avons une avance de plusieurs semaines. Aucun des bateaux de ravitaillement n’est encore arrivé ce qui est encore plus extraordinaire car nous sommes partis bien après eux. J’ai, scrupuleusement, tenu mon carnet de bord quotidiennement ; je n’ai pas pu me tromper. Nous avons dérivé et vécu sur cette île pendant des mois ; nous devrions avoir accumulé un retard tel que mes armateurs pourraient me retirer le commandement. Et pourtant, nous devons nous rendre à l’évidence : Nous avons une avance prodigieuse sur nos concurrents. Et tenez-vous bien, en conséquences de cette étrangeté, ma marchandise vaut quatre fois son prix. En quelque sorte, nous sommes riches et je n’y comprends rien ! Qu’en penses-tu, voyageur ? »
Le voyageur examina la situation : « Nous devons nous rendre à l’évidence que le temps que nous avons passés sur cette île échappe aux lois de notre monde terrestre. Si nous avons reculé de plusieurs semaines alors que nous avons vécu plusieurs mois dans l’île, cela signifie que le temps s’y écoule plus lentement et à contre sens. Il se pourrait bien que ceux qui ont créé ce monde ne le fassent que dans notre futur ; par forcément lointain. Tout cela mérite d’être approfondi. Pour l’instant je descends à terre avec les enfants. Nous allons passer quelque jours chez un vieil ami vous pourrez m’y retrouver. »
Le capitaine hocha la tête. « C’est entendu, voyageur. Nous allons livrer notre fret et toucher la prime. Ensuite nous la partagerons tous en tant qu’associés et je passerai t’apporter ta part. »
Le capitaine et le voyageur échangèrent une solide poignée de mains et après s’être fixé le rendez-vous, le voyageur et les adolescents débarquèrent à leur tour.
Sur le quai, beaucoup de personnes étaient rassemblées. On ne parlait plus que du miracle de l’arrivée du bateau. Le voyageur qui préférait conserver son anonymat entraîna rapidement les enfants loin de la foule. Les grandes rues principales partaient des collines et descendaient tout droit vers la mer. Ils remontèrent les avenues sans rencontrer de passants. Tout le monde s’était rué vers le port, les autres rues paraissaient désertes. Progressivement, la rade se dessinait derrière eux et, lorsqu’ils atteignirent les limites de la ville, la vue panoramique du golfe était magnifique.
La montée avait été exténuante. Ils s’arrêtèrent un moment près d’une fontaine. La rue était calme. L’agitation qui dominait le port ne s’était pas étendue dans les ruelles de la ville haute. Les cris s’étaient étouffés durant la progression comme s’ils s’étaient endormis. En revanche, l’air frais et vif du début de la journée les entraînait. Après leur halte, ils reprirent leur chemin vers les hauteurs.
La maison n’était pas visible directement de la route. Pour l’atteindre, il fallait la contourner et continuer à monter. Enfin, on descendait un chemin abrupt qui donnait sur l’entrée principale. Deux chiens accoururent mais sans aboyer. Ils tournèrent et tournoyèrent autour des trois visiteurs tout en humant leurs identités olfactives. Le voyageur les caressa l’un et l’autre. « Bonjour les amis ! » Leur dit le voyageur tout en jouant avec leur festivité.
Leur hôte apparut sur le seuil. Il héla ses invités : « Bonjour voyageur ! Ça faisait longtemps que nous t’attendions ! » Ils se rapprochèrent l’un de l’autre et se congratulèrent très fraternellement. Puis, il observa ses jeunes compagnons et lui dit en plaisantant : « Tu as des enfants, maintenant ? » Le voyageur répliqua : « Non, ce sont des amis que j’ai rencontrés durant mon voyage et qui m’accompagnent actuellement. » Leur hôte les invita à entrer en ajoutant : « Oui ! Je sais. Je les avais déjà reconnus de loin. »
Pour le voyageur, la maison n’avait pas changé. C’était toujours la même vieille demeure qui ressemblait à un bateau renversé tant les imposantes poutres qui formaient la charpente attiraient l’œil du visiteur pour le plonger dans la profondeur de la charpente. Deux grands lustres massifs illuminaient la salle et révélaient la majestueuse table de la salle à manger où le couvert était mis. Des effluves embaumés parvenaient de la cuisine. Leur hôte leur présenta des coupes. « Goûtez moi ça ! Directement produit par mes vignes et arrivé à maturité cette semaine. » Ils burent. Le vin nouveau était excellent, fruité et frais. « Félicitations ! Il est vraiment très réussi ! » Les adolescents toussèrent un peu aux premières gorgées mais n’hésitèrent pas à tendre leur calice lorsqu’on les resservit.
Ils étaient sortis sur la grande terrasse qui donnait l’impression de surplomber toute la ville. La mer semblait loin et proche en même temps. La sensation de relief du paysage aurait ravi tout peintre épris de perspectives. On voyait parfaitement leur bateau ancré au port ; des gens en déchargeaient des caisses dans une activité de ruche. Ça avait décidément l’air si près et déjà si loin à la fois. Une cloche les arracha à leurs observations.
« Ah ! Je crois que le repas est prêt. À table ! » Ils rentrèrent et furent accueillis par la maîtresse de maison qui venait de descendre du grand escalier qui dominait le hall d’entrée. Elle était très heureuse de retrouver le voyageur mais son regard se porta immédiatement vers les deux enfants. Elle ne parvenait pas à prononcer un mot et les dévisagea les yeux humectés de larmes.
« Je te reconnais ! » S’exclama la fille brune. « Je t’ai déjà vue dans mes rêves et dans mes souvenirs. Tu es ma mère ! »
« Et, également, celle de ton frère. » Surenchérit leur hôte. Puis, s’adressant au voyageur : « Le voyage s’est bien passé comme prévu ? »
« Pas tout à fait. » Répondit le voyageur. « Il y a eu beaucoup d’imprévus. Par exemple, tu aurais pu m’indiquer la marche à suivre pour le retour, cela nous aurait fait gagner du temps. »
« Peut-être, mais tu n’aurais pas fait tes propres expériences et, surtout, tu ne les aurais pas partagées avec nos enfants. Allons ! Racontez-moi, à présent, tous les détails de votre odyssée. Venez ! »
Ils le suivirent et s’installèrent autour de la monumentale table de la salle à manger. Le repas était très complet. Crudités et poissons pour l’entrée, cuissots de gibier garnis de petits légumes sautés, le tout accompagné des meilleurs vins. Pendant qu’ils mangeaient, le voyageur exposa à ses hôtes l’ensemble des péripéties de son voyage. Tantôt interrompu par l’un des deux adolescents qui tenait à ajouter un commentaire de son propre crû. En fin de repas, ils se levèrent et sortirent sur la terrasse. Le soleil avait réchauffé les pierres engourdies par le froid de l’hiver. La température ambiante en était agréable et ils s’assirent dans de grands fauteuils de jardin pour profiter de ce bref ensoleillement.
« Comment pouvez-vous être nos parents et être ici ? » Implora le garçon. « Pourquoi sommes-nous restés seuls là-bas ? Pourquoi ne sommes-nous pas demeurés ensemble ? »
« Parce que nous en avions convenus ainsi. » Répondit leur mère. « Votre père et moi avons beaucoup contribué à l’organisation de l’île. Elle nous a été léguée en héritage par nos ancêtres. Pour votre propre sécurité, nous vous avons confiés aux habitants de l’île afin que vous y fassiez votre apprentissage et vos expériences loin des limitations terrestres. Maintenant que vous êtes presque adultes, il était temps pour vous de venir nous rejoindre. »
« Mais alors, » coupa la jeune fille, « si nous n’avions pas décidé au dernier moment de partir avec lui, rien ne se serait passé ? »
« Non ! » Lui répondit son père. « Très souvent, dans la vie, il y a des décisions à prendre rapidement. Et plus elles sont importantes et cruciales, plus elles doivent être prises rapidement. Réfléchir très vitre entraîne notre inconscient à prendre les bonnes décisions. C’est-à-dire celles qui sont décidées par notre moi profond. L’homme est plus fort en prenant instantanément le bon chemin et moins fort s’il se met à réfléchir trop longtemps. Réfléchir rajoute des multicouches à celles déjà existantes et ne fait en rien avancer. On avance plus librement et plus sûrement quand on évite de spéculer trop longtemps. Vous pensez au présent, ne l’oubliez jamais. Ni au passé, encore moins au futur. Et la fenêtre du présent est très, très étroite. Plus vous déterminerez vos choix rapidement et plus vous vous rapprocherez de l’instant présent et plus vous serez vous-mêmes. Votre choix rapide et instinctif a été l’un des plus cruciaux de votre vie. Mais pouvait-il en être autrement ? »
Curieusement, ni les parents ni les enfants n’étaient émus aux larmes. La situation de la rencontre était un moment tellement fort que tous les sens de chacun étaient aiguisés. La révélation avait comme assommé les uns et soulagé les autres. En revanche, la joie se lisait sur leurs visages. La réunion de famille commençait sous de bons augures.
Une situation équivoque, irréelle et hors du temps. Comment des enfants pouvaient-ils grandir dans un univers d’où leurs parents étaient partis ? Le voyageur connaissait les enfants pour avoir partagé maintes expériences et convivialités. Leurs parents étaient ses amis depuis longue date. Cependant, jamais cette situation n’avait été abordée. Pourtant, le voyageur n’en portait nul ombrage. Il reconnaissait qu’il avait été choisi pour réussir une mission pour laquelle il avait été étranger depuis le début. À quoi bon s’en offusquer ? Ses amis avaient placé la barre très haut et lui avaient accordé leur confiance. C’était pour lui un honneur et une responsabilité qu’il avait délibérément adoptée. Il n’y avait ni besoin de justification ni besoin de réclamer un dû.
« Quel est le programme, maintenant ? » Demandèrent les enfants intéressés par leur nouveau changement de situation.
« Nous restons quelques jours dans cette maison et, ensuite, nous partons. Nous avons un rendez-vous important tous ensemble. D’ici là, nous avons tout notre temps pour nous raconter nos souvenirs les uns aux autres. À vous l’honneur, mes enfants. »
L’après-midi fut consacrée au récit des enfants. Ils décrivirent la grande maison dans laquelle ils étaient tous rassemblés et le rythme de vie qui s’y déroulait. Les éducateurs qui leur apportaient un suivi personnalisé. Ils étaient, chacun, écoutés et toutes leurs demandes étaient honorées dans la mesure du possible ; mais l’impossible était loin. Ils étaient libres de poursuivre toutes leurs expériences. Chaque enfant devenait tuteur des plus petits et assumait volontairement sa responsabilité. Il était parfaitement clair que le fait de demeurer ensemble et soustraits du monde des adultes leur permettait de développer toutes leurs facultés sans barrière morale, protectrice ou craintive. La société des adultes leur offrait la possibilité d’être leurs propres instructeurs et c’est ainsi qu’ils s’entraînaient les uns et les autres. Leurs éducateurs leur prodiguaient des conseils et des directives, leur inculquaient les notions élémentaires de grammaire et de calcul. Pour le reste, on leur apprenait le rudiment des disciplines ancestrales telles que la lévitation, la télépathie ou la télékinésie. Ils se forgeaient leurs premières forces de cette manière en découvrant des techniques plus adaptées à eux-mêmes. Ensuite, ils développaient d’autres arts personnalisés. Finalement, chaque enfant se découvrait un don ou une attirance pour de nouvelles activités inconnues. Entouré et écouté par les autres, il affinait jour après jour son habileté. La fille brune avait ainsi découvert sa souplesse d’esprit pour lire les songes. Aussi bien ceux qu’elle produisait que ceux des autres enfants. Le garçon blond, quant à lui, s’était perfectionné dans plusieurs disciplines mais sans en privilégier une en particulier, même nouvelle. Il lui semblait qu’une intégration maîtrisée de plusieurs arts différents lui procurerait plusieurs cordes à son arc et qu’ainsi était son aspiration.
Le soir venu, ils étaient toujours en train de raconter les anecdotes qui s’étaient déroulées dans leur existence dans la grande maison. Certaines étaient amusantes et instructives, d’autres étaient tragiques et avaient provoqué la mort d’un des enfants. Des accidents difficiles à admettre mais, malheureusement, on n’arrive à rien sans prendre de risques. Les accidents sont un avertissement très violent qui conduit à la prudence pour le reste des enfants. Ceux qui ont péris sont pleurés et vénérés pour le don de leur vie à prévenir le reste de la communauté. Fort heureusement, ces tragédies sont exceptionnelles mais elles peuvent survenir d’un moment à l’autre si la vigilance est relâchée. C’est pourquoi les enfants sont très garants les uns pour les autres. Leur convention aurait pu être : « Protection, Assistance, Dépassement de soi ».
Lorsque le voyageur était arrivé dans l’île, aucun enfant n’avait cherché à en savoir plus et ils avaient poursuivi, indifféremment, leurs activités. Puis, il était venu personnellement leur rendre visite. Il avait conversé avec eux et, très rapidement, les deux enfants avaient compris qu’il était différent des autres adultes. Ils s’étaient mis à aimer et respecter ce grand étranger qui refusait son sort et continuait sa route quoi qu’il en soit. Il leur avait demandé conseil et les enfants s’étaient proposés pour le guider. Malgré l’échec de la première expédition, le voyageur n’était nullement découragé. Il prenait cet échec comme une clé pour poursuivre sa quête et avait finalement trouvé la serrure qu’il cherchait avec leur aide. Au moment du départ, ils avaient préféré rester chez eux avec leurs camarades mais, finalement, quelque chose de plus fort qu’eux les avait poussés ou les avait tirés à accompagner le voyageur. « C’était comme une flamme dans mon cœur ! » Dit la jeune fille. « Pour moi, c’était une attraction irrésistible ! Nous avons pensé que c’était purement sentimental et que cela disparaîtrait lorsque le voyageur serait parti. Pourtant, lorsque le bateau a appareillé, sans nous consulter, nous avons attrapé quelques affaires et sommes partis en courant vers le port en criant afin qu’on nous attende. »
« Je vous attendais. » Avoua le voyageur.
Le conquérant
Le conquérant avait passé la nuit à retrouver sa promise. Tandis qu’elle dormait à présent, il s’était habillé et avait descendu les grands escaliers. Il se retrouva dehors. L’air glacial lui gifla les joues mais il avait besoin de la fraîcheur de la nuit. Il s’en revêtait comme un manteau précieux. Il sentait son corps frissonner et la chaleur l’irradier. Le ciel était pur et les étoiles s’en étaient décrochées tellement leur scintillement crevait la nuit. Il se détendit.
Lorsqu’il rentra à l’intérieur, la princesse était encore endormie. Le conquérant l’observa tandis que les premières lueurs de l’aube lui caressaient les joues. Son ventre s’était beaucoup arrondi ces derniers jours. L’accouchement était proche mais toutes ses occupations l’avaient détourné de sa propre destinée. Il n’avait jamais eu d’enfant jusqu’à présent. Ses activités lui avaient fait sillonner la planète sans lui laisser le répit de songer à fonder une famille. Puis, tout s’était passé si vite ! La mission, la rencontre avec ce peuple étrange. Sa liaison avec la fille de leur chef. Les expériences stupéfiantes qui avaient changé et bouleversé leurs vies. La gestion de cet univers fantastique qu’on leur avait confiée. Beaucoup de temps avait passé depuis le début de leur saga. Presque un an déjà !
Un gémissement de douleur réveilla la princesse. Elle aperçut son amant en ouvrant les yeux et lui murmura : « Je crois que c’est pour bientôt ! » Il lui effleura amoureusement le ventre ; celui-ci frémissait de petits coups. « Je crois que celui qui est à l’intérieur est pressé de sortir, en effet ! » Remarqua le conquérant. « Veux-tu que nous rappelions ton père et qu’il t’emmène ? »
La princesse ouvrit grand ses yeux, frappée de surprise. « Mon père ? Alors que vous êtes en train de créer une organisation remarquable sur votre île ! Je n’avais jamais songé à t’accompagner jusqu’à maintenant. D’abord, je devais rester ici pour activer les téléportations et te ramener à chaque expédition. Ensuite et surtout, les transferts étaient trop dangereux pour mon état. Mais maintenant que vous avez accompli le passage de manière douce, j’ai hâte de venir avec toi et mettre mon enfant au monde chez moi, là-bas ! »
« Chez toi ? » S’interrogeait le conquérant. « Chez moi. » Répliqua tranquillement la princesse. « Et je crois qu’il ne faudrait plus tarder, maintenant, le temps presse ! »
« Très bien ! » Répondit le conquérant, nous partons après le déjeuner comme il était initialement prévu ! »
À l’heure dite, lorsqu’ils eurent préparé leurs bagages sommaires réduits à deux sacs de voyage, le conquérant prépara la barge amphibie et étudia minutieusement la trajectoire qu’il allait programmer grâce à la table d’émeraude.
« J’ai prévenu mon père. » Lui annonça la princesse qui le rejoignait. « Il s’occupera de la table de cristal lorsque nous serons partis. Mais pourquoi faut-il que nous gagnions la pleine mer ? »
Le conquérant terminait ses derniers préparatifs. « Parce que la manière naturelle est l’eau. L’eau est notre source, elle est la vie, elle est un don divin. C’est par elle que nous transitons de notre naissance à notre mort. C’est par elle que nous voyagerons. Elle nous permettra de franchir la porte sans dommage en agissant comme un tampon passif. »
« Et comment trouverons-nous la porte ? » Interrogea la princesse.
« Grâce à ton collier, mon amour. Je l’ai fait magnétiser lors de mon dernier voyage. Il nous servira de boussole. Savais-tu que la pierre est originaire de là-bas ? »
« Oui, mon père me l’avait dit lorsqu’il me l’avait donnée. » Répondit-elle simplement.
Le transfert avait été minutieusement calculé. Avec une précision d’horloge, la barge fut transportée au raz des vagues sur une mer calme. Ils naviguèrent pendant quelques minutes jusqu’à ce que la surface des eaux se changeât en un ballet tempétueux de rouleaux de plus en plus importants. La barge était parfaitement stable, ce qui les empêcha de chavirer. Soudainement, une lame haute de plusieurs dizaines de mètres se dressa devant eux telle une montagne.
« Accroche-toi bien ! » Lança le conquérant juste avant que leur barque fût engloutie dans le manteau de mer.
Mais il n’y eut ni secousse ni contrariété. Le seul choc fut celui de se retrouver brutalement dans un monde calme juste après un début de cyclone. Paradoxalement, la mer était aussi paisible qu’elle avait été agitée quelques secondes plus tôt. La brise se leva et le conquérant hissa la voile. L’embarcation filait sur la surface de l’eau. Moins d’une heure après, ils apercevaient la côte. En bon marin reconnaissant ses positions, le conquérant dirigea la barge vers le port.
Cette fois-ci, les guerrières n’avaient absolument pas l’air farouche. Mais ce ne changea absolument rien pour le conquérant car leurs grâces et leurs attentions ne lui étaient pas destinées. Elles emmenèrent sa princesse avec un grand soin. Le conquérant était surpris ce qui fit beaucoup rire l’écologiste. « Pourquoi les hommes ont-ils tant de mal à comprendre les femmes ? » Lui demanda-t-elle en riant. « Parce qu’ils en sont fascinés, comment en pourrait-il être autrement ? » Lui répondit-il.
Ils marchèrent ensemble le long de la plage. Il observa à la dérobée sa compagne de route. Elle avait beaucoup changé ; ses traits s’étaient affinés ; elle était vraiment très belle. Elle croisa son regard. Eh bien ! Comment me trouvez-vous ? » Le conquérant, gêné, répliqua : « Merveilleusement épanouie. Seraient-ce les bienfaits de vos élixirs ? » Elle sourit. « Ça et tout le reste. La vie que nous menons ici régénère les corps mais attendez de voir notre ami le scientifique. »
Celui-ci apparut. Lui aussi avait changé. Les rares cheveux blancs qui formaient sa toison s’étaient épaissis et révélaient désormais quelques couleurs de jais. « Alors ? Comment s’est déroulé votre voyage ? » S’enquit-il immédiatement sans ambages. « Parfaitement ! Un peu impressionnant au début mais la transition est très bien synchronisée. C’est une réussite, vraiment ! » L’homme de science rayonnait. « Oui, j’en suis très satisfait. Et je suis également très heureux de vous annoncer que tout est prêt. Nous sommes tous parfaitement au point. Je vous l’expliquerai plus en détail lorsque nous en aurons le temps. Ah ! J’aperçois notre commandant qui vient se joindre à nous ! »
Celle-ci arriva rapidement. Au premier coup d’œil, le conquérant constata sur elle les mêmes effets bénéfiques que sus ses autres compagnons. « Avez-vous déjà des enfants ? » Lui demanda-t-elle. « Non ! » Répondit le conquérant. « C’est mon premier. » Le commandant pouffa : « Ce sont vos deux premiers ! Vous avez un garçon et une fille en parfaite santé. Venez ! »
Tout était minutieusement organisé. Pas de cri, pas d’activité superflue. Dans la chambre où se reposait la princesse nul n’aurait pu croire que cela avait été une salle d’accouchement quelques instants plus tôt. La princesse était sereine et rien dans son visage qui respirait la douceur ne laissait supposer qu’un enfantement avait eu lieu. Sur ses seins, deux petits êtres sortis de nulle part et avides de connaissance ouvrait grand leurs yeux sombres, sensibles à tout ce qui bougeait. Lorsque le conquérant entra dans la pièce, avant qu’il ait dit un mot, deux petits regards le scrutèrent comme s’il avait été de la plus haute importance. Et lorsqu’il s’approcha de sa bien-aimée en lui murmurant quelques mots d’amour à l’oreille, deux petits sourires furent esquissés. Aussitôt après, ils s’endormirent profondément.
Le conquérant resta un moment sans rien dire. Juste tenir fermement la main de la mère de ses enfants. Elle avait toujours son visage serein. La délivrance ne l’avait pas marquée. Sans doute dû à des pratiques appropriées et très efficaces. Deux enfants ! C’était surprenant lorsque qu’il n’en attendait qu’un seul. Il lui en parla avec surprise. Elle avait ressenti, quant à elle, depuis longtemps qu’il y avait deux échos en son sein, mais elle avait préféré garder l’information pour elle. Ils parlèrent longuement ensemble de leurs projets. Elle avait décidé qu’elle resterait sur l’île avec ses enfants jusqu’à ce qu’ils soient sevrés. En attendant ce moment, elle allait se consacrer au problème de l’éducation de tous les enfants. Pour l’instant, elle était épuisée par l’effort malgré l’absence de trace sur son visage paisible. Il l’embrassa et sortit.
Il retrouva ses deux amies qui l’attendaient dehors. Il faisait très doux, la sérénité de la nuit était accompagnée par le sac et le ressac des vagues qui rythmaient le temps couche après couche. Le commandant était quasi invisible. La noirceur de sa peau nue se confondait dans la texture nocturne en comparaison avec celle de l’écologiste dont la blancheur persistante était inégalée. Le soleil avait apporté quelques touches de couleurs sans, toutefois, en ôter son aspect laiteux et opalin.
« Elle se repose. » Annonça le conquérant. « Comment avez-vous prévu l’éducation des enfants, hormis l’emploi du temps consacré par les hommes à la pédagogie ? » Leur demanda-t-il.
Le commandant rétorqua qu’elle s’occupait des guerrières et non des mères. Bien que parfaitement informée et favorable aux maternités, elle ne pouvait, en plus de ses responsabilités, prendre en charge ce ministère supplémentaire.
L’écologiste répliqua à son tour que cela ne pouvait incomber à une seule personne et que c’était à la société, tout entière, à s’occuper de cette obligation et à solutionner ce problème.
« Vous semblez oublier », coupa le conquérant, « que vous laissez aux hommes le pouvoir législatif ainsi que l’instruction. Ce qui aurait pour conséquences que les hommes dirigeraient, seuls, l’éduction des enfants ! »
« Que proposez-vous, dans ce cas ? » Interrogèrent les deux femmes.
« En tant qu’organisateur, je tenais à souligner cette lacune dans votre société. Nous venons justement d’en soulever l’importance avec notre jeune maman. Je pense qu’elle va nous aider. N’oubliez pas qu’elle est issue d’une civilisation très ancienne et dont les connaissances nous ont impressionnés ! »
Les deux femmes ne répondirent pas. Tous repensaient aux techniques apprises depuis leur contact avec ce peuple étrange. Toutes leurs technologies étaient fantastiques et très évoluées.
« Si elle reste avec nous et organise l’instruction et la vie sociale des enfants, ce sera extraordinaire. Elle pourra leur apporter toutes les semences de sa civilisation. Elle pourra compter sur notre appui déterminé malgré notre inaptitude. »
« Ce sera avec une grande joie partagée ! » Proclama la princesse qui venait de sortir à la recherche de son époux. « J’ai beaucoup réfléchi à ce point important et j’ai des propositions à vous faire mais, vu l’heure tardive, je vous révèlerai mes suggestions demain.
Le conquérant la prit par la main et tous regagnèrent leurs foyers. Les deux nouveaux parents s’approchèrent du berceau où dormaient paisiblement les deux jumeaux. Pour eux aussi, la journée avait été éreintante. « Je leur ai donné leur première tétée il y a une heure environ. Ils m’ont réveillée par leurs gazouillis. Dès qu’ils ont eu le mamelon sur leur petite bouche, ils ont tété goulûment. Ils dorment profondément, à présent. Nous pouvons aller nous coucher. Maintenant, je sais comment ils m’appelleront lorsqu’ils auront faim. »
Le maître
Le maître s’était levé tôt le matin pour s’entretenir avec son instructeur. L’astronome l’avait accompagné. L’aube était imminente. C’était d’ailleurs étrange dans cette cité céleste isolée dans l’univers que les journées soient rythmées par le soleil. La station spatiale était orientée autour d’un astre semblable à l’étoile de leur système solaire. La masse imposante de la structure tournait sur elle-même mais n’ayant pas la dimension de la Terre, des technologies astucieuses avait réussi l’exploit de simuler le jour terrien. La rotation avait été étudiée de manière à simuler l’attraction terrestre. Mais, par sa taille, plusieurs révolutions se déroulaient durant la journée. Cependant, sans arrangement, le jour n’aurait duré que quelques minutes à peine. Alors, on avait immergé la station dans une bulle intermédiaire qui compensait le mouvement réel et induisait un mouvement apparent. La combinaison des deux mouvements déterminait une course virtuelle qui s’alignait sur celui de leur Terre natale. Ainsi, les journées duraient vingt-quatre heures, il y avait un matin et un soir, une journée et une nuit. C’était la première chose qu’avait remarquée l’astronome. Avec le maître, elle avait cherché à en savoir plus. Et pour en apprendre davantage, ils s’étaient fixés comme objectif de comprendre les univers bulle.
Ils s’étaient, pour cela, donné rendez-vous avec l’un des instructeurs ; notamment celui qui en maîtrisait le plus la conception.
« Il faut faire attention à ne pas en créer par accident et, surtout, à ne pas les engendrer inconsciemment. Pour plusieurs raisons. La première c’est qu’ils sont quasi indétectables. Il serait plus facile à un aveugle de chercher une aiguille noire dans une forêt qu’en dénicher un dans un espace de quelques mètres cubes. Je m’explique. À l’instar des trous noirs qui sont de nature invisibles mais détectables à cause de leur gravité démesurée, essayez de déceler dans un espace quelque chose qui est un non-espace. Vous l’avez deviné, ce n’est pas en explorant l’espace au millimètre cube près qu’on pourra les déceler. Rappelez-vous la manière dont ils sont créés. Un peu comme lorsque vous faites claquer la lanière d’un fouet. Lorsque vous repliez l’espace, les trames se déploient à des vitesses supérieures à celle de la lumière sans quoi les grands déplacements interstellaires seraient impossibles. Et c’est la rupture de la continuité de la vitesse qui provoque une boucle et boucle l’espace. Au point d’intersection de la boucle, il se développe une fermeture ou une porte si vous voulez. Cette porte est close et il est très difficile de la franchir. Surtout dans les deux sens. Cependant, il existe une différence de pression par rapport à l’intérieur et à l’extérieur de la bulle. Cela ne provoque pas de champ gravitationnel mais une accumulation d’énergie improbable. Ce qui fait qu’en certains lieux, bien que vous en ayez exploré tous les interstices, vous pouvez détecter des différences d’énergie subtiles. Ces pics d’énergie correspondent à la présence de bulles univers et représentent les portes qui y donnent accès. Quant à les traverser, c’est une autre affaire. Vous comprenez maintenant l’importance de ces bulles et vous en avez la responsabilité à plusieurs niveaux. Ce qui représente la deuxième raison pour laquelle il faut redoubler d’attentions. Vous avez plusieurs niveaux à acquérir Le premier niveau est celui de les créer ; vous en avez désormais la possibilité. Le deuxième niveau est celui de pénétrer à l’intérieur et d’en ressortir ; ce qui fait en réalité deux étapes très différentes l’une de l’autre. Le troisième niveau est celui de détecter la présence de ces non-espaces dans l’espace ; vous concevez parfaitement que vous pourriez – en théorie du moins – en faire cohabiter une infinité dans la pointe d’une aiguille. Enfin, le quatrième niveau est celui de les refermer ; la boucle peut être ouverte et la bulle redevient alors espace. »
Le maître et l’astronome avaient, patiemment et avec grand intérêt, écouté très attentivement leur professeur. « Précisément, » dit le maître, « nous voudrions engendrer une bulle sur la Terre elle-même. Cette bulle nous permettra en premier lieu d’expérimenter et découvrir cette particularité cosmique et justement de gravir tous les niveaux que vous nous avez décrits. Mais pour cela, nous avons, bien entendu, besoin de votre aide. Pouvez-vous nous assister ? »
« C’est entendu et de plus, vous avez raison, il est non seulement très intéressant d’étudier ces phénomènes, mais il est important d’en maîtriser le concept. Quand comptez-vous vous mettre à l’ouvrage ? » Leur demanda l’instructeur.
Le maître et l’astronome se regardèrent d’un œil complice : « Mais, tout de suite. Afin de commencer notre mission ! »
L’instructeur les dévisagea rapidement sans être surpris. « C’est entendu ! Rejoignez vos compagnons et retrouvez-nous dans deux heures dans le grand amphithéâtre. »
Ils se séparèrent. Les deux amis orientèrent leurs pas vers les premières terrasses qui avaient allumé leurs lampes. Un excellent petit déjeuner semblait de bon aloi aux deux intimes.
Ils furent bientôt rejoints par le reste de l’équipe qui, s’étant réveillé, était parti à leur recherche. Tout en prenant leur repas, le maître leur exposa son projet. Chacun des dix arrivants approuvèrent de manière enthousiaste. Et, lorsque le guerrier souhaita connaître le moment de la mise en exécution de l’entreprise, le maître répondit simplement : « Tout de suite ! »
Lorsqu’ils arrivèrent dans l’amphithéâtre, les trois instructeurs étaient déjà présents accompagnés d’un quatrième personnage. Dès qu’ils furent en présence, il se présenta. Il semblait aussi vieux que l’univers. Cependant, malgré les rides profondes, il irradiait de son être une grande droiture. Il semblait représenter à lui tout seul l’héritage complet de toute la science de l’univers. Il était d’apparence humaine mais sa vieillesse lui donnait l’aspect d’un être surnaturel.
« Bonjour à tous ! Je suis le mentor. Mon rôle est d’assister ceux qui transitent entre les mondes. Mes confrères m’ont appris votre désir et m’ont proposé de vous aider. Mon aptitude et mon savoir sont à votre disposition. Vous souhaitez créer une bulle univers à proximité de la Terre. Par quel moyen comptez-vous vous rendre d’un monde à l’autre ? »
Le maître répondit : « Je pensais que la technique et l’emprise du chant permettait le transfert d’un monde à l’autre ! »
« Attention ! Je me suis mal exprimé. » Corrigea le mentor. « Le chant vous transporte d’un monde à l’autre, c’est entendu. En ce qui concerne les bulles, il en va tout autrement. N’oubliez pas que la bulle est un monde clos. Difficile d’y entrer ; pratiquement impossible d’en sortir. C’est pour cela qu’il faut permettre une ouverture. Voyons ! Votre planète est en grande partie composée de mers et d’océans. Nous pourrions concevoir une bulle dans l’océan. Ce serait préférable à l’espace car les conditions pour effectuer les transferts pourraient être interceptées et ce n’est pas votre choix. L’océan, au contraire, est vaste et s’étend sur une surface sphérique qui nous offre beaucoup d’avantages. Il s’y déroule fréquemment des intempéries qui permettront de masquer très efficacement vos passages. Avez-vous déjà essayé de replier la mer ? »
« Nous ne sommes pas aussi expérimentés que toi. » Avoua le maître. « Mais nous sommes très enchantés de partager ta science. Comment replie-t-on la mer ? »
Le mentor sourit. « Venez, nous allons faire nos essais et nos apprentissages sur un terrain adapté. »
Puis, soudainement, il lança une note suraiguë que tous reprirent et soutinrent. La note était pure, sans variation, sans tremblement. C’était la force que chacun y donnait qui donnait la signification de ce chant simple et dénué. Ils furent tous instantanément transportés au-dessus d’un océan sans fin.
« Simple passage ! » Souligna le mentor. « Voici notre terrain d’expérience. Nous allons travailler une discipline assez particulière. Ce n’est plus l’espace qui sera notre support mais l’eau. C’est beaucoup plus limité en possibilités mais assez intéressant. Ce n’est pas la densité de l’eau qui va changer quelque chose puisque les voyages intersidéraux replient l’espace, la matière et le temps. Non, ce qui change dans cette matière, c’est la propriété intrinsèque de l’eau. »
« Et quelle est cette propriété intrinsèque de l’eau ? » Lui demanda le maître.
« L’eau, c’est Dieu ! » répondit simplement le mentor. « L’eau est le canal naturel par lequel circule l’esprit de Dieu. C’est le berceau de la vie, c’est la mémoire de l’humanité. Venez ! Groupez-vous de part et d’autre de moi en ligne face à la mer ! »
Ils se déployèrent et prirent leurs positions. Aussitôt le mentor entonna son chant. Les douze compagnons enchaînèrent et modulèrent consciencieusement les notes. Comme auparavant, la matière, l’espace et le temps vibrèrent dans l’intensité de la mélodie mais avec une différence fondamentale : c’était vivant ! L’eau se repliait comme ils avaient déjà replié l’univers mais ils ressentaient tous que c’était de la matière animée de vie. Ils se concentrèrent et l’amour jaillit du chant. L’eau continuait à se déployer lorsque le mentor changea le rythme de la mélodie. L’eau se referma alors sur elle-même et les engloba. Mais avant que la bulle se clôturât, le mentor reprit l’intensité première du chant et la bulle se rouvrit.
« Voilà ! J’ai arrêté la transformation car sinon, nous aurions été aspirés dans la bulle et nous aurions eu beaucoup de peine à en sortir. »
« N’y a-t-il aucune possibilité d’en échapper ? » S’inquiéta l’astronome. « Ce n’est pas impossible mais très difficile. Vous ne devrez jamais y entrer tous à la fois car vous ne pourrez effectuer des transferts que de l’extérieur, ne l’oubliez jamais sinon ce sera l’univers entier qui vous oubliera ! »
« Nous comprenons parfaitement ! » Le rassura le maître. « Maintenant, nous pouvons rentrer chez nous et nous mettre à l’œuvre. Nous avons l’intention de créer une bulle dans les océans de notre Terre. »
« Très bien ! » Acquiesça le mentor. « Ne négligez pas vos enseignements et mes recommandations ! Rejoignons pour l’instant vos instructeurs. »
Ce soir-là, ils étaient tous réunis autour d’une table. Les douze compagnons, les trois instructeurs et le mentor. Ils avaient fait le point de leurs apprentissages et leurs connaissances. « Pour quelle raison souhaitez-vous créer cette bulle univers dans votre monde originel ? » Demandèrent à nouveau les instructeurs. Le maître observa tous ses compagnons et, après un regard de connivence, répondit en leur nom : « N’oubliez pas que vous nous avez chargé d’un message pour nos semblables, nos frères et sœurs. Vous comprendrez aisément, que tous ne réagiront pas à la même vitesse. Certains seront prêts, certains auront besoin d’être formés, pour d’autres cela risque d’être plus long. Or, toutes nos connaissances ne doivent pas être toutes révélées en même temps et à tout le monde. Beaucoup de savoirs pourraient s’avérer dangereux s’ils étaient aux mains de personnes fanatiques ou maléfiques. C’est pourquoi nous avons besoin d’un lieu isolé dans lequel nous pourrons faire venir, par petits groupes, ceux que nous y inviterons. Dans ce lieu retranché nous pourrons mener à bien toutes les expériences que nous voudrons étant donné l’accès difficile voire impossible pour y pénétrer et, surtout, pour en sortir. Afin d’apporter la connaissance, ce camp dérobé est la meilleure solution ! »
Les quatre instructeurs se concertèrent à leur tour en convinrent ensemble du bien-fondé de la requête. « Vous avez raison ! Cela vous permettra d’être à la fois tout près et suffisamment éloignés en même temps. D’autant plus qu’il vaut mieux commencer par de petits groupes. Et, plutôt que les emmener ici, nous pourrons éventuellement intervenir sur place. C’est un choix très judicieux et pertinent. Bien ! Il ne nous reste plus qu’à nous mettre à l’ouvrage ou, de préférence, à vous mettre au pied du mur car cela va être pour vous tous l’occasion de pratiquer votre art ! »
« Alors, commençons tout de suite ! » Trancha le maître. « Mais nous devons, avant tout nous rendre sur Terre. »
« Rien de plus facile ! » Répondirent les instructeurs. « Il suffit de mettre en application vos connaissances et projeter la trajectoire à suivre. »
C’est ce qu’ils firent. Ils entonnèrent le chant du retour et purent expérimenter en toute conscience ce qu’ils avaient subi inconsciemment pour leur voyage d’arrivée. La grande maison du maître demeurait semblable depuis leur départ. Et c’est un peu surpris et désorientés qu’ils retrouvaient le lieu d’où ils étaient partis. Mais ils n’allaient pas y rester longtemps. Leurs apparences physiques avaient considérablement changé et leur travail exigeait désormais qu’ils soient dans d’autres lieux.
Le maître s’adressa aux instructeurs. « Où nous conseillez-vous de commencer ? »
Ils répondirent immédiatement : « Nous avons un site très éloigné de la surface de la Terre. En fait il s’agit des derniers vestiges de ce que vous appelez ‘Atlantide’. Les atlantes nous ont rejoint il y a de cela très, très longtemps. En revanche, toutes les cités ne sont pas complètement englouties. L’une d’elle, en l’occurrence, est située incroyablement en dessous de la surface à plusieurs centaines de kilomètres. Bien entendu, nous avons préservé le site afin qu’il ne soit pas endommagé par les nappes volcaniques très proches. Mais l’accès est resté inviolé par votre civilisation. »
Le transfert fut chose aisée. Après tout, il ne s’agissait que d’un déplacement infime. Toutefois, il fallait prendre en compte la géomorphologie de la Terre car les déplacements différaient de ceux dans l’espace. « À chaque degré de déplacement il y a une méthode appropriée. » Expliqua le mentor. « Pour les navigations intra planétaires il existe des lois différentes de celles qui concernent l’immensément grand. Sachez également qu’il est possible de voyager dans l’infiniment petit mais que, paradoxalement, les lois y sont beaucoup plus complexes et déroutantes. Car plus on voyage petit, et plus on comprime le temps qui n’est non seulement pas compressible mais qui fait partie de notre essence. Je peux même vous assurer qu’on se rapproche davantage du Créateur en voyageant dans l’infiniment petit que dans l’infiniment grand. Mais ces voyages feront l’objet d’une initiation plus particulière si besoin est. En ce qui concerne les déplacements à moyenne échelle, c’est-à-dire humaine, on replie l’espace, le temps et la matière en tenant compte de tous les paramètres de la Terre, des planètes du système solaire ainsi que du soleil. Les galaxies font également partie des moyens utilisés avec plus de recul, évidemment. Mais vous allez vous en rendre compte par vous-mêmes ! »
Effectivement, lorsque les premières notes du chant se déployèrent, leurs corps flottèrent et subissaient une sorte d’attirance magnétique. « Vous sentez les corps céleste proches ? » Avertirent les instructeurs. En effet, chaque masse importante était ressentie comme une liaison. « Ici, les transferts ressemblent plus à des déplacements de balancements de cordes en cordes. En revanche, cela nécessite beaucoup moins d’énergie. Votre lune serait également un moteur fantastique si votre science savait l’utiliser car on peut s’en servir comme d’un balancier. »
Ils arrivèrent ainsi, assez rapidement, vers le monde enfoui.
Le sage
Le sage avait retrouvé ses origines. Tout ce qu’il avait traversé dernièrement s’était effacé comme un dessin sur le sable. Il avait changé. Il avait compris le sens de sa vie et de sa mort. Il se souvenait d’avoir vécu comme il se souvenait d’être mort. La mort physique n’avait été qu’un passage.
« Alors, as-tu suffisamment exploré la mort ? » Lui lança le passeur tout en le toisant de sa haute taille.
« La mort ? » Lui répondit le sage. « D’après ce que j’ai vu et observé, la mort n’est rien d’autre que l’abandon et la résiliation de soi. On se laisse mourir, on accepte de mourir pour mieux revivre. À croire que le créateur a semé la mort au cœur de la vie ainsi que la vie au cœur de la mort de sorte que chaque état engendre l’autre comme la nuit succède au jour et le jour à la nuit. »
« Et es-tu satisfait de ce que tu as découvert ? » sonda le passeur.
« En un sens oui car j’ai commencé mon premier voyage à l’état conscient par la mort. Je suppose qu’auparavant j’ai expérimenté le passage de la mort à la vie juste avant ma naissance mais à l’état inconscient cette fois-ci. Mais je sais pourquoi à présent. L’enveloppe humaine est limitée à une seule vie, à une seule expérience. Le tissu humain n’est pas capable de supporter plusieurs consciences en même temps. Ses chromosomes et ses neurones ne sont pas conçus pour cela. Et si cela doit se produire, la folie en est le résultat. C’est pourquoi, pour pouvoir absorber mes multiples existences antérieures, j’ai acquis un nouveau corps plus évolué et plus fort. Mais vous êtes également présents à chaque étape vous, les formidables êtres de lumière ! Je pensais que rencontrer Dieu était impossible du fait de la limite de l’être humain ainsi qu’à chaque étape d’évolution. Pourtant, puisque je peux vous voir et vous parler est-il possible d’entrevoir une image du créateur ? »
« C’est possible. Continue ce chemin qui monte. Tu trouveras la réponse à ta question un peu plus haut. » Paracheva-t-il sans autre explication.
Le sage ne répliqua pas et ne posa pas d’autre question. L’heure n’était plus aux questions. Il acceptait tout ce qui lui était arrivé. Il ne cherchait plus à comprendre ni à croire quoi que ce soit, il était devenu comme un voyageur qui découvre de nouveaux paysages sans se demander pourquoi ils sont là. Ils y sont et c’est le principal. Accepter ce qui arrive était la chose la plus importante dans le cœur du sage. Il cheminait tranquillement sur un petit chemin qui montait en pente douce. Le trajet n’était pas très important car il apercevait une construction à quelques centaines de mètres environ. Le passeur l’accompagnait sans dire un mot mais cela ne dérangeait pas le sage. Tout en marchant, ses pensées remontaient ses souvenirs dans son réseau d’âmes. Sans chercher à réfléchir, il se remémorait la traversée qu’il avait effectuée depuis sa propre mort. Paradoxalement, il ne s’était jamais senti aussi vivant depuis qu’il avait entrepris ce premier pas.
« Approche ! » Lui tonna une voix familière. Là, drapé de blanc, un personnage de la même taille que lui le toisait. « Approche puisque tu désires connaître ton créateur ! »
Le sage se rapprocha. Il n’était pas intimidé bien qu’il aurait peut-être dû l’être, pensait-il. Son interlocuteur mystérieux semblait le défier comme s’il prétendait l’éprouver. Mais le sage était mort une fois et se sentait vivant. Il toucha le pan de la cagoule qui masquait la face de celui qui l’apostrophait. D’un geste, le sage lui releva la capuche et découvrit enfin les traits de son interlocuteur : Ses propres traits.
« Surpris ? Pourtant chaque fois que tu t’adresses à moi, je suis à ton image comme tu es à la mienne. Chaque pas que tu fais vers moi, j’en fais de même. Je me rapproche lorsque tu te rapproches ; je m’éloigne lorsque tu t’éloignes. Ainsi où que te dirigent tes pas, nous sommes unis et en harmonie. »
« Qui es-tu en réalité ? » demanda le sage.
« Qui suis-je ? Mais je suis toi et bien davantage ; je suis ton avenir et bien davantage ; je suis ton passé et bien davantage. Je suis celui qui unit ton passé à ton avenir et celui qui unit ton futur à ton passé par la création. Ainsi tu te crées toi-même ; ainsi tu es ton propre créateur ; ainsi tu es moi et je suis toi. Il en est ainsi pour toutes les myriades de créations de l’univers. Il existe deux points où toute la création est unique et où l’on m’appelle Dieu. Mais ces points n’existent pas. Ils existent pour Dieu seul mais n’existent pas pour la création. L’origine de l’un des points est un point de néant. À l’opposé, il existe un autre point où la création est en pure expansion et j’y figure aussi. »
« Alors, l’aboutissement de tout cela était de te rencontrer ? » Postula le sage.
« Aboutissement ? Je te répondrai : Naissance. Tu as connu la mort ; tu as découvert que tu vivais toujours ; tu as réalisé ta métamorphose ; tu as atteint mon image. Aujourd’hui nous fusionnons. Nous sommes le créateur ; tu es moi et je suis toi. »
Le sage et le créateur fusionnèrent ensemble. Ils firent un. Un éclair déchira le cosmos. Ils se firent néant.
Curieusement, quand on retourne au néant, c’est pour se réveiller aussitôt dans un autre plan.
« La mort n’existe-t-elle pas ? » Demanda le sage.
« Le terme existence ne s’applique qu’à ce que j’ai créé. » Lui répondit le créateur. Ce que j’ai créé ne peut être défait car j’y ai déposé ma trace, ma présence. Le néant ne désigne qu’une absence de création. À partir du moment où du temps, de l’espace et de la vie ont été développés, le néant ne peut plus se manifester parce que la création est marquée. »
« Comment cela, marquée ? » Questionna le sage.
« Je crée à mon image. Ce qui signifie que je me développe comme l’arbre étend ses branches et ses feuilles. Tout ce que j’engendre est relié à moi parce que je ne peux reproduire que ce qui me ressemble. » Enseigna le créateur.
« Pourquoi ? Es-tu limité ? Ne peux-tu pas inventer autre chose ? » Suggéra le sage.
« Autre chose que ? Je suis Dieu ! Je ne suis pas limité, je représente l’immensité, l’infini et toutes les possibilités auxquelles jamais vous ne pourrez accéder, même en prenant le temps qu’il vous faut ! Je suis Dieu et tout ce que je procrée porte ma marque ! » Trancha le créateur.
« Alors, s’il n’y a rien d’autre que toi dans tout l’univers, qui est le mal ? Pourquoi les religions séparent-elles le bien du mal ? » Poursuivit le sage.
« Il y a deux points fondamentaux dans ta question : Le mal et la religion. En ce qui concerne le mal, J’ai créé la vie avec de l’espace, de la matière et du temps. Pour que le tout fonctionne, il faut générer des flux afin que l’espace s’accroisse, que la matière se densifie, que le temps s’écoule, que la vie évolue. Je dois y canaliser de l’énergie afin que le tout aille dans une même direction. En conséquence de quoi, la lumière génère fatalement de l’ombre, la matière des perturbations, le futur du passé, la vie de la mort. Si tu préfères, la vie cosmique produit une énergie résiduelle tout en évoluant. Cette énergie, c’est le mal. Le mal est non seulement nécessaire, mais sa production est naturelle. Mais comme tout déchet, il faut laisser le mal aller vers son destin. Et si certains s’attachent au mal, ils s’attachent également des boulets à leurs pieds. Ils freinent un peu l’ensemble mais ils sont voués à l’échec. Le mal n’est rien d’autre qu’une énergie usée qui finira non pas par être anéantie mais sombrera dans un trou noir et redeviendra à nouveau création. Ce qui signifie que ceux qui suivent le mal prennent, en réalité, un chemin très détourné qui les ramènera vers le bien ; mais au prix d’une métamorphose sans conscience. C’est-à-dire que leurs esprits seront refondus. Dis-toi bien que j’ai semé le bien comme le mal dans le cœur de l’homme comme le jardinier prépare la terre, l’eau et la graine. Quant à la religion, c’est la soupape de sécurité de l’homme. Dans le cœur de l’homme, il y a l’amour et la haine, le bien et le mal. J’ai séparé l’unité de l’homme en deux êtres distincts : l’homme et la femme afin que l’amour s’écoule plus facilement mais, malgré cela, l’homme est instable. Il a besoin de racines. Il a besoin de se rassurer parce que l’évolution est un arrachement à chaque pas. C’est pour cela qu’il y a la religion, la foi. Certains s’en servent comme d’un bâton pour avancer puis, au cours de leur vie n’en ont plus besoin, d’autres s’y engluent, d’autres la renient. Mais au bout du compte, l’oiseau doit voler de ses propres ailes. La foi tient le rôle de tuteur et rien d’autre. Mais il ne faut pas tout rejeter. La foi est un excellent outil que j’ai semé dans le cœur de l’homme. C’est à lui de bien utilise son outil. Mais en aucun cas, la foi n’est un maître ! »
« Qu’allons-nous faire maintenant ? » Demanda le sage.
« Nous allons explorer, ensemble, le dernier monde qu’il te reste à découvrir car tu l’as déjà traversé mais à une époque où tu n’étais pas encore conscient : ton enfance. »
« Ensemble ? Tu vas donc rester avec moi ? » Souligna le sage.
« Rester ? Mais je ne t’ai jamais quitté ! Je représente la marque que j’ai ensemencée en toi à l’instant où je t’ai créé. Tu n’as jamais su me matérialiser. Grâce à ton processus d’évolution, tu as réussi à me concrétiser. Désormais, je suis toi aussi bien que je suis Dieu ton créateur. Viens ! Notre voyage va commencer. »
« Quelle est notre première destination ? » Demanda le sage.
« Renaissance, voyage et reconstruction. » Répondit le créateur. « Car l’éternel recommencement est Dieu. »
« Comment procède-t-on ? » Quémanda le sage car il était très curieux de ce nouveau retournement.
« Tu meurs comme tu nais, tu nais comme tu meurs. Tu passes d’un seuil à un autre. Et peu importe de quel côté du seuil tu te trouves car tu vis éternellement. Depuis que tu es mort, tu t’es reconstruit, rassemblé, réorganisé. Ta conscience s’est ouverte et tu t’es reconnu et tu m’as reconnu. Et tu sais que je suis toujours avec toi depuis que j’ai créé le monde. »
« Mais pourquoi faut-il naître, mourir, renaître à nouveau, mourir encore et ainsi de suite ? »
« Parce que, à chaque cycle, tu me ressembles de plus en plus. Ton acquis prend beaucoup de valeur à chaque tour. Tu voulais aider les humains ? Tu vas en avoir l’occasion car tu vas retourner chez eux pour les enseigner et les faire évoluer. »
« Mais pourquoi naissons-nous sans mémoire ? Pourquoi avons-nous tout oublié de nos vies antérieures ? » Implora le sage.
« Sans mémoire ? L’oubli apparent que tu crois n’est rien d’autre qu’une nouvelle réorganisation de tout ton réseau d’âmes. Depuis ta mort, tes yeux ont vu de nouvelles dimensions, tu as réalisé quelle était ta véritable structure. La naissance apporte une nouvelle combinaison – toujours la mieux appropriée – qui va conditionner ta nouvelle expérience d’humain mortel. Étant donné que la nouvelle combinaison est unique, elle n’a pas de mémoire puisqu’elle n’a jamais été réalisée auparavant. Il n’empêche pas moins que toute ta structure est toujours présente. Et même si elle a été modifiée, tous tes souvenirs existent quelque part en toi. À ta prochaine mort, tu confronteras à nouveau l’acquis par rapport à l’expérience ancienne. Tu grandiras encore plus extraordinairement à nouveau et ainsi de suite. Mais ne t’impatiente pas. L’éternité n’est rien d’autre qu’une ligne infinie de temps. Tu es à la fois présent dans cette infinité et petit à petit, tu vas te détacher du temps. Et ce cycle de vie et de mort, qui t’impressionne tant aujourd’hui, ne sera rien de plus qu’un changement de saison lorsque tu auras mûri davantage. Nous avons l’éternité pour cela. »
Alors, la fonte du sage et du créateur se fit plus forte et s’intensifia dans une incandescence. Tout le réseau qui formait le sage se métamorphosa dans une harmonie sereine et parfaite. Le sage sentait sa pensée s’éclaircir et augmenter sans cesse. Sa pensée s’étira à l’infini ce qui lui fit une drôle de sensation ; comme s’il se noyait dans le vide. Il avait tendance à résister car il pensait mourir pour de bon cette fois-ci. Puis il accepta subitement et s’endormit profondément.
Il n’y eut aucune activité pendant un très long moment. La vie s’était réduite à néant. Presque. Lentement, très lentement, il y eut des mouvements d’abord, à peine perceptibles puis, un peu plus contrôlés. Un peu de lumière diffusait dans ce nouvel univers. L’obscurité régnait la plupart du temps mais, de temps à autre, une faible clarté s’installait. Toutefois, il était impossible de distinguer quoi que ce soit. En revanche, il y avait beaucoup de courants d’énergie qui se transformaient. Au début, on n’en ressentait que de sourdes vibrations puis, au fur et à mesure, cette énergie s’était comme colorée. Elle avait acquis de nouvelles propriétés. Elles étaient nombreuses. Quelquefois très douces, quelquefois plus impétueuses mais pas dérangeantes pour autant. Il y avait aussi quelque chose d’indéfinissable qui semblait régler le temps de l’univers comme un métronome. À intervalles réguliers, un coup d’énergie était dispersé dans l’espace. Autre chose de sensible également : l’univers dans lequel il se trouvait n’était pas en expansion mais en régression. Le temps était-il reparti en arrière ? Impossible de le savoir mais, bientôt, ce qui devait arriver arriva : Le repli inexorable de l’espace l’atteignit. La vie devenait dès lors impraticable. Il fallait échapper à ce piège mortel ! Alors, il lutta de toutes ses forces contre ce qui l’entourait. Et les efforts qu’il fit furent excellents car il parvint à aboutir. Il troua cet univers ridiculement trop petit pour lui. La voile céleste se déchira. Il était heureux et il poussa son cri de victoire. Il avait gagné ! La lumière jaillissait comme pour l’applaudir. C’était un jour de triomphe.
Les vents froids soufflaient sur la lande et les décisions étaient dures Pourtant chacun tenait sa place : explorateur, bâtisseur et gardien. C’est ainsi qu’en défiant l’hiver, ils trouvèrent la mesure pure D’une alliance imparfaite mais humaine, debout jusqu’au matin.
Durant la nuit, il y eut l’orage ; une tempête se leva. Chacun ne tenait plus en place et se regardaient tour à tour. Puis un éclair illumina et le tonnerre après gronda ; D’un même geste, d’un même élan, ils sortirent à bride abattue.
Le voyageur
Le voyageur huma l’air frais de la plage. Sa guerrière préférée ne disait mot. Il lui avait proposé de partir avec lui mais elle désirait rester. Elle était enceinte et souhaitait que son enfant grandisse au milieu des siens. Le voyageur soupçonnait que c’était surtout une invitation à revenir. Il reviendrait certainement une fois qu’il aurait acquis la liberté d’aller et venir à son gré. Après tout, s’il réussissait sa mission, il pourrait la recommencer quand il voudrait. C’est pourquoi il n’y avait aucune tension entre eux. Elle savait qu’il avait une tâche à accomplir et qu’il ne la rejoindrait qu’après s’en être acquitté.
Ce soir-là, le vent soufflait vers le large. Le bateau était prêt à appareiller. Le capitaine était nerveux mais n’en laissait rien paraître auprès de ses hommes ; il se montrait calme et attentif. Il avait repris son livre de bord sur lequel étaient consignées toutes les manœuvres effectuées jusqu’au moment où la tempête s’était levée ainsi que les cartes correspondantes avec les point annotés. Il lui semblait tout naturel qu’ils émergeraient au même point. Il avait également veillé à l’approvisionnement de l’intendance ; son cuisinier était occupé ailleurs et lui avait demandé de s’en charger. Il attendait.
Le voyageur était sur la colline où trônait la stèle. Il savait que le départ était imminent mais il devinait que quelque chose lui échappait. D’abord, pourquoi la pierre centrale était-elle déplacée. Apparemment, elle était inutile pour le transfert aller. Alors, si elle est nécessaire pour le retour, pourquoi n’est-elle pas à sa place ? Mais bien sûr ! Parce qu’une fois que l’on est retourné dans l’ancien monde, on ne peut plus déconnecter le système de transbordement. Le système doit donc agir comme un accumulateur. La pierre maîtresse permet de capter les énergies – reste à savoir lesquelles – et, lorsque le site est chargé, il suffit de déplacer la pierre. L’énergie, ainsi accumulée ne peut servir qu’une fois. Ingénieux ! Il faut souhaiter que la charge ait été satisfaisante. Cela ne faisait que trois jours que l’instrument était ranimé ; le voyageur espérait que cela suffirait.
Il fit part de ses observations aux enfants. Ceux-ci continuaient à le suivre comme s’il était leur mentor. « Il doit y avoir un déclencheur, tu as raison ! » Acquiesça la fille brune. « Oui ! Quelque chose a dû provoquer ton passage et cette même inconnue doit provoquer le passage dans l’autre sens. » Répliqua le garçon blond. « Montre-moi ton poignard ! » Lança la fille d’un regard éclairé. Le voyageur sortit la dague qu’il portait à sa ceinture et la tendis à la fille. « Regarde ! Je l’avais remarqué inconsciemment pendant notre expédition sur la montagne. Je savais que je l’avais vue quelque part mais je n’arrivais pas à m’en souvenir. La pierre qui est enchâssée est de la même nature que celles que nous avons observées sur le site. Serais-tu déjà venu ici, voyageur ? »
Le voyageur tournait et retournait le manche devant ses yeux. Il l’avait complètement oublié. Un détail, qu’il connaissait pourtant, perdu dans le désordre de tous les évènements qui s’étaient déroulés jusqu’alors. Pourquoi n’y avait-il pas pensé lui-même ?
« Je ne crois pas. Cette arme me fut offerte par un ami il y a longtemps. Depuis je la porte à mon côté et elle est devenue comme une partie de mon corps. Celui qui me l’a donnée m’avait averti qu’elle possédait une âme et qu’elle guiderait chacun de mes pas si je l’endossais et la faisais mienne. Au fil du temps, elle s’est fusionnée en moi. C’est parfois un autre bras, tantôt une autre main. J’en ai tellement pris l’accoutumance que je n’y avais pas prêté attention. Croyez-vous qu’elle agit comme catalyseur des transferts ? »
« Nous le saurons cette nuit. En tous les cas, regarde toi-même, ce sont bel et bien les mêmes pierres ! ». La jeune fille posa la pierre sertie sur la poignée contre l’une des pierres du site. Un bref éclair scintilla. Elle renouvela son geste sur d’autres pierres et obtint à chaque fois un petit éclat similaire et succinct mais parfaitement visible. Elle tendit l’arme au voyageur : « Tiens, voici ton billet de retour ! » Le voyageur remit son arme à sa ceinture.
Avant le départ, il alla s’entretenir avec la doyenne mais celle-ci ne l’éclaira pas davantage. Pas plus que le doyen qui ne détenait aucune information supplémentaire. Le voyageur comprit alors que les habitants de l’île n’étaient pas ses dirigeants. Ils étaient là pour faire vivre l’île et accueillir, éventuellement, ceux qui, comme lui, y faisait escale. D’ailleurs, personne ne s’opposait à leur départ. Personne n’avait envie de les suivre non plus. Ce lieu avait été créé dans un but bien précis. Tout était superbement organisé de l’intérieur. D’autres forces extérieures s’y manifestaient tels les transferts, le site et la stèle, les évènements dans la montagne.
C’était le soir. Une brise légère fouettait les joues du voyageur. L’air était chargé d’embruns. Une odeur d’iode emplissait les poumons du voyageur. Il huma le parfum. L’essence du départ, pensait-il. Les ancres furent hissées. Le crépitement des chaînes se propageait dans l’espace du port. Le voyageur emprunta la passerelle. On largua les amarres.
« Attendez-nous ! » Crièrent les deux adolescents. Ils sautèrent à bord et se présentèrent au capitaine. « Permission de monter à bord, Monsieur ? » Le capitaine les dévisagea d’un trait du regard. « Allez voir mon second, présentez-vous, il vous donnera votre poste. Vous le trouverez à la cuisine ! » La fille brune et le garçon blond sourirent au clin d’œil du capitaine et descendirent en trombe au pont inférieur. Le voyageur était en train d’arranger ses bagages dans sa cabine lorsqu’il les aperçut. Sans dire un mot, il continua ses aménagements. Sans dire un mot, les enfants s’assirent à même le plancher et attendirent. Au bout d’un moment, le voyageur éclata de rire. « Je croyais que votre avenir était sur l’île ! ». Ils répliquèrent : « Notre avenir ? Peut-être… Mais notre présent est ici avec toi ! ». Le voyageur sortit de sa cabine. « Bienvenue à bord mes amis, nous avons une heure avant d’arriver au point du retour. Savez-vous éplucher les pommes de terre ? » Les deux adolescents sortirent aussitôt leurs canifs. Les voyages forgent aussi l’appétit.
Sur le pont, le capitaine lorgnait l’horizon de ses jumelles ; le voyageur le rejoignit. « Pas de trace de lune ni encore de tempête ! Es-tu certain de toi, voyageur ? » Celui-ci répondit tranquillement : « Je ne suis jamais certain de moi car il y a des choses qui me sont inconnues et pourtant sont ancrées au plus profond de moi-même. Comme l’eau jaillit de la source de l’intérieur de la terre, il y a toujours un esprit neuf et frais qui jaillit de ma source intérieure. Je ne puis jamais être sûr de moi parce que la foi que j’y accorde dépasse mon être. En revanche, j’ai le pouvoir de croire, même de croire en l’impossible. Il ne faut jamais rester enfermé dans ses propres limites. Ce ne sont qu’œillères qui nous cachent la vérité. Ce soir, nous partons. Ne t’impatiente pas, capitaine, nous sommes sur le bon chemin ! »
Le capitaine ne répondit pas. Il mit un frein à son impatience et alla inspecter son bateau et ses hommes. Le voyageur regardait le soleil couchant. Le ciel était parfaitement clair et sans nuage. Le dernier rayon disparut avec l’astre sous l’horizon alors que, déjà, les premières étoiles perçaient la voûte céleste.
Lorsque les lumières de la côte disparurent et qu’il fit nuit noire, une brise souffla au raz de l’eau. La surface se mit à frissonner. « Un courant nous entraîne par le tribord ! » Cria le capitaine. « Nous dérivons ! » Malgré tous ses efforts pour redresser la barre, la dérive continuait. Au bout de plusieurs minutes, le voyageur interpella le capitaine. « Les étoiles viennent d’accomplir un tour complet au-dessus de nous, nous ne dérivons pas, nous tournons en rond. » Le capitaine s’exclama : « Un tourbillon ! Nous sommes dans un tourbillon ! C’est pour cela qu’il y a très peu de vent, l’agitation vient d’en dessous. Je l’attendais par le haut et c’est par le bas qu’elle se manifeste ! » Le voyageur réfléchit rapidement : « Je crois qu’il va falloir nous cramponner très sérieusement, nous allons être secoués, gare à la noyade ! » Le capitaine hurla ses ordres. Tous les marins s’attachèrent. Il n’y avait plus rien à faire maintenant. À la pâle lueur des étoiles ils distinguaient un gouffre béant autour duquel ils tournoyaient. Le mouvement accéléra et accéléra encore. Le vaisseau craquait de toutes parts puis finalement fut aspiré dans les abysses. Ils ne virent pas le bref éclair venant des terres qui saluait leur départ.
Paradoxalement, bien que les éléments semblassent déchaînés autour d’eux, au moment du passage, ils ne ressentaient plus le moindre tremblement dans le bateau lui-même. On aurait dit qu’ils n’étaient que simples spectateurs. Le seul rôle qui leur était dévolu était celui d’observer et rien d’autre. Le passage n’avait pas besoin d’acteurs mais simplement d’observateurs.
« Regardez derrière les nuages ! » Cria le capitaine. Une lame de nuit déchira les nuages pour révéler celle qui, pudiquement, se drapait derrière les nues. Madame la Lune, ce soir, était toute ronde. Tout l’équipage la salua par un hourra retentissant.
Lorsque le matin alluma ses premières lueurs, tous étaient attentifs. Mais ils étaient soulagés d’apercevoir le halo du jour naissant à l’est. Sans dire un mot, ils attendirent tous le lever de l’astre royal car ils voulaient lui faire honneur. On salua, on chanta et on dansa pour fêter le réveil de leur roi. La mer était belle, le ciel limpide et une brise gonflait les voiles. Chaque membre de l’équipage regagna son poste. Le voyageur et les enfants rejoignirent le capitaine à la barre.
« Nous n’avons plus qu’à poursuivre la route que nous avons commencée il y a maintenant plusieurs mois de cela. Je vais avoir du mal à expliquer les raisons de mon retard. Nous aurons même grand intérêt à nous taire si nous ne voulons pas passer pour des fous ! »
« Dans combien de temps arriverons-nous ? » Questionna le voyageur. « Une semaine ou deux, environ si nous ne rencontrons pas d’embûche. » Répondit le capitaine.
Après le déjeuner, le calme régnait sur le bateau. Le ciel était dégagé et sans nuage. Le vent soufflait régulièrement. Un beau temps de marin, avait clamé le capitaine. Le navire filait sans entrave vers sa destination. Les enfants et le voyageur profitèrent de cette accalmie pour se baigner. Ils nagèrent à cœur joie pendant plusieurs minutes jusqu’à ce que, ruisselants, ils se hissèrent dans la barque. Tandis qu’ils se faisaient sécher au soleil, la fille brune remarqua une cicatrice profonde sur l’épaule du voyageur. Elle l’interrogea à ce propos et le voyageur lui répondit : « C’est un loup, il y a longtemps, qui m’a laissé la marque de ses crocs. Une meute m’avait acculé ; j’avais épuisé mes forces ; heureusement, quelqu’un est venu à mon secours et j’ai pu m’en tirer indemne. »
« Qu’est-ce que c’est un loup ? » Demanda le garçon blond.
« Là où nous allons, nous en rencontrerons certainement ! » Lui répondit le voyageur tout en l’aidant à remonter à bord du navire. Le soleil couchant brossait le ciel de traînées orange et écarlates. Le vent continuerait à souffler demain, le voyage allait bientôt se terminer.
Le conquérant
Le conquérant se leva de bonne humeur. La princesse était restée dans son lit ; elle était fatiguée lui avait-elle confié à l’aube. Il était donc sorti seul et arpentait les jardins. L’air était très frais. L’automne avait repoussé les grosses chaleurs de l’été. Cela le faisait un peu frissonner mais il aimait ça. Il aimait sentir vibrer son corps devant le froid. Il aimait sentir la chaleur interne se propager dans son corps. Il était très détendu malgré l’atmosphère un peu glaciale de la matinée. Le ciel était dégagé cependant. Mais sur ces hauteurs, le temps pouvait facilement changer. Il se promena longtemps dans les jardins. Il repensait, rythmé par sa marche, à tous les évènements qui s’étaient écoulés depuis le début de sa mission. Celle-ci avait pris un tournant inattendu. Lui qui devait diriger les échanges entre les peuples étranges de la terre s’était retrouvé à les aider pour quelque chose qui échappait complètement à la civilisation qui l’avait mandaté. Mais il avait fait son choix. Il avait jugé que cette modification concourrait à mieux conduire sa tâche.
Il était à son aise, bien installé dans son rôle d’organisateur. Ses mandataires lui avaient donné carte blanche ; il en faisait donc entièrement à son idée. Enfin, pas entièrement car il avait sa muse. Intuitivement, elle lui montrait le chemin, elle lui présentait des choix. C’était lui et lui seul qui prenait ses décisions, mais cette femme étrange était son guide. Il se souvenait lorsqu’elle l’avait emmené au bord du gouffre qui avait marqué le véritable début de l’aventure. Elle ne lui avait rien ordonné ni même demandé. Il avait choisi librement son destin. Le conquérant commençait à discerner le véritable pouvoir de sa compagne. Elle lui laissait le libre arbitre mais elle le guidait et lui permettait de prendre ses ordonnances en toute conscience. Et plus fort, il appréciait cette relation. « Étrange femme ! » se dit le conquérant. « Elle ne conteste aucune de mes directives et m’entraîne toujours vers l’avant. Quel que soit le chemin emprunté, il y a toujours une voie. Je suis sûr que, même si je me trompais, elle me guiderait au travers de la mauvaise voie pour me guider à nouveau dans la bonne direction. Elle ne s’offusque jamais, n’est jamais contrariée. Elle accepte mes décisions sans me donner son avis. Pourquoi ? Elle pourrait me guider avec plus de fermeté et nous irions plus vite ! Je sais pourquoi elle fait cela ! Parce que c’est à moi d’apprendre, de comprendre et entreprendre. C’est à moi de grandir. »
Il l’aperçut tandis qu’elle se promenait sur la terrasse. Dès qu’elle le vit émerger derrière les haies, elle lui sourit amoureusement. Elle marchait avec majesté, les mains posées sur son ventre. Elle avait un air serein qui lui donnait l’allure d’une véritable reine. Sa reine.
« Quel est le programme aujourd’hui mon amour ? » Lui dit-elle, rayonnante dans la pâle clarté du matin d’automne. Le conquérant ne répondit pas tout de suite. Il la contempla à contrejour ; le soleil levant crevant la mince couche nuageuse dans le paysage matutinal derrière elle. On aurait dit que sa robe était assortie aux couleurs de l’aurore. L’air vif et froid du matin semblait s’harmoniser avec la féminité de la princesse, comme une cour naturelle.
Le conquérant la regardait. Belle dans le matin. Elle portait un bijou autour du cou qui irradiait d’une couleur d’un rose profond. « Je repars tout de suite ! Voudrais-tu me donner ton collier ? J’ai une idée pour nos amis. » Sans poser de question, sans dire un mit, elle l’ôta et le lui donna.
Ils regagnèrent l’espace de transfert. Elle l’embrassa avant d’actionner le dispositif. Il était parti.
Une sensation de chute libre. Comme un saut en parachute. Mais il ne tombait pas, il montait. Aspiré par une attraction imaginaire, comme s’il chevauchait un cheval volant invisible ou quelque autre dragon de légende. À son arrivée, l’onde de choc fit ployer deux ou trois arbres puis, se perdit dans la végétation comme une bourrasque mourante. « Ça devient de plus en plus dangereux ! » pensa-t-il. « Il faut absolument utiliser un autre moyen sinon toute la végétation va y passer. »
Il se demanda combien de temps s’était écoulé depuis sa dernière venue ; il n’avait pas la même notion du temps dedans et dehors.
Il se retourna instinctivement. Un groupe d’amazones jeunes et sportives s’était dressé derrière lui tellement discrètement qu’il n’avait rien entendu. Il leur demanda de le conduire vers ses compagnons mais elles échangèrent entre elles un langage bizarre. Finalement, elles lui firent signe de les suivre et l’emmenèrent vers le village. Fièrement escorté, il reconnut de loin ses compagnons.
Le scientifique lui fit un geste de la main en le rejoignant. « Ça marche à merveille ! Tout marche à merveille ! » Il exultait. Le conquérant voyait en lui un enfant découvrant un pays imaginaire. « Le cycle lunaire, le cycle de l’eau, le langage universel, ça marche ! C’est incroyable mais ça marche. C’est même divin ; je crois que Dieu a dû me donner un coup de pouce, car tout est trop beau pour être vrai et pourtant ça fonctionne ! Venez voir ! »
Il l’attira dans son bureau dans lequel des pans entiers de mur étaient recouverts de plans, de croquis, de formules. La pièce en était constellée.
« D’abord, je me suis attaqué aux transferts et j’ai découvert que certaines pierres emmagasinaient l’énergie lunaire ; comme un condensateur. Et comme tel, elles pouvaient libérer l’énergie contenue d’un seul coup. Ce qui permet de canaliser l’énergie lunaire et l’utiliser comme moteur pour les transportations. Avec suffisamment de pierres, on pourrait même déménager une ville entière. Mais avec celles que j’ai pu réunir, j’ai assez de puissance pour agir sur un vaisseau d’une quarantaine d’hommes et même plus. Je vous en ferai la démonstration lors de votre retour. Tout en parlant, il aperçut le collier que le conquérant portait à son cou. « Voulez-vous me le confier ? » Demanda le scientifique. « Je vous le rendrai pour votre retour. »
« En ce qui concerne le cycle de l’eau, la topologie elle-même du site m’a aidé. À tel point, par ailleurs, que je me demande si ce n’était pas prévu dès le départ. Je m’explique. La forme – si on peut en parler ainsi – du site est un monde fermé un peu comme un ruban de Möbius en trois dimensions si vous voulez ; mais ici, il y en a quatre, mais peu importe. Tout ceci pour dire que ce qui semble aux antipodes de notre île, c’est-à-dire la pleine mer, est paradoxalement le point le plus rapproché du sommet de la montagne et la pression et la masse de l’eau de mer crée un va-et-vient avec la montagne. Un phénomène de tempêtes court-circuite les deux pôles en un seul point. Tout ce qui nous importe, c’est que l’eau utilise ce passage, s’écoule à travers la montagne et ruisselle dans les terres situées sur le pourtour de l’île. Et finalement se jette dans la mer. Et comme il existe des réseaux souterrains creusés par ces mouvements, je n’ai que l’embarras du choix pour les déplacements. Enfin, la question du langage s’est résolue d’elle-même par les recherches précédentes. Au début, comme tous mes calculs et mes recherches se montraient difficiles à synthétiser, il m’a fallu trouver un système pour m’y retrouver. Voyez-vous, effectuer des recherches et des découvertes dans plusieurs domaines à la fois ne servent à rien si après plusieurs jours on est incapable de se rappeler quoi que ce soit. J’ai alors imaginé un système intuitif et très primaire par le son qui m’offrait le pouvoir de m’y retrouver. J’avais, par exemple, donné le son ‘O’ à l’homme et le son ‘A » à la femme. C’était avant tout un outil pour noter, retrouver et architecturer tout mon travail. Une fois que je suis parvenu à des résultats sur les deux cycles que je viens de vous décrire. Je me suis assis pour revoir mes notes et, tout naturellement, le langage s’imposa à moi comme s’il avait, lui-même, prit vie indépendamment. En fait, je n’ai eu qu’à continuer à construire quelque chose qui s’est créé d’elle-même. Comme si cela m’avait été insufflé pendant mon sommeil. J’ai, rapidement, mis en pratique ce nouveau langage. J’ai demandé à notre commandant de me prêter ses guerrières. En une seule journée, avec la collaboration de notre commandant, nous avons construit, élaboré et mis au point les rudiments de notre dialecte. À tel point, que chacun s’est entraîné à le parler et, à ce propos, votre cours aura lieu demain matin car vous resterez avec nous cette nuit ; notre écologiste vous expliquera. »
Le conquérant écouta attentivement, fort impressionné par l’avancée des recherches et par le niveau réfléchi de son compagnon. Cette dernière information le mettait fort aise. En effet, il avait très envie non seulement de partager une soirée et une nuit sur place mais aussi de pratiquer ce langage qui lui apparaissait très intéressant. « Bravo ! » Applaudit-il des deux mains avec enthousiasme. « Vous vous êtes acquitté de votre mission avec un brio remarquable. J’ai grande hâte de parler votre langue. Je suis aussi curieux d’observer ces phénomènes météorologiques locaux. Eh bien, il ne me reste plus qu’à vous féliciter et prendre congé, pour l’instant, afin de rencontrer notre écologiste. »
Ils se séparèrent, très enjoués. Le conquérant avait été impressionné par les progrès développés. Il n’en attendait pas moins de sa prochaine entrevue.
Il la repéra dans les serres. Lorsqu’elle le vit elle lui fit signe de la main. « Regardez-moi ces plantes ! Elles ne paient pas de mine, pourtant j’en tire des onguents et des crèmes qui soignent, soulagent et guérissent la plupart des maladies que l’on peut rencontrer ici. J’ai même des drogues et des euphorisants. Nous pouvons faire pousser aussi bien les végétaux nécessaires à notre alimentation mais nous avons une pharmacopée assez exhaustive. Mais ne remarquez-vous rien ? »
Le conquérant attentif cherchait à deviner ce que dissimulait l’écologiste. Ce n’étaient pas les fleurs. Son visage était radieux. Le même qu’auparavant mais plus épanouit comme si un masque invisible l’avait rehaussée. Quelque chose de subtil ! « Quel est ce parfum, chère amie ? »
« Ah ! Vous avez trouvé ! Nous distillons de nombreuses essences qui, combinées aux muscs qu’apporte l’océan produit toute une collection de parfums inépuisable. Savez-vous que je n’en ai mis qu’une goutte ce matin et que l’odeur persistera jusqu’à tard dans la nuit ? »
« Mes félicitations ! Il est très entreprenant, je dois avouer. Et qu’en est-il de l’équilibre diététique ? »
« J’ai élaboré toutes sortes de menus, recettes, cocktails qui s’accordent très bien ; vous en aurez une démonstration ce soir. Et je fabrique un petit vin très goûteux. » Finit-elle dans un murmure.
« J’y ferai honneur avec un grand plaisir, je vous l’assure. Mais, dites-moi, quel équilibre social avez-vous établi ? »
« Eh bien, nous avons un peu bouleversé la cellule familiale. Pour tout dire, elle n’existe plus ; elle se fond dans une seule et même cellule sociale beaucoup plus grande ; la tribu. La plupart des femmes, à part les plus âgées, sont des guerrières, elles assurent la défense, la sécurité et la protection du groupe. Un peu de chasse aussi. Les hommes jouent un rôle plus politique. Ils sont au service de la communauté, organisent, décident. Les deux espèces, si je puis dire, vivent en bonne entente. Ce qui occasionne des rencontres et des amours. Bien qu’il n’y ait pas de cellule familiale, comme je vous l’ai dit, lorsqu’une femme choisit un homme pour concevoir un enfant, elle conservera fidèlement sa relation avec cet homme. À ce propos, nous avons le moyen de contrôler très efficacement le cycle féminin. Chaque femme maîtrise son corps et décide le moment de l’ovulation. Ce qui permet d’obtenir des enfants sans surprise. Cela permet également une certaine liberté sexuelle, mais c’est nécessaire pour l’équilibre du groupe. Personne ne s’en plaint et, au contraire, cela enlève beaucoup de conflits inutiles. Les femmes s’occupent de leurs enfants tant qu’ils sont nourrissons. Ensuite, tous les enfants sont regroupés pour leur apprentissage dans une grande maison qui donne sur la mer où ils s’épanouissent parfaitement. Les hommes font office de précepteurs et, à les entendre, leurs élèves les dépassent tous les jours dans de nouvelles expériences. Ils étudient tout à loisir la science que nous ont laissée en héritage nos précieux alliés. Le tout fonctionne dans une parfaite harmonie. Surtout avec ce nouveau langage qui augmente la communication. »
Le conquérant était très impressionné. Ses collaborateurs avaient donné le meilleur d’eux-mêmes. Il avait hâte, à présent, de constater les progrès réalisés par le troisième membre de l’expédition. « Où se trouve le commandant ? » demanda-t-il.
« Dirigez-vous vers la plage, près du port, vous ne manquerez pas de le rencontrer. À ce soir ! »
Il prit congé de la botaniste et descendit sur le littoral. Il ne tarda pas à repérer le commandant sur la grève parmi un groupe de guerrières en plein entraînement. C’était un mouvement d’ensemble parfaitement coordonné. Chaque geste semblait multiplié par des miroirs à l’infini. La gestuelle était harmonieuse à tel point que toutes les guerrières paraissaient se confondre en une seule. Lorsque le commandant aperçut le conquérant, elle mit fin à l’exercice en un claquement des mains. Aussitôt, elles rompirent leurs rangs et se fondirent dans les environs.
« Elles sont complètement formées et opérationnelles. Comment les sentez-vous ? »
Le conquérant suivait des yeux deux guerrières qui n’étaient pas encore sorties de son champ de vision. « Remarquables. Elles sont aussi belles qu’inquiétantes. Vous leur faites manger du requin ? »
Le commandant éclata de rire. « On dirait presque, n’est-ce pas ? Mais non. La nourriture est essentiellement à base de fruits, légumes, poissons et coquillages. Notre amie l’écologiste nous a créé de véritables cocktails énergétiques riches et parfaitement adaptés à l’effort. De plus, nous avons mis au point une science physique grâce aux enseignements de nos alliés. Savez-vous que les femmes peuvent contrôler leur corps ainsi que leurs cycles. Nous avons réussi à arrêter et déclencher à volonté les ovulations. Par la respiration et le contrôle du rythme cardiaque, nous multiplions l’intensité musculaire par quatre sans claquage ni crampe ni tout autre effet secondaire. Grâce aux sciences anciennes, nous avons mis au point des danses et des enchaînements qui raffermissent chaque muscle, chaque tissu. Avez-vous remarqué les poitrines parfaitement galbées des filles ? Savez-vous ce qui en est la cause ? Des mouvements et des danses adaptés qui font partie de l’entraînement. On danse beaucoup après la journée ici. Des danses de composition. Vous en apprécierez la grâce ce soir. Vous avez certainement noté leur équipement. Simple et efficace. Un pectoral qui protège la poitrine, offre une très grande liberté de mouvements tout en garantissant le côté protecteur. Une culotte de cuir ample qui permet d’accrocher des armes et des outils à la ceinture. Enfin des bottes d’excellente facture qui nous accordent des marches rapides et sûres. Elles sont parfaitement équipées. Leur adresse au maniement de l’arc et du javelot est extraordinaire. Et, surtout, elles sont fidèlement attachées à leur rôle. Elles sont un peu comme des mères qui défendrait leurs enfants et leurs maisons, c’est-à-dire tout ce monde intérieur. »
Le conquérant était séduit autant par la beauté que par la dextérité et la virtuosité de ces femmes guerrières. Le commandant possédait un formidable savoir-faire. « Vraiment magnifique ! Je considère tout cela excellent ! Je ne connais pas la suite de votre entraînement mais vous avez acquis un niveau particulièrement élevé ! »
« Tout peut toujours être amélioré. La perfection s’éloigne toujours au fur et à mesure que l’on s’approche de l’horizon. Mais je suis en effet très contente des résultats obtenus. Je vous en montrerai davantage ce soir. »
Le conquérant quitta le commandant et se dirigea vers le centre du village. En longeant la plage, il distingua de jeunes hommes ainsi que des guerrières ; tous entièrement déshabillés ; certains en train de se baigner, d’autres allongés paisiblement, d’autres discutant en groupe. C’était la fin d’après-midi, une vie pacifique et heureuse régnait sur le littoral. Les vagues qui déferlaient sur la grève emplissaient l’espace d’une musique envoûtante. Il se promena sur la grève jusqu’au coucher de soleil. Ses feux qui illuminaient le ciel étaient magnifiques. Lorsqu’il revint au village, il y avait de l’animation autour de la plus grande des huttes du village. Il distingua dans la foule ses trois compagnons qui lui firent signe. Il les rejoignit.
« Nous vous attendions ! Entrons ! » Ordonna brièvement le commandant.
La hutte était circulaire et l’intérieur, très spacieux, pouvait accueillir plusieurs centaines de personnes. Le conquérant savait qu’elle avait été prévue pour rassembler tout le village mais il ne l’avait pas encore visitée. Le foyer était très calme. Malgré le nombre de personnes, la sonorité était parfaite. Tout le monde s’assit en cercle. Nulle table et nul privilège. Chacun était assis sur un cousin sans autre cérémonial. Nul protocole non plus ; le conquérant était assis à côté de ses amis ni plus ni moins installés que les autres convives. Aussitôt que chacun fut prêt, on commença à faire circuler des grands plateaux.
« Vous allez, à présent, goûter aux produits de notre installation. » Déclara l’écologiste en tant que maîtresse de maison. « D’abord des fruits et des coquillages. L’acidité des fruits prépare votre système digestif. Les coquillages apportent les premières vitamines qui vont s’assimiler très rapidement étant donné qu’ils sont moins gras que les plus maigres des poissons eux-mêmes moins gras que la plus maigre des viandes. Ah ! Dégustez les entrées avec ce petit breuvage de ma conception personnelle. Il s’agit d’une fermentation de fruits et de lait végétal. Ça relève le goût des aliments ! » Le conquérant but. Au premier abord c’était assez acide et bizarre mais on y prenait rapidement envie.
« Maintenant des poissons plus riches. Ils proviennent de notre élevage directement dans la mer. La boisson qui les accompagne est une décoction d’algues fermentées. Maintenant oubliez la technique et savourez ! » Le conquérant allait de surprise en surprise. Les poissons offraient à son palais des saveurs très variées et singulières. Quant au cocktail, il était tout simplement excellent. « Mes compliments ! Rien que pour ce repas, le voyage en vaut la chandelle, c’est succulent ! »
« Merci ! » Répondit l’écologiste. « Mais le mérite revient à nos cuisiniers qui ont largement contribué à créer cette alchimie. Je crois que notre commandant à quelque chose à vous montrer maintenant. »
Celle-ci se leva ainsi que plusieurs guerrières. Elles se dirigèrent au centre de la salle et entamèrent une danse énergique et entraînante. Un mouvement d’ensemble parfaitement exécuté. Les femmes dansaient la poitrine nue. Ainsi, chaque muscle de leurs bustes était mis en évidence. À chaque exécution des pas de danse correspondait des actions des bras. Le conquérant pouvait remarquer leur ventre parfait ainsi que la contraction harmonieuse de l’ensemble du buste. Leurs seins se raffermissaient à chaque rythme. Elles avaient, parallèlement, entrepris des chants à bouche fermée. Cela augmentait le rythme de leur respiration. Ce qui les rendait plus concentrées, plus belles et plus impressionnantes. Quand la danse prit fin, le conquérant avait l’étonnement de sentir son propre corps vibrer comme s’il avait participé à la démonstration.
« Vraiment très impressionnant et remarquable ! » Félicita-t-il la cheftaine. « Merci ! Mais toutes sont à complimenter. Elles sont toutes un pilier de notre société ! » Répondit-elle.
Le conquérant les observa chacune, l’une après l’autre. C’était vrai. Une même force les unissait et chacune semblait être un atome représentatif de l’unité qu’elles formaient. Elles avaient toutes fière allure et étaient très attirantes. Vraiment très attirantes.
« Venez avec moi ! » Lui souffla l’écologiste. Elle le prit par la main et le fit sortir de la hutte. « Excusez-moi, mais je vous ai senti en posture délicate. J’ai pensé qu’en vous entraînant, moi-même, au dehors vous auriez la possibilité de vous échapper tout en gardant votre dignité. »
« C’est très bien observé. Dites-moi, elles sont aussi dangereuses que des sirènes, ces femmes-là ! Il doit être difficile de leur résister ! »
« Difficile ? » pouffa l’écologiste. « Vous pourriez dire impossible ! Elles sont maîtresses d’elles-mêmes et leurs mœurs leurs appartiennent ; elles prennent leur libido bien en main. Si vous voulez découvrir de nouvelles expériences, je vous invite à retourner les rejoindre. »
« Non merci ! » coupa le conquérant. « Demain matin, je dois étudier et apprendre votre langage puis repartir. Et puis, je tombe de sommeil et ce n’est pas à cause de votre hydromel ! C’est comme si je n’avais bu que de l’eau ! »
« Que croyiez-vous ? Tout ce qui est excellent n’est pas forcément mauvais ! »
L’écologiste emmena le conquérant dans sa propre hutte dans laquelle elle avait préparé une chambre pour le conquérant. L’appartement donnait directement sur la mer. Bercé par le clapotis de l’eau et le déferlement sourd des vagues qui se perdait dans la nuit, le conquérant s’endormit profondément.
Il se leva dès les premières lueurs du matin. L’écologiste l’avait précédé et préparait un petit déjeuner dont l’odeur invitait à se mettre à table.
« Bien dormi ? » Lui sourit-elle. « Parfaitement ! » Répondit-il. « Comme si la dernière soirée n’avait été qu’un rêve ! ». Elle disposait les plats et lui tendit une assiette. « C’est vrai, il en est souvent ainsi lorsque nous découvrons quelque chose de merveilleux. C’est tellement beau que l’on croit que ce n’est qu’un rêve. C’est à nous, êtres humains, qu’il appartient de conquérir ce rêve afin qu’il devienne réalité ! ». Le conquérant sourit d’un air complice : « À qui le dites-vous, chère amie ! »
Après le déjeuner, ils se dirigèrent sur la plage. Un groupe d’hommes les attendaient. La première leçon commença. Ce fut d’ailleurs la seule et unique. Vers midi, le conquérant conversait, comme s’il s’était agi de sa langue maternelle, avec ses précepteurs. « Votre dialecte est stupéfiant ! » S’exclama le conquérant. « Simple, logique et naturel ! Apprentissage en un temps record ! »
« Le mérite en revient à votre ami scientifique. C’est de ses travaux, en correspondance avec ceux qu’il nomme ses alliés, qu’il a mis au point cet outil de communication. Vous devriez lui demander des explications plus approfondies ! »
« C’est vrai ! » Répondit le conquérant. « Je dois le retrouver pour mon départ. » Il quitta ses instructeurs et se dirigea vers le laboratoire du scientifique.
Dès son arrivée, l’homme de science accourut. « Tout est prêt ! » Annonça celui-ci. « Vous vous souvenez de ce que je vous avais annoncé à votre arrivée ? » Le conquérant n’avait pas oublié. « Les pierres ? » Le scientifique exultait : « Précisément ! J’ai chargé le site toute la nuit. Le dispositif est en place. Vous allez, pour la première fois, rentrer de notre propre initiative. Quand désirez-vous partir ? »
Le conquérant réfléchit un court instant. « J’aurais aimé rester davantage pour approfondir tout ce que j’ai découvert. Mais je pense préférable de réserver cela pour mon prochain voyage où je résiderai certainement plus longtemps. Je pars à l’instant même. Gardez-moi une place pour le retour. »
Le scientifique lui rendit le collier qu’il lui avait emprunté à son arrivée. « Gardez cette pierre avec vous. C’est une clé qui ouvre les portes et, notamment, la nôtre. Elle est chargée afin qu’elle vous guide vers nous chaque fois que vous voudrez revenir. »
Le conquérant remercia son hôte et partit vers le large à bord d’un esquif léger. Le voyage fut de courte durée. La mer s’agita et se coupa en deux. Cela ne dura qu’un bref instant ; le conquérant, à bord de son esquif, était passé dans un autre monde qu’il connaissait bien : le sien. À l’heure convenue, la princesse le téléporta sur leur nid d’aigle. Elle était très heureuse de retrouver son époux. Elle était rayonnante.
Le maître
Le maître entendit un son continu. Un chant d’appel. Ils sortirent tous de leurs appartements et se rendirent sur la place céleste. Croisant l’un des formateurs du groupe il lui demanda l’origine de ce chant.
« Ce chant est le chant d’appel au matin. Il est pratiqué tous les jours ici. Mais il est tramé sur une fréquence difficile à discerner. Vous l’entendez aujourd’hui parce que votre apprentissage a attisé vos sens. Venez donc vous joindre à nous ! » Expliqua l’instructeur.
« Mais qui êtes-vous vraiment ? » questionna le maître. « Il me semble que nous devrions connaître l’origine et l’histoire de votre enseignement à présent que vous nous l’avez appris. »
« Origine ? Histoire ? Mais vous êtes vous-même notre origine et notre histoire. Nous avons-nous aussi grandi sur votre Terre. Nous avons, nous aussi, été enseignés. Il y a de cela longtemps maintenant. Vous représentez notre avenir car vous êtes arrivés bien après nous. Et nous représentons votre avenir car nous vous guidons vers la voie que vous devez choisir et gravir. Lorsque nous avons amorcé notre vie terrestre, nous étions très peu nombreux. La prise de conscience ne représentait que d’infimes étincelles. Puis il y en eu d’autres au fil des temps, au fil des âges. Il y eu des moments difficiles, des chasses aux sorcières. Aujourd’hui, le travail accompli représente quelques éclairs mais qui sont bien visibles. Vous êtes beaucoup plus nombreux actuellement que nous ne l’étions à notre époque. Puis, vous aussi, vous partagerez vos connaissances avec d’autres qui la transmettront à leur tour et ainsi de suite jusqu’à ce que le seuil critique soit dépassé. »
« Le seuil critique ? Quel seuil critique ? » Demanda l’initiée.
« Eh bien, » reprit l’instructeur, « à partir d’un niveau de conscience atteint, il se produit un nouveau phénomène qui se développe très vite, à la vitesse de l’éclair. Tous les peuples de la Terre s’éveillent et une connexion spirituelle s’établit. La conscience de la Terre s’éveille et chacun est relié aux autres par l’amour universel. »
« Et vous ? Que faites-vous depuis si longtemps ? Interrogea le guerrier. « Longtemps ? Ça ne fait pas si longtemps que cela, tu sais ! Le temps n’a pas la même substance sur la Terre et ici. Nous ne sommes ni rythmés par le soleil, ni par les saisons, ni par le travail. Ce monde, ou plutôt cet entre monde dans lequel nous sommes, nous permet de nous expérimenter, de développer nos connaissances. Mais ce n’est qu’un pallier. Tous les êtres extraordinaires que tu as observés avec tes amis viennent, eux, du monde extra univers. Ils nous apportent leurs enseignements afin que nous les mettions en pratique. Entendons-nous bien ! Il n’a jamais été question que quiconque soit télé porté dans un autre lieu que celui de ses racines. Notre devoir est de construire, d’évoluer, d’aller de l’avant. Notre futur nous appartient à nous-mêmes. Si nous vous avons invités en ce lieu, c’est pour vous apprendre et vous donner tous les outils dont vous avez besoin. L’évolution est en chacun de nous. Et c’est chacun de nous qui trouvera son ouverture. Dieu a semé, l’homme récolte. Il en est ainsi ! Et nous devons entretenir nos racines, expurger les cailloux, prendre ce qu’il y a de bon pour nous dans cet univers et le respecter car il est notre mère à tous. Respectez ceux qui nous ont donné la vie, respectez ceux qui nous aident à vivre, respectez ceux qui nous font progresser. L’enseignement que vous avez reçu est votre héritage. Il en est de même de votre vie. Tout cela nous a été donné par des êtres suprêmes et, si nous voulons les atteindre, nous devons faire fructifier ce don. Nous sommes, nous-mêmes, le fruit merveilleux d’un cadeau divin. Le rôle ultime de l’être humain est de comprendre que nous sommes la graine et que cette graine doit germer, pousser et atteindre le semeur. Nous n’avons pas à nous croire supérieur ou quoi que ce soit, juste grandir. »
« Je vous entends bien. Mais alors, quelle est notre tâche ? » Demanda le maître.
« Enseignez à votre tour ! Tout ce qui a été semé doit pousser. Tout ! »
Les douze compagnons discutaient entre eux, qui à voix basse, qui à plus haute voix. Mais ils furent arrêtés par l’un des instructeurs.
« Venez maintenant ! Vous allez apprendre encore un dernier art du chant ! » Ils suivirent tous leurs instructeurs qui les conduisirent sur une haute terrasse qui dominait la cité spatiale. « Le dernier chant doit être entonné simultanément, en harmonique et doit être parfaitement ajusté. Il s’agit de replier l’espace et de voyager sur de très grandes distances. »
« Vous voulez dire, » intervint l’astronome, « que vous allez nous faire traverser l’univers ? » L’un des instructeurs répliqua : « C’est vous qui allez effectuer l’opération car, tout comme nous, vous faites à présent partie du Peuple du chant ! »
Lorsqu’ils pénétrèrent dans la cathédrale, ils furent tous surpris de sa dimension intérieure. De l’extérieur, elle paraissait, certes, majestueuse, mais une fois à l’intérieur, on aurait dit qu’on avait déchiré l’espace et que l’univers s’y reflétait. Déjà, la porte imposante par où ils étaient entrés semblait tellement loin, éloignée ! L’air vibrait. Une musique tout juste perceptible meublait l’immensité. Curieusement, ils montaient, comme si l’atmosphère se densifiait en un escalier invisible. Tous comprirent en même temps qu’ils avaient pénétré un lieu où l’amour était si dense qu’ils y flottaient littéralement. Leurs yeux étaient humectés d’une compassion extraordinaire. Leurs cœurs s’épanouissaient comme la fleur au soleil.
« Ce lieu est un lieu saint ! » Leur révélèrent leurs instructeurs. « En ce lieu, l’amour de tous ceux qui participent est unifié. Toutes les âmes s’alignent avec les autres, s’attirent et forment un réseau très puissant. Une fontaine d’amour. Une fontaine blanche. Ici, tout est décuplé, centuplé, multiplié à l’infini comme par une réaction en chaîne. Le peuple du chant produit de l’amour et coordonne cet amour par l’harmonie du chant. L’énergie ainsi engendrée nous offre une alchimie. Par cette alchimie nous pouvons créer de la matière, de l’espace et les combiner. À présent, nous allons ensemble replier l’espace pour nous déplacer vers un lieu situé à la limite de l’univers. »
La musique fut alors reprise par des milliers de voix. Les voix emplirent l’espace jusqu’à en prendre la consistance. Rapidement, le peuple du chant darda ses rayons à travers les mailles de l’univers. La cathédrale semblait jouer le rôle d’un amplificateur. Mais c’étaient les voix qui énergétisaient l’ensemble. Cela se passa comme si l’univers entier était devenu le conducteur d’un champ électrique cosmique.
« L’espace est énergétisé par les chants sacrés. Cela produit un flux qui unit l’espace à la matière. Le temps revêt une nouvelle substance. Il en résulte un plasma cosmique. Lorsque les dimensions sont unifiées, nous dominons l’alchimie ainsi engendrée. Nous pouvons alors écarter ou réunir les différentes trames. Ainsi nous pouvons replier ou distendre ce plasma et de cette manière passer d’un point de l’espace en un autre sans nous être déplacé d’un seul pas. Venez, vous allez participer à la navigation ! » L’instructeur les invita à les suivre et à se mettre en position.
Le lieu était chargé. Une énergie très puissante était sensible à même la peau. Les compagnons en avaient la chair de poule. Une fois imprégnés de la vitalité et de la magie environnante, ils commencèrent leur chant. Chaque note se répercutait à l’infini comme si elle tissait une corde invisible. Ils ressentaient parfaitement la profondeur de leur chant qui circulait comme un courant électrique d’un bout à l’autre de l’univers. La mélodie qu’ils poussaient de leurs voix paraissait se solidifier en pans de lumières. Maintenant, le phrasé plus complexe de la musique emplissait l’espace, ricochait sur la matière et colorait le temps. C’était devenu un tissage irisé difficile à maîtriser mais la présence de tous les chanteurs réunis stabilisait l’ensemble. Ils virent alors leur destination. Ce fut alors très simple. Ils modulèrent le chant afin de replier l’étoffe énergétique et l’univers se replia. Alors, le chant s’atténua doucement et s’arrêta. Ils étaient arrivés.
« Bienvenue aux confins de l’univers ! » Annoncèrent les trois instructeurs. « Un voyage magnifique, une navigation parfaite, vous êtes maintenant de grands maîtres navigateurs. »
« Qu’est-ce que les confins de l’univers ? » Demanda l’astronome.
« C’est la limite au-delà de laquelle on ne peut plus se déplacer. Même si l’univers semble infini pour des yeux humains, maintenant que vous savez replier l’espace, vous êtes devenus extrahumains. Toutefois, vous constaterez qu’aussi loin que vous puissiez aller, l’univers reste fermé. Par rapport à notre point de départ, nous sommes aux antipodes cosmiques. Ce que nous appelons les confins de l’univers qui n’est relatif que par rapport à un autre point. Répétez les enseignements que vous avez reçus et déployez la route du chant devant vous ! »
Ils s’appliquèrent à leur exercice. L’espace changea comme la fois précédente. Cependant, à un moment, il y eu une très faible interruption du chant ; l’un des compagnons avait fait une pause en reprenant son souffle. Il se produisit alors une onde qui se lova et créa une bulle.
« Attention ! Si vous interrompez le chant, il se produit des turbulences qui provoquent une bulle d’univers ! » Avertit l’instructeur.
« Une bulle ? Qu’est-ce que cela signifie ? » Questionna le maître.
« Eh bien, cela génère un espace clos qui échappe à la trame de l’univers. Il devient alors impossible d’y accéder ou d’en sortir, du moins par les moyens naturels. Il existe des dispositifs qui permettent de s’y transférer. Mais ce sont des mondes totalement isolés et aussi difficiles à pénétrer qu’à discerner. Ils peuvent offrir d’excellentes cachettes pour ceux qui peuvent en disposer. Cependant, ils échappent à toute navigation. Il faut faire très attention de ne pas en procréer trop sinon, l’univers deviendrait une véritable éponge à trous cosmiques. »
« C’est très intéressant ! » Réfléchit le maître. « Pourriez-vous nous en apprendre un peu plus sur ces dispositifs de transferts ? »
« Certainement ! Un peu plus tard lorsque vous vous serez suffisamment exercés. Allons ! Concentrez-vous ! Nous allons faire quelques allers et retours d’un bord de l’univers à l’autre. » Décida l’instructeur.
C’est ce qu’ils firent durant toute la journée. Exercice après exercice. Chant, contre-chant, chant sacré, chant relais, chant universel. À la fin de leur session d’apprentissage, ils avaient tous acquis une parfaite maîtrise.
Le maître réclama l’attention de leurs instructeurs : « Expliquez-moi comment créer des bulles univers ! » Les trois instructeurs le scrutèrent : « Qu’as-tu l’intention de faire exactement ? » Le maître leur expliqua ses desseins : « Si nous devons enseigner à notre tour les peuples de la terre, il nous faudra une structure et, notamment, des lieux où nous puissions nous retrouver et pratiquer nos expériences ainsi que les voyages intersidéraux. Plutôt qu’installer ces refuges sur Terre, j’aimerais pouvoir créer des univers bulle à proximité, voire sur la Terre elle-même afin de ne pas éveiller l’attention, d’une part et surtout afin de pouvoir pratiquer librement les pouvoirs que vous nous avez confiés. »
Les trois instructeurs se concertèrent un long moment puis, finalement, acquiescèrent. « C’est entendu. Mais vous vous rendrez compte que l’étanchéité des bulles pose un problème et qu’il n’est pas facile d’effectuer des transferts. Mais vous avez raison en ce qui concerne votre mission sur la Terre. Allons ! La journée a été extrêmement éprouvante et enrichissante pour tous. Il est temps de nous restaurer et nous reposer ! »
Le sage
Le sage partit en voyage. Avant de regagner la Terre, il avait un enseignement à recevoir. Il arpenta l’allée de pierres. Il était seul. Les autres groupes l’avaient quitté. Il restait délimité dans son propre groupe de personnes. Il marchait vers le brouillard qui commençait à l’envelopper. Au début, cela ressemblait beaucoup aux paysages désolés de la Terre. Un paysage de toundra mêlé de marécages. La végétation pauvre semblait lutter désespérément pour sa survie. L’eau ressurgissait du sol parfois en mare, parfois en ruisseaux que tentait d’éponger le terrain. Des nappes de brouillard flottaient comme des bancs de poissons aériens.
La veille, le sage avait communiqué avec les êtres extraordinaires qui s’étaient manifestés. Il leur avait expliqué son désir de transmettre ses expériences avec les siens. Ils avaient alors accueilli la requête du sage avec beaucoup de compassion. Cependant, lui avaient-ils expliqué, il devait les aimer ; les aimer pour ce que ses frères terriens étaient et pour ce qu’ils avaient été depuis le début de l’humanité. Le ministère du sage se devait de rencontrer le passé des hommes. Le sage avait compris qu’il se devait d’explorer ses propres racines ainsi que celles de ses frères. Il avait accepté cette charge ; il était prêt.
Le brouillard s’épaississait de plus en plus. L’air contenait une arrière trace de souffre. Le sage sentait à nouveau ses poumons. Il n’y avait plus prêté attention depuis longtemps. Le souffle qui pénétrait en lui le brûlait. C’en était irritable. Il se mit à tousser. Il avait chaud aussi. Une transpiration acide commençait à ruisseler sur son visage.
Il percevait des sons sourds. Des sons rythmés et un peu agaçants. Comme si cette musique transportait de la souffrance dans sa cadence. Il continuait à avancer malgré le peu d’hospitalité que lui faisaient ressentir les environs. Il faisait froid aussi.
Pas à pas, le brouillard s’alourdissait. Il redescendait vers la terre. Bientôt, ce n’était plus que nappes qui ne montaient pas plus haut qu’un mètre du sol. On aurait dit que le temps faisait machine arrière et que la brume rentrait dans la terre plutôt qu’en sortir. Des flaques d’eau noirâtres stagnaient à proximité et saignaient le paysage. L’atmosphère devenait de plus en plus pesante.
Soudainement, le sage s’aperçu qu’il flottait. Ses pieds ne touchaient plus le sol. La densification de l’atmosphère était telle qu’il s’était mis à flotter entre deux airs.
Il entendit comme des grincements. Le paysage commença à défiler lentement sous ses pieds puis, lentement d’abord, ensuite, de plus en plus vite il descendit à toute vitesse vers un immense gouffre noir.
Il y avait des ombres. Des ombres furtives qui s’écartaient sur son passage. Il y en avait de plus en plus. Des groupes éparpillés au début, de vastes communautés par la suite. Bientôt ce ne fut que des ombres, le sage naviguait au milieu d’une mer de silhouettes obscures. Mais, étrangement, les ombres s’éloignaient au fur et à mesure qu’il avançait. Il percevait des sons, des sons rythmés qui s’échappaient des ombres comme une chanson sourde. Cela donnait une sorte de mélopée triste et douloureuse, mêlée de crainte. Un opéra mortuaire joué dans une nécropole fantastique. Fantastique par l’ampleur de l’ensemble des ombres ; un océan. C’était sur cet océan qu’il voguait sempiternellement depuis son arrivée.
Quelque chose s’élevait à la surface, comme une île au-dessus de la mer. Au fur et à mesure qu’il avançait, la chose grandissait telle une montagne. Il s’éleva vers son sommet sur lequel un être dominait l’immensité. Pendant l’ascension, le sage avait l’impression de diminuer. Il sentait toutes les parcelles de son corps se densifier. Ce n’était pas une impression. Son corps rétrécissait. Pourtant, il n’avait pas la sensation de perdre une partie de lui-même. C’était comme si tout son être se repliait sur lui-même. Il n’avait pas peur. Il poursuivit sa progression vers le sommet. Lorsqu’il l’atteignit, il eut la perception de n’être plus qu’un point dans l’univers.
L’être était gigantesque. Il portait un manteau sombre mais qui brillait étrangement ; comme s’il avait capturé dans sa texture toute la lumière existante.
« Approche ! » Tonna une voix impétueuse et douce à la fois. Le sage n’hésita pas ; il n’avait pas peur ; non pas qu’il ne craignait rien mais il était confiant. « Qui es-tu ? » Lui demanda-t-il.
« Qui suis-je ? Je suis le gardien des âmes. Ici, tout ce qui peuple mon royaume, ce sont les âmes qui errent, les âmes qui n’ont pas réussi à s’assembler, les âmes qui ne peuvent progresser. »
« Qu’est ce qui les en empêche ? » Questionna le sage.
« Elles-mêmes. Elles n’arrivent pas à créer l’amour nécessaire à leur union. Elles rôdent, vont et viennent. De tous ces mouvements désordonnés, de tout ce chaos émerge cette mer désordonnée et noire. Elles forment le côté obscur de l’univers. Elles se rassemblent tout en s’ignorant mutuellement. Elles composent une sorte de trou noir. Comme l’amour attire l’amour pour s’unir, la haine attire la haine pour se désunir. »
« Est-ce qu’elles interfèrent dans le monde des vivants ? » interrogea le sage rempli d’inquiétude.
« Comment pourrait-il en être autrement ? Changer la haine en amour n’est pas une chose aisée. Leur parler d’amour les fait fuir ; elles ne comprennent pas ; leur parler par la haine les attisent, les renforcent ; le résultat est pire. »
« Quel est ton rôle, alors ? » postula le sage.
« Je veille. Lorsqu’une activité se produit, si une attraction se crée entre le monde des vivants et celui-ci, j’en averti d’autres anges qui travaillent à leur tour. Il n’y a aucun moyen de conjurer la haine. La combattre la fortifie, l’ignorer la fortifie. »
« À quel rythme se manifestent ces attractions ? »
« Il y en a tout le temps ! »
Le sage contempla l’océan d’angoisse et de détresse. Il n’y avait aucune harmonie. Des mouvements chaotiques. Toutes les vagues se repoussaient les unes les autres. C’était un monde de désolation.
« Reste ici avec moi. » Lui conseilla l’ange des ténèbres. « Il y a constamment une attraction, une tension qui tend à capturer tout ce qui passe à leur portée et bien que tu sois protégé, elle peut t’affaiblir. Vois-tu, chaque fois qu’une étincelle d’amour se crée, la lumière projette une ombre infime mais réelle. Quand on génère du bien, il se produit une ombre. Une ombre, et non pas du mal car le mal n’existe pas. Il n’est pas créé. Cependant cette ombre provoque une zone où l’amour ne se développe pas et elle attire avec elle tout ce qui est instable. Cela donne un résidu malsain mais inévitable. Un résidu qui corrompt, comme de l’acide, ce qui passe à sa portée. Depuis des millénaires il en est ainsi. Le mal, si l’on peut l’appeler ainsi, s’est densifié et attire inexorablement ceux qui ne parviennent pas à s’élever. Ce qui fait, qu’au bout du compte, même si le mal n’existe pas, il finit par exister. Aujourd’hui, il est devenu fort. Son pouvoir de désunion a considérablement grandi. »
« Que dois-je faire pour t’aider, puisqu’on m’a envoyé ici ? » Lui demanda le sage.
« Il n’y a rien que tu puisses faire ici. Le seul enseignement que tu pourras conserver sera d’avoir vu ce que tu as vu. Le chaos, la haine, le mal. Maintenant, tu sais ce qui attire le cœur des hommes, tu sais ce qui pourrit leur âme. Il n’y a aucun moyen de combattre le mal. Mais, en le connaissant, tout en sachant son origine, tu connais le moyen de t’en protéger. L’amour pour toi-même, l’amour pour les autres, l’amour pour l’univers, l’amour pour chaque pas que tu fais, chaque geste que tu accomplis. C’est ta seule armure mais qui est la plus efficace. »
Il s’avança doucement. La mer avait pris l’aspect d’une pâte noire, liquide et visqueuse. Il marcha parcimonieusement tandis que la matière s’écartait sans bruit et se reformait derrière lui. Il savait qu’elle l’entourait mais il continua à marcher sans crainte. Plus il cheminait et plus la matière noire l’enveloppait, se refermait autour de lui. Le sage prit alors conscience qu’il s’affirmait sans combattre et sans chercher à apporter de l’amour. S’il avait combattu, la matière l’aurait submergé pour l’anéantir ; s’il avait voulu apporter de l’amour elle l’aurait fui. Au contraire, s’il restait neutre un compromis s’installait. N’ayant pas d’autre alternative, il poursuivit son chemin. Il ne se demandait pas ce qu’il avait à faire ; il pensait qu’il trouverait.
Il leva les yeux et aperçut le grand ange des ténèbres qui n’avait pas bougé. Il l’appela : « Qu’est-ce que je peux faire pour eux, qu’est-ce que je peux leur apporter ? » L’ange répliqua, simplement, sans détour : « Rien, absolument rien ! Quoi que tu puisses leur apporter, ils te fuiront ; si tu fais un pas vers eux, ils reculeront. » Le sage n’était pas d’accord : « Pourtant, cela fait un moment que je suis autour d’eux. Vois ! Ils ne me fuient pas ! » L’ange soupira : « C’est parce que tu es neutre. Tu ne fais rien pour eux, tu ne fais rien contre eux, tu ne leur apportes rien, alors ils n’ont aucune raison de te fuir. » Le sage réfléchit rapidement : « Si, il y a quelque chose que je peux faire pour eux. Si je ne peux ni les aimer ni les combattre ni leur apporter quoi que ce soit, je peux les respecter et accepter qu’ils existent. Je n’y mets ni amour ni haine. Mais je ne suis pas indépendant. Je suis avec eux, ils sont avec moi et j’accepte cela. La vie accepte que la mort soit présente de même que le bien accepte que le mal existe. L’amour, ce n’est pas à eux qu’il faut l’apporter mais à nous les vivants. C’est à nous de respecter, d’accepter et de nous donner à nous-mêmes l’amour qui les fait fuir. Peut-être que le mal existera toujours. Peut-être que la mort sera toujours présente. Mais si mon cœur l’accepte et si je me donne l’amour de la résiliation, alors je permets aux ténèbres d’exister en même temps que moi. »
Comme il disait cela, la matière noire l’enveloppa entièrement comme pour se repaître de lui. Il ne bougea pas, il n’avait aucune crainte, aucun autre sentiment que sa résiliation. Peu à peu, la matière noire se dissipa, retomba et se fit de plus en plus fine à ses pieds. Inexorablement, l’océan de ténèbres diminua, se réduisit. Il ne resta pendant quelques minutes que quelques nappes qui finirent par se désagréger.
« Bravo ! » Applaudit l’ange. « Tu as compris qu’il y a autre chose que l’amour et la haine dans ton cœur. Ce que tu viens de faire ressurgir du plus profond de toi-même est l’écho divin qui t’a été donné lors de ta création. Tu accèdes donc au niveau de ton créateur. Je n’ai plus rien à t’apporter. Va tout droit, quelqu’un t’attend au bout du chemin. » L’ange leva une main compatissante pour saluer une dernière fois celui qui avait traversé le pays des morts. Le sage lui rendit son salut, se retourna et chemina dans la direction que lui avait indiquée l’ange des ténèbres.
Il était revenu dans sa maison. Rien n’avait changé. Il régla plusieurs mois de loyer d’avance afin que tout demeure en l’état où il l’avait laissé. Puis il repartit. Il avait un long voyage à faire.
Il avait gardé quelques pierres avec lui. Il fit l’acquisition d’une dague d’excellente qualité sur le manche de laquelle il fit sertir la plus belle. La lame avait une âme à présent. Et il devait dénicher la personne destinée à recevoir ce présent. Une arme solitaire pour une personne solitaire. Il partit à sa recherche.
Ses pas le conduisirent loin vers l’intérieur des terres. Il y avait un campement isolé. Un homme solitaire menait un combat contre une meute de loups. Il s’était adossé à un rocher et faisait des moulinets avec un sarment embrasé afin de les tenir à l’écart. L’homme était en mauvaise posture.
Il banda son arc et décocha quelques flèches sur les loups en arrière de la meute. Plusieurs bêtes tombèrent. Les autres étaient trop proches de l’homme du campement. Il courut vers lui en criant. Arrivé à proximité, il lui lança la dague qui se ficha devant les pieds de l’homme. Il s’en saisit à la vitesse de l’éclair et attaqua le premier loup. Assaillis et frappés des deux fronts par les deux guerriers farouches, les loups reculèrent et s’enfuirent.
Les deux combattants sympathisèrent. L’homme était plein de reconnaissance envers son sauveur. Ils partagèrent les provisions qui restaient puis, après avoir discuté un moment mais éreintés, ils se couchèrent après avoir ranimé et augmenté le feu. Les loups étaient partis.
Au matin, le mystérieux sauveteur avait disparu. L’homme après l’avoir cherché découvrit la dague qu’il lui avait laissée. Une arme magnifique dont la pierre enchâssée dégageait une douce chaleur. Il l’endossa à sa ceinture, ramassa ses affaires, fit ses paquets et continua son voyage.
De loin, il vit partir l’homme. Il sourit. Son travail était terminé.